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Chapitre II. La Lorraine.Le mot Lorraine est un nom historique qu, après avoir flotté des Vosges aux Pays-Bas, a fini par se fixer dans la région de la Moselle. Là s'est constitué un petit état qui a assuré la conservation du nom. De même qu'après des fortunes diverses le nom de France a reçu du royaume sa délimitation et sa sanction définitives, celui de Lorraine s'est finalement adapté à la partie de son ancien domaine où naquit une individualité politique. Mais sous cette création en partie artificielle, on retrouve une région géographique qui la dépasse et la complète. Celle-ci ne s'étend pas jusqu'aux Pays-Bas assurément ; il y a entre ces deux parties du vieux royaume lotharingien toute l'épaisseur de l'Ardenne et de l'Eifel. Mais elle correspond à un faisceau fluvial nettement individualisé, celui de la Moselle. Sur le plan incliné qui se déroule à l'ouest des Vosges, toutes les rivières ont été entraînées vers un sillon qui s'est creusé de bonne heure par affouillement au pied des roches calcaires de la bande oolithique . Les couches marneuses qui en constituent la base offraient à l'érosion une proie facile. Des environs de Mirecourt à ceux de Thionville, sur plus de I 2 o kilomètres, cette zone de moindre consistance traçait le lit prédestiné d'une rivière maîtresse, apte à recueillir toutes les eaux du versant occidental des Vosges. La Moselle, non sans tâtonnements, finit par s'installer, à Frouard, dans cette dépression. La pente qui l'attirait vers le bassin de Paris fut en concurrence avec celle qui sollicite vers le nord les eaux de la région rhénane : c'est celle-ci qui l'emporta, maintenant la Moselle sur la bordure jurassique. Elle devint ainsi l'artère principale d'un réseau, presque unilatéral il est vrai, mais riche et puissamment ramifié. Une grande rivière vosgienne semblait pourtant vouloir échapper à l'attraction de la Moselle, et esquisser un cours indépendant. La Sarre, née au pied du Donon, pénètre au nord dans le bassin houiller et ne rejoint qu'après un long détour la grande rivière lorraine. Elle vient cependant se confondre avec elle, au moment où les deux courants réunis s'apprêtent à accomplir, entre le Hunsrück et l'Eifel, une percée analogue à celle du Rhin à travers le massif schisteux. La Moselle n'aura plus désormais qu'à achever romantiquement son cours en méandres sinueux dans un pays accidenté et solitaire. Son confluent avec la Sarre, comme celui du Main et du Rhin, marque l'achèvement d'un faisceau fluvial autonome. à l'extrémité de la riante vallée chantée par Ausone, entre des coteaux de vignes, Trèves, la ville romaine, occupe une position qu'on peut comparer à celle de Mayence. Si celle-ci fut la métropole de la province de première Germanie, Trèves fut celle de la première Belgique. Il est utile de se rapporter à ces vieilles divisions, dans les quelles s'expriment les premiers groupements politiques de peuples. La province romaine s'est d'ailleurs continuée par la circonscription ecclésiastique de Trèves, et de nombreux rapports ont longtemps maintenu un reste de cohésion. Mais à la longue les morcellements féodaux, princiers ou ecclésiastiques, ont prévalu ; ils ont séparé diverses parties, sans réussir toutefois à abolir entièrement l'empreinte d'autonomie régionale qui s'étend à toute la contrée dont la Moselle est le lien. Une autre cause d'autonomie fut l'isolement. Ces roches de grès rouge qui encadrent sur la rive gauche la Moselle à Trèves, sont l'extrémité de la longue zone, arénacée et forestière, qui entoure d'une sorte d'arc de cercle la région lorraine. Nous avons vu, au sud-ouest, se détacher du flanc des Vosges une zone de forêts et d'arbres qui enveloppe les sources de la Saône. Vers le nord aussi elle se prolonge par les bois sans fin de la Haardt. Puis, vers Deux-Ponts, elle tourne à l'est, se rapprochant ainsi de la Sarre, qu'elle enveloppe à Sarrebrück de ses profonds replis. C'est comme une réapparition du pays vosgien que ce massif de Forbach à Saint-Avold, où d'étroites vallées, servant d'asile aux villages et aux cultures, entaillent les tranches rouges des roches boisées. Un vaste croissant de forêts enveloppe presque ainsi la Lorraine à l'est , au nord et au sud. Il a contribué à l'isole ; car on ne pouvait le traverser que par les éclaircies naturelles ou par des amincissements qui çà et là réduisaient le domaine de la forêt ; par exemple à Saverne et à Bitche, par la dépression de Kaiserslautern entre Metz et Mayence, ou encore au sud-ouest, par les plateaux découverts qui mènent vers la Meuse naissante. Pendant longtemps ces longues vallées ont dormi solitaires sous leur épais massif forestier. Et quand, plus tard, l'industrie et la population pénétrèrent dans cette région d'existence pénible, elle resta encore une sorte de marche frontière, que la pauvreté de ressources rendait peu pénétrable. Plusieurs causes ont ainsi contribué à individualiser la Lorraine. Ce qui a le lus frappé les habitants, c'est la différence de sol avec les régions voisines. Il faut un contraste saisissable à l'oeil pour qu'une contrée se détache, se précise par un nom spécial. Ce contraste ne manquait pas, lorsqu'au sortir des solitudes boisées de la Haardt on passait dans le Westrich , ou lorsque des grès de la Vôge on débouchait dans les calcaires de la plaine . L'impression en est plus subite encore, lorsque, du seuil de Saverne, on voit devant soi se dérouler les coteaux lourds et nus qui précèdent Sarrebourg. C'est un nouveau pays qui commence, avec un autre sol, d'autres produits et d'autres moeurs. La Lorraine, homogène par rapport aux pays environnants, ne l'est pas en elle-même. Elle présente des différences de sol et de relief. à l'est c'est un plateau ; à l'ouest une contrée sillonnée de longues rangées de côtes. Le sol lorrain est constitué par des affleurements de couches de moins en moins anciennes, à mesure qu'on s'éloigne des Vosges vers l'ouest. C'est la disposition par zones qui se continue ensuite dans le bassin de Paris. L'ordonnance générale des terrains, les principales lignes de relief obéissent à cette disposition fondamentale. Mais la surrection des Vosges semble avoir déchaîné de bonne heure des forces torrentielles dont la contrée a fortement subi l'empreinte. Quelle idée ne faut-il pas se faire de leur action, quand on retrouve sur des coteaux de plus de 400 mètres, près de Nancy, des blocs roulés d'origine vosgienne ! Il est certain que les eaux courantes, avant de se combiner dans le réseau actuel, ont dans leurs divagations largement déblayé la surface. Elles lui ont imprimé ce modelé singulier dont élie De Beaumont a magistralement résumé les principaux traits, tels qu'on peut les embrasser d'ensemble du haut des Vosges. Voilà bien, entre des surfaces planes ou mollement ondulées, ces monticules isolés qui se dressent comme des témoins. Ici les eaux ont librement vagabondé ; elles ont déposé d'énormes nappes d'alluvions siliceuses qui, couvertes de forêts, font des taches noires dans la plaine. Là elles ont été arrêtées par des roches plus dures. Un combat, dont nous pouvons suivre les phases et les résultats dans la sculpture du sol, s'est engagé. Les roches calcaires, d'origine en partie récifale, dont la ligne s'opposait vers l'ouest à l'irruption des eaux vosgiennes, ont fini par en avoir raison. Déchiquetée et même temporairement rompue, cette ligne a pu néanmoins prévaloir comme barrière. Les rivières se rangent, se réunissent à ses pieds ; elles infléchissent leur direction d'après celle de l'obstacle. Elles cessent de suivre entre elles ce cours presque parallèle qui est le mode normal de ruissellement sur un talus incliné. Dès ce moment aussi cesse le type de plaine ou plateau, qui caractérisait jusqu'alors la région lorraine. Il fait place à un type différent, de dessin plus ferme, d'architecture plus soutenue : au plateau succède un pays de coteaux et de terrasses. La combinaison de ces deux formes constitue la Lorraine : le tout dans un espace restreint. C'est un ensemble qu'il est aisé d'embrasser d'un coup d'oeil. Que ce soit de quelque cime des Vosges, ou de quelque belvédère situé le long de la côte oolithique, le regard, prévenu de ces contrastes, les retrouve, les compare, va de l'un à l'autre. Des raides coteaux qui enserrent à demi Nancy, on voit lentement s'élever vers l'est les lignes assez tristes qui marquent la pente ascensionnelle du plateau. Ou bien il faut monter sur la colline si nettement détachée, si naturellement dominante que les hommes en ont fait de bonne heure une forteresse et un temple. Le coteau de Sion-Vaudémont est un excellent observatoire naturel. à l'ouest les lignes sombres et plates de forêts s'enfoncent à l'horizon ; à l'est se déroule, dans sa gravité, la terre lorraine. Ni bois, ni prairies ne manquent, mais ce qui domine, ce qui revient toujours entre les villages disposés en échiquiers, c'est le champ de labour, c'est-à-dire le sol nourricier dont s'est formé un peuple. Il y a dans le plateau même autant de nuances et de variétés que de zones de terrain. Avec la nature du sol changent la forme des vallées, l'aspect topographique, les cultures. Aux calcaires d'époque d'où les céréales ont presque éliminé les bois. Puis, la topographie se mamelonne davantage. Une glaise blanche, veinée de rouge, apparaît dans les fossés ou les tranchées. Dans les champs, de puissants attelages de chevaux ont peine à remuer cette terre gluante. Les eaux ont largement affouillé ces " marnes irisées " ; c'est à leurs dépens que se sont étendues les alluvions siliceuses dont le sol gris et spongieux porte les forêts plates à l'est de Lunéville. Plus bas, les grands courants ont hésité devant la digue que leur opposaient les calcaires qui constituent l'étage inférieur du lias. Ce premier obstacle ne devait pas réussir à les arrêter ; mais l'indécision du lit, les ramifications des rivières, l'effacement momentané des vallées montrent les difficultés qu'en ce passage a rencontrées leur écoulement. La Meurthe à Rosières -Aux-Salines, la Seille en amont de Château-Salins, se traînent à la surface du plateau. Des étangs parsèment la région déprimée où se forme la Seille. C'est là qu'affleurent les puissantes couches de sel qui se déposèrent par évaporation dans les lagunes des mers d'âge triasique. Quelle est au juste leur étendue ? On l' ignore. Mais on sait que de temps immémorial les hommes exploitèrent les ressources de ce pays à sel. On a relevé des traces d'établissements anciens sur les terrains consolidés entre les marais, des vestiges de briquetages destinés peut-être à en rendre les abords praticables. Là sans doute, comme à Hallstatt, ou comme à Kissingen en Franconie, prirent place d'antiques exploitations : but de routes, source convoitée de richesse dont il importait d'assurer la défense. Ce pays, le Saulnois , est certainement ainsi une des parties de la Lorraine où se déposèrent le plus tôt des germes de vie urbaine. Les petites villes qui le peuplent, Marsal, Château-Salins, appartiennent à la famille nombreuse en Europe de celles qui doivent leur nom au sel. Le transport de cette denrée donna lieu à des transactions étendues. Sur les berges de la rivière par laquelle les chargements de sel gagnaient Metz et Trèves, la forteresse en ruines de Nomény semble en sentinelle. Au nombre des causes de l'importance précoce de Metz il faut probablement compter sa position au confluent de la rivière de la Seille ; il y eut là sans doute, comme sur la voie du sel entre les Alpes et la Bohême, une étape anciennement fréquentée par ce genre de commerce.Déjà, au-dessus de ces plateaux, des coteaux isolés attirent l'attention. La côte de Virine domine de plus de 120 mètres son piédestal ; des témoins semblables surgissent çà et là, vers Dieuze, Gros-Tenquin, etc. Ce sont les avant-coureurs de la formation marneuse et calcaire de l'époque du lias, qui d'abord par lambeaux, puis avec continuité, va prendre possession de la surface. Le Madon à Mirecourt, la Moselle à Charmes, la Meurthe à Saint-Nicolas, la Seille à Château-Salins pénètrent dans cette zone, qui est celle du plus riche sol de la Lorraine. Paysage médiocre que ces vallées à berges molles encadrant le fond de prairies qui borde la rivière ! Mais la vigne, à peu près absente jusque-là, garnit ces croupes ; des villages situés dans toutes les positions, dans la vallée, à mi- côte, sur les plateaux, attestent la variété des ressources. Quelques forêts encore assombrissent la plaine, mais sur e grandes étendues le sol roux ne porte que des moissons. Des pays agricoles se sont formés ainsi et gravés dans la nomenclature populaire : le Xaintois à l'ouest de Mirecourt, le Vermois entre la Moselle et la Meurthe, renommés de bonne heure pour leur fertilité. " quand le Xaintois et le Vermois sont emblavés, la Lorraine ne risque point de mourir de faim " : et dans ce dicton local on retrouve le persévérant instinct d'autonomie qui fait que pour ses habitants la Lorraine représente quelque chose qui se suffit à lui-même, qui vit de ses propres ressources. Elles sont grandes en effet, bien qu'achetées toujours au prix d'un dur travail. Ce plateau, qui vient à l'ouest expirer au pied des ôtes oolithiques, est le noyau constitutif de la Lorraine. La frange des coteaux qui le terminent ajoute une parure à cet ensemble ; mais le sol nourricier qui permit à des groupes d'hommes de se multiplier, de se constituer en force et en nombre, appartient à cette grande surface battue des vents, qui garde longtemps un niveau élevé et conserve encore dans sa végétation sauvage des restes d'espèces arctiques. La température y est rude ; un ou deux mois de gelée sont, environ chaque année, le triste contingent de l'hiver ; la végétation montre un retard de près de deux semaines sur celle des coteaux. Cependant ce climat apporte en été assez de chaleur pour qu'au-dessous de 3 oo mètres la vigne puisse prospérer, quand elle a eu la chance d'échapper aux gelées tardives. De la variété des couches entretenant de fréquents niveaux d'eau, de l'abondance des phosphates de chaux et des substances fertilisantes, s'est constitué un sol fécond et largement habitable. Les champs, les bois, et même les prairies, quoiqu'en moindre étendue, y sont enchevêtrés et assez rapprochés pour que, si voisins que soient les villages, ils disposent chacun de ces diverses commodités d'existence. Les matériaux de construction s'offrent sur place et en abondance : ici pierres calcaires, là briques ou tuiles, le bois partout. Cette terre, pourvu que des attelages robustes en déchirent les flancs, fournit à l'homme tout ce qui lui est utile ; elle est reconnaissante, mais, il est vrai, sans grâce et sans sourire. La population qui en tire parti se compose de petits propriétaires ; race économe, calculatrice et utilitaire. Des lots d'exploitation agricole très morcelés forment le patrimoine de ces habitants strictement groupés en villages ; ceux-ci, très uniformes, très régulièrement répartis. Le passé n'y a guère laissé de châteaux ; le présent n'y a pas implanté d'usines. La monotonie de l'aspect n'est que le juste reflet de l'uniformité d'occupations et de conditions sociales. Dans la plate campagne, des communautés rurales aux noms généralement terminés par les désinences court ou ville , s'espacent à trois ou quatre kilomètres de distance. Il est rare qu'elles contiennent plus de 3 oo personnes ; souvent il y en a moins. Là se concentrent tous les travailleurs et propriétaires, y compris le berger communal. Tout rentre dans le village : les pailles, qu'il est nécessaire d'engranger ; le bétail, qui ne peut passer la nuit dehors. De loin , on n'aperçoit qu'un groupe pelotonné de maisons presque enfouies sous des toits de tuiles descendant très bas. Une ou deux routes, bordées de peupliers, sont le seul ornement des abords. L'organe central est une large rue irrégulière, où se trouvent les puits, les fontaines, ou parfois de simples mares. Fumier, charrettes, ustensiles agricoles se prélassent librement sur l'espace ménagé des deux côtés de la chaussée, le long des maisons. La force d'anciennes habitudes, un certain dédain de l'agrément transpirent dans l'aménagement de ces villages agricoles lorrains : le jardin n'est qu'un potager ; un toit commun abrite hommes, bêtes et granges. Néanmoins la maison est en réalité ample, bien construite. Elle paraît triste quand on vient d'Alsace ou des Vosges ; rien n'est sacrifié au pittoresque. C'est la demeure d'une population depuis longtemps figée dans ses habitudes, ennemie des innovations. Sur cette terre, qui nourrit sans enrichir, les rapports de l'homme et du sol semblent manquer d'élasticité. Le pays vosgien nous avait offert le spectacle de rapports en perpétuel mouvement, s'assouplissant aux conditions d'une nature variée, substituant tour à tour le hameau au chalet, l'usine à l'abbaye. Rien de semblable ici : le contraste n'est pas seulement dans l'aspect, le relief, la nomenclature : il est aussi dans l'homme. On se sent en présence d'un type frappé à l'effigie du sol. Cette population de villageois-campagnards représente un groupe plutôt géographique qu'ethnique. Sur les limites de la Bourgogne comme du Luxembourg, les mêmes aspects de vie rurale se présentent. Les traits sont communs, à peu de chose près, dans la partie de langue française et dans celle de langue allemande. Ces analogies générales paraissent confirmées par les observations anthropologiques. Il y a un fond de caractères communs, sur lequel le germanisme a inégalement influé, sans le faire disparaître. La limite linguistique ne répond à aucune division naturelle ; elle croise successivement toutes les zones. Plus capricieuses encore et plus arbitraires ont été les limites historiques. L'unité de la région repose exclusivement sur ce fond très ancien d'habitudes agricoles, contractées en conformité avec le sol. Cette population a traversé les siècles. Elle avait subsisté, à travers des guerres et des invasions dont les épreuves plus récentes n'étaient pas parvenues à effacer le souvenir : il semble qu'aujourd'hui ses rangs s'éclaircissent de plus en plus, sous l'influence des causes générales qui atteignent les vieilles contrées agricoles, mais ici avec une intensité accrue par la proximité de deux grands foyers d'industrie, celui de Nancy et celui des Vosges. Lorsque, venant de l'est, on s'approche de Nancy, des formes nouvelles attirent le regard : en avant d'un rideau dont les lignes uniformes se prolongent à perte de vue, des coteaux isolés, des monts se projettent, comme des piliers détachés d'une masse. Leur parenté ne saurait échapper à l'attention ; partout en effet se répètent les mêmes profils. à une inclinaison douce et ménagée des pentes inférieures succède, généralement aux deux tiers environ de la hauteur, un escarpement raide, rocailleux, tapissé d'abord de taillis, couvert enfin de bois. Ce sont des talus surmontés de corniches. Le ressaut peut être plus ou moins amorti par les éboulis ; mais il est toujours aisé de reconnaître que le chapiteau n'appartient pas à la même formation que la base. Celle-ci fait partie des couches marneuses d'âge liasique, dans lesquelles les eaux ont largement déblayé ; elle continue par son modelé la bordure fertile que nous avons vue se marquer vers Mirecourt, Charmes, Saint-Nicolas. L'escarpement qui la surmonte appartient aux calcaires, dits oolithiques, du jurassique inférieur. Sec et profondément fissuré , il introduit non seulement un autre relief, mais une autre nature. Cette association n'est pas un fait local. Les mêmes éléments du paysage coexistent devant Langres, comme devant Nancy. On les retrouve au-dessus de Sedan, comme au-dessus de Metz. Tout le long d'une zone concentrique qui part des confins de la Bourgogne et va, à travers la Lorraine et le Luxembourg, se terminer en face de l'Ardenne, on suit la continuité d'une dépression fertile que bordent les lignes toujours reconnaissables des côtes oolithiques. C'est un des traits essentiels par lesquels la Lorraine se lie à la Bourgogne d'une part, au Luxembourg de l'autre. Il reste gravé dans la topographie et la physionomie de nos contrées de l'est. Les contrastes qu'il recèle sont riches en conséquences sur la géographie politique. Ils méritent d'attirer la réflexion, car c'est d'eux surtout que dépendent la position des groupements humains et la formation des villes. Les corniches fissurées du sommet absorbent l'eau, soutiennent des plates-formes arides ; tandis que sur les flancs les eaux infiltrées réapparaissent en sources, lorsqu'elles atteignent les couches marneuses. Ce niveau de sources est la ligne d'élection auprès de laquelle se sont établis villes ou villages. Ils se succèdent rangés entre les bois des sommets et les cultures des flancs. Les débris calcaires qui ont dévalé des corniches amendent et ameublissent le sol des pentes. La teinte rousse du minerai de fer imprègne les chemins et les parties nues. Et çà et là, sur les cimes, d'anciens bourgs fortifiés à mine sévère rappellent un passé politique et guerrier. C'est une note historique dans le paysage ; car, dans la plaine, les villages n'étaient groupés que suivant les sources et les commodités de culture ; aucune préoccupation stratégique n'avait présidé à leur construction. En Lorraine, de Vaudémont à Metz et même à Thionville, la façade des coteaux oolithiques est tournée vers l'est. C'est le versant plus ensoleillé, qu'épargnent relativement les vents de pluie. Nancy n'a guère plus de 7 o centimètres de pluie annuelle. Mais, en même temps qu'il est le plus se, ce versant est aussi celui qu'ont plus directement attaqué les courants diluviens venus des Vosges. Dans ces côtes d'apparence unie, il est facile d'entrevoir des plans successifs. Des promontoires terminés en coudes brusques signalent les points vulnérables où les eaux ont fait brèche. Dans les parties détachées comme dans les rangées demeurées continues, les traces d'affouillement se révèlent par des formes variées : des anses, des hémicycles, comme ceux qui sculptent si curieusement la côte de Vaudémont ; des échancrures étroites comme celles qui entaillent le plateau de Haye, au sud et au nord de Nancy. Ces articulations contribuent, avec le climat et le sol, à favoriser la variété des cultures. Grâce aux abris qu'elles ménagent, les arbres fruitiers, les vergers règnent, avec la vigne, à mi-côte, prêtant aux villages un cadre d'opulence riante. Si, lorsqu'on vient de Belgique ou de l'Ardenne, la Lorraine fait l'effet d'une contrée plus lumineuse et plus variée, où déjà la flore prend des teintes méridionales, c'est à cette zone particulière qu'elle le doit. La nature y revêt un aspect d'élégance, qu'on chercherait vainement dans la plaine. La fine végétation a des ciselures, dont l'art local s'est maintes fois inspiré, qu'il fait revivre dans le fouillis de ses fers ouvragés et dans la svelte décoration de ses vases de verre. Partout où se concentrent ces conditions favorables, fertilité du sol, présence de l'eau, facilités de défense, elles ont tenté les hommes ; elles les ont groupés. On trouverait aisément, en Allemagne le long du Jura souabe, en Angleterre sur le bord septentrional de la zone jurassique de Gloucester à Lincoln, l'équivalent des lignes d'occupation précoce qui signalent le bord oriental de la falaise lorraine. Les points fortifiés y ont précédé les châteaux et les villes. C'étaient des refuges, des points de surveillance. Mais les mêmes raisons qui les avaient fait naître ont plus tard favorisé la formation d'une vie urbaine. Elle y a pris racine, pas toujours sur le même emplacement que ces antiques stations, mais à proximité et dans des conditions analogues. Il est rare que la chaîne des établissements historiques ne se rattache pas à une série antérieure d'établissements primitifs. Si l'on excepte le pays Saulnois, où le commerce fit naître aussi des établissements précoces, c'est sur le bord des côtes oolithiques que se concentrent en Lorraine les plus anciens vestiges de vie urbaine et d'influence historique. Bourgs perchés au sommet des monts , villages établis à mi-côte, villes formées à l'entrée des passages ou au confluent des rivières, châteaux historiques qui garnissent les monticules avancés ou les promontoires : tout cet épanouissement urbain est en rapport avec la plaine située à l'est. Il se lie aux besoins de la population qui, aux pieds des côtes, a prospéré sur les riches terres des marnes et calcaires liasiques. Ces sites défensifs étendent leur regard et leur protection sur la zone déprimée et fertile qui, d'un seul côté, leur est contiguë. De l'autre, au contraire, vers l'ouest, sur les hauteurs, derrière les sombres et régulières lignes de bois, règnent des plateaux rocailleux au sol rouge et sec, moins sec toutefois qu'en Bourgogne. La contrée est sévère. Sur ces plains la population est rare et se raréfie chaque jour. Presque sans interruption les forêts s'étendent des environs de Neufchâteau à ceux de Nancy, de Frouard aux environs de Metz sur la rive gauche de la Moselle. La zone forestière est confondue sous un seul nom, la Haye , désignation vague à laquelle il serait difficile d'assigner d'autres limites ; contre-partie des noms de pays mieux spécialisés qui s'échelonnent sur le bord oriental des côtes. Cette zone de plateaux oolithiques forestiers est étroite, comme toutes celles qui se succèdent en Lorraine ; sa largeur moyenne ne dépasse guère une vingtaine de kilomètres. Mais, par les sentiers fangeux en automne ou au printemps, le manque d'eau en été, la rareté des habitations, elle est de traversée difficile ; contrée propice aux pièges et aux surprises, qui en dirait long si elle évoquait ses souvenirs ! Il y a là une barrière, où tout ce qui pratique une brèche, tout ce qui fraie passage prend une grande importance. La Moselle fut le principal ouvrier. Le plateau de Haye, au sud de Nancy, lui servit de front d'attaque. On suit assez facilement encore les étapes du travail qu'elle a accompli . Une dépression isole à l'est ce fragment des plateaux oolithiques : elle est semée de graviers vosgiens, dont les traînées jalonnent l'un des anciens lits suivis par la Moselle. Ce lit dut être abandonné à mesure que la rivière, accentuant l'érosion dans le soubassement marneux du plateau calcaire, fut guidée vers l'ouest par l'inclinaison des couches. Elle s'enfonça ainsi à travers les fissures du massif. Elle put le traverser de part en part et déboucher dans la plaine argileuse qui s'étend au nord de Toul. Mais là elle stationna. Son cours, auparavant resserré et rapide, se traîne à travers prairies, marais et faux bras. Des vestiges d'anciens méandres, des monticules détachés entre Toul et Commercy, des débris d'origine vosgienne, témoignent qu'un moment le torrent vosgien poussa jusqu'à la vallée de la Meuse. Mais les affouillements profonds, pratiqués par la Meurthe sur le flanc oriental du plateau de Haye, permirent à un affluent de cette rivière de pousser vers l'ouest ses empiétements assez loin pour ressaisir la Moselle, et la ramener, par une sorte de capture, sur le versant qu'elle avait quitté. Maintenant, dans l'étroite cluse que domine le vieux bourg fortifié de Liverdun, toutes les communications se pressent : canal, chemin de fer, routes. C'est le passage historique qui de Nancy à Toul, du Rhin à Paris, est naturellement indiqué au commerce, aux invasions, aux rapports des hommes. Un épisode dans la vie d'une rivière en a frayé les voies. Nancy n'est pas une ville ancienne, mais son site ou ses abords immédiats sont de très anciens centres de groupement. Sa position justifie la pensée politique qu'eurent les ducs en y fixant leur capitale. Nul poste meilleur pour dominer la falaise, surveiller le Barrois, grouper les éléments territoriaux d'un duché qui se constitua et se maintint, de Bourmont à Longwy, par la possession de la falaise oolithique, l'épine dorsale de la Lorraine. Metz, toutefois, représente des rapports plus amples, plus généraux. La Moselle, au-dessous du coteau de Mousson, a diminué sa pente. Elle s'étale, se ramifie dans une vallée plus large. Pour la première fois, de grandes plaines d'alluvions fertilisées par les éléments calcaires se font place. Le sablon de Metz s'étend entre la Moselle et la Seille. La Moselle s'émancipe davantage de la falaise contre laquelle elle avait multiplié ses attaques ; elle continue néanmoins à la côtoyer. à cette falaise Metz emprunte ces riches sources au voisinage desquelles elle dut sans doute son nom primitif, Divodurum . La noble ville, dont la cathédrale s'aperçoit de loin, est née comme un vieux centre gaulois dans un enlacement d'îles, sur un tertre de terrasses diluviales. Elle a grandi comme ville de commerce et de guerre. Dans ses rues étroites, ces humides quartiers qu'étreignent des bras de rivières, revit non seulement le souvenir d'une histoire dont les dates se marquent par des sièges ; mais aussi celui d'une forte et économe bourgeoisie qui sut cultiver avec succès l'industrie et le commerce. C'est la partie la plus ouverte de la Lorraine qui a son centre à Metz, au confluent des routes de Trèves, de Mayence, de Luxembourg et de l'Ardenne, celle qui se montra capable, aux temps du royaume d'Austrasie, de grouper autour d'elle les contrées voisines.
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