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Tiré de "Au pays des Cocolinjos et des Colindindins" Histoires lorraines de Gabriel Gobron (1928)

La Justice d'Arnaville :

Le juge Palon, tout bedonnant, était à joc sur énorme foudre, parmi les fûts et les futailles entassés dans la cuverie. Les gens se pressaient dans l'antre de la Justice d'Arnaville, de cette justice que la tradition a immortalisée autant que l'Oracle de la Dive Bouteille. Mince et long, comme l'aiguille à tricoter des mères-patois, nez de-belette, l'huissier Versard mettait en perce les tonneaux que les contestants avaient

Dans le brouhaha des paysans et des paysannes émoustillés par la perspective d'un beau plaidoyer, à propos de la vache à Fiancette, s'avança M° Lantortillet, qui, de sa voix de fausset, lança :

-Monsieur le Juge, compères et commères, vous tous mes frères en Bacchus, et vous, Dieu du Vin, et vous, Trinité trois fois sainte de Cruche, Bouteille et Pinte, vous tous qui avez l'ouïe pour ouïr, voyez ce que Lantortillet vous dit, et vous va dire... Nicolas Grosgogeat et Isidore Fiancette, comme vous savez, étaient mariés aux sœurs Binochet : Le Nicolas avec la Thérèse, l'Isidore avec la Scholastique. Ils habitaient porte à porte, maison contre maison, cœur à cœur. La paix et le bonheur logeaient en leurs logis. Mais paix et bonheur sont choses moult fragiles en ce monde terrestre, si fragiles même que le marteau des vicissitudes et des turpitudes de l'existence les brise souventes fois en éclats, grenaille, et poudre, et poussière... Or, le bonheur, dis-je, étant chose inconstante de par le destin du monde...

Avocat, fermez un instant votre gargamelle ! cria Palon. Versard, donnez-nous un peu de justice ! A boire ! A boire !

A cet appel, l'huissier des audiences, agile comme le furet de Benoît mon oncle, remplit les «crécottes » (cruches) de vin bouillonnant et rouge comme sang de taures et de taureaux, et fit passer la vaisselle au magistrat, à Lantortillet, aux plaideurs, aux notables et marguilliers de la paroisse, aux compères et commères qui gouaillaient à toutes les assises de la Justice d'Arnaville. Et aussitôt les crécottes de sangloter, et les gosiers de glouglouter. Et comme d'un coassement de pères crapauds et de mères crapaudes, de crapaudins et de crapaudines, de crapoussins et de crapoussines, la crapaudière de têtards et de téteurs résonna de sentences magistrales :

« Buvons sec ! Le vin réjouit le cœur de l'homme ! Dans le vin se débride la vérité ! Vivons et buvons bien ! Nous mourrons fin gras»

A quoi Palon, au nez trognonnant, tout en se pourléchant les babouines, ne cessait de dire et redire «Tétons le jus de la treille ! Suçons le sang des vignes !Biberonnons le petit lait du curé de Meudon ! Cognons sur la panse des tonneaux, qu'ils suent leur dernier gouttis de petit-gris ! Grand bien vous fasse, comme à moi-même, dont le nez bourgeonne tel un printemps d'arbres ! Plutôt une vie sans garces et sans catins qu'un seul petit jour sans vin ! Sans le cordial vin gris, nous serions tous ennemis ! »

Mais déjà M' Lantortillet reprenait son docte discours :

- Or, le bonheur, vous disais-je, le bonheur au su de tous et de toutes, étant chose inconstante, c'est-à dire qui n'est pas toujours constante, le bonheur étant, dis-je, chose inconstante, de par les desseins mystérieux qui président à la liquidation de nos vies...

- Liquidons ! interrompit Palon... Pour l'amour de Lantortillet et du dieu Bacchus, Versard, faites donner les liquides ! Que les tonneaux baissent d'une main, et que nos vessies soient rondes à crever !

 Des rasades succédèrent aux rasades.

- Or, reprit Lantortillet, le bonheur de Nicolas Grosgogeat et de Thérèse Binochet n'avait d'égal que le bonheur d'Isidore Fiancette et de Scholastique Binochet, quand survint le diabolique animal,... l'animal d'Isidore Fiancette... C'est l'animal que je veux dire, et non l'Isidore... J'ai nommé sa vache... Ce n'est pas la femme que je veux dire, Dieu m'en garde ! mais sa vache... J'ai nommé la vache, l'animal aux cornes... Ce n'est pas l'Isidore que je veux dire... La vache enfin, la vache tout court, la vache, puisqu'il me faut l'appeler par son nom... la vache que vous avez vue sans doute paître sans vacher dans leurs clos voisins, et qui était friande de choux...

- Comme il parle bien ! L'est moult savant, allez ! fit Cabossel le chantre.

-C'est tout de même une belle chose que de tant parler pour ne rien dire !exclama Coladiau le paisselier.

- Quelle crécerelle ajouta Babet le bribeur.

Tous les gens du pays étaient éberlués par les grands gestes et la voix aigrelette de l'avocat qui se démenait comme un vif diable.

Justice ! réclama Palon rubicond. A boire ! A boire ! In vino veritas...

Tous les fesse-pintes de l'assemblée assaillirent les tonneaux, et à pleins brocs, à pleines crécottes, à pleines gamelles, burent à tire-larigot, comme font les chevaux quand ils s'abreuvent à l'abreuvoir de la commune. Le bon Palon, tout écarlate, faisait claquer sa langue épaisse après chaque goulée qu'il engloutissait. Le monstre s'y entendait à piper et humer le vin !

Or, Mesdames et Messieurs, vociférait Lantortillet, impuissant à dominer la foule jasante, car le bruit appelle le bruit, et au contraire du dicton, c'étaient les tonneaux pleins qui faisaient ici le plus de bruit... Or, Mesdames et Messieurs... Noë, au témoignage d'Aristatoquès et de Chrysocalus, aurait un instant hésité à abriter dans l'Arche Sainte l'Animal que j'ai nommé... Mais le déluge menaçait, et les eaux tombaient... les eaux montaient... les eaux débordaient...

- Faites couler le vin en nos ventres ! réclama PaIon en brandissant le poing vers Versard... Avocat, laissez le déluge et vos eaux !... Le seigneur de Prény ne tétait que du vin gris... A boire ! Par pitié !

Aussitôt dit, aussitôt fait. On trinqua, On but. L"assemblée devenait bavarde et houleuse. Versard dut frapper du bâton sur un tonneau vide, qui gronda comme un pêt de tonnerre dans les fonds des bois d'Arnaville. Le calme se rétablit un court instant. Les commères reprirent leur droit éternel.

Sur l'invite de Palon, M° Lantortillet avait cédé le pas à Fiancette, qui voulut lui-même plaider sa cause. Le paysan à tête ronde, à bouche refendue jusqu'aux oreilles, retira son feutre râpé, et bégaya :

- Faites excuse, Monsieur le Curé !...

Des éclats de rire fusèrent de toutes parts. Il est vrai de dire que Palon s'affublait d'une soutane noire et d'une « bavette » blanche toutes pareilles à celles de M. le curé d'Arnaville. Et jamais Fiancette, foi de chrétien ! n'avait eu maille à partir avec la justice du lieu.

-Faites excuse, Monsieur le Juge... reprit Fiancette, tout décontenancé... Ma vache paissait... Ma femme me dit : « Zidore, la palissade est vermoulue... Elle va la renverser... alors Nicolas... Non, la vache...

- Qui ? demanda Palon... La vache ou la femme ?

- Nicolas, Monsieur le Curé !...

Nouveaux rires inextinguibles.

- Nicolas, M. le Juge... Nicolas voulait renverser ma femme.... Non ! non ! Je perds les esprits ! C'est Nicolas qui voulait renverser la palissade, M. le Curé... Heu ! M. le Juge, M. le Juge, dis-je... C'est-à dire que c'est la Vache...

-Le Nicolas, la vache, la femme, la palissade ! Palon y perd son jargon ! Versard, pour éclaircir nos esprits, soutirez le vin gris ! Versez, car le vin est bon, et la justice a soif ! Au creux bedon de Palon, le vin est bon !

-Or, que fit Grosgogeat ? demanda Isidore... Il creuse perfidement une trappe, et quand la rousse eut pour la deuxième fois renversé la palissade pour brouter aux verts choux de Grosgogeat, elle fut piquée au boyau par la faux fichée en terre, elle s'éventra... Pour la ramener au clos, il nous fallut un sac du boulanger pour contenir ses entrailles...

-Versard, versez ! tempêta le juge Palon tout rubicond... Pour l'amour de Bacchus et des fesse-pintes défunts, vivants, et à naître dans les siècles des siècles, saignez les tonneaux à blanc... Ces histoires de tripes ramassées obscurcissent notre raison, et nous font blêmir... A boire ! A boire !

Et crécottes, bouteilles et pintes heurtèrent crécottes, bouteilles et pintes. Déjà les filles Binochet étaient tombées, geignantes et larmoyantes, dans les bras l'une de l'autre, et repentantes, elles s'étaient plaqué sur leur gros museau rouge de gras et prolongés baisers. Elles se tenaient enlacées comme des maries-madeleines, et se baisaient, se baisotaient, se bichaient, se rebichaient, se léchaient et se pourléchaient leurs grands museaux de musaraignes.

Attendris par le sang généreux des vins du Rupt-de-Mad, tous les gens d'Arnaville, larme à l'œil, contemplaient la scène si touchante de la réconciliation. C'était la « touche » du divin Bacchus...

Miracle ! On vit l'Isidore Fiancette se diriger vers le Nicolas Grosgogeat, et les deux hommes, itou les deux femmes, se baisèrent, se baisotèrent, se bichèrent, se rebichèrent, se léchèrent et se pourléchèrent leurs groins malpropres de vieux verrats.

Le vin, à gros bouillons, gargouillait des tonneaux dans les cruches et les panses, et les langues tournaient plus vite que le moulin de Joson le meunier. De sa voix de rogomme, le juge Palon haranguait la foule :

- Biberonnons le petit lait du curé de Meudon ! Versard, versez à pleine verse tout ce que pourrez verser ! Car le vin est bon au creux bedon de Palon le juge rubicond ! Et jamais Palon tout rubicond n'eut au plus creux de son creux bedon si grande soif de vin si bon !

Le vin, dans les futailles, baissait, baissait. Les ventres se rondissaient. Les paysans rondouillards titubaient et chaviraient, la tête pleine de vertige. Ils s'écroulaient sur des commères allongées comme des cadavres. Un champ de bataille que l'antre de la Justice !

Versard, heurtant les morts, pirouettait dans le vide, et pour s'excuser, grognonnait :

-V'là la terre qui commence à tourner ! Tant pis ! Buvons jusqu'à extinction du feu qui nous cuit au ventre ! Suis-je tournis, moi ?

-Tais-toi, bavard ! lança le juge Palon, en lui tendant sa cruche vide... Au creux bedon de Palon, il faut force bouteillons de vin bon ! Jamais... Remplis ma crécotte, animal !... C'est toi que je veux dire, et non la vache d'Isidore... Jamais le vin n'a paru si bon au creux bedon du bon juge Palon ! L'imbécile ! Il me donne toujours la crécotte la plus petite !

Le magistrat tint alors ce langage, après qu'il eut vidé une pleine crécotte: « Après délibération, réflexion, recueillement, nous, Palon, Juge en ladite justice d'Arnaville qui a bonne fame et bon renom, après avoir ouï le plaidoyer de d'avocat Lantortillet,et plus bavard que nos crécottes d'Erndville - comme disent nos gens d'une part ; et ouï, d'autre part, Isidore Fiancette, qui nous parla des tribulations de sa femme. non ! de sa vache... c'est-à-dire de sa palissade... Au fond, toute cette affaire n'est que choux verts et verts choux, n'est ce pas, Grosgogeat ? ; ayant par ailleurs constaté l'effet merveilleux du vin sur l'humeur chagrine de nos esprits, quand il ruisselle et sanglote des cruches, bouteilles et pintes à nos bedons, bedaines et bedondaines ; et ayant encore éprouvé par le ministère de Versard, huissier de Bacchus, que le glougloutement du vin et le crachotement des tonneaux sont plus doux à l'oreille humaine que les extravagances de Lantortillet ; ayant par Bacchus, et sa Trinité Sainte, apaisé les esprits furieux des plaideurs et rabobliné leurs femmes ; condamnons tous ceux qui sont ici, présents, à vider à blanc la futaille qui serait encore de vin rougie... »

Les libations succédèrent aux libations. On fit bombance tout le soir. Et le sol fut bientôt jonché de cadavres, cependant que l'antre se remplissait d'une odeur écœurante de renard...

Les survivants de cette mémorable séance,qui fut la dernière de la Justice d'Arnaville, sortirent de la beuverie, tout drets comme des paisseaux fichés en vignes, à l'heure où les rues s'enténébraient. Et comme ils s'étaient un tantinet brouillés avec la physique terrestre et les lois les plus élémentaires de l'équilibre stable, ils se raidissaient pour marcher, dans un visible effort. Et Palon et Versard, par élans successifs, fendaient l'air en droite ligne, et progressaient par brusques étapes. Puis ils s'arrêtaient, l'oeil inquiet, se cramponnant à la terre de toute la plante des pieds qu'ils avaient longs et larges, et ils assistaient - ô vision d'Apocalypse - à la sarabande des maisons qui dansaient et tournoyaient autour d'eux. Parfois, ils piquaient du nez en terre, gueule ouverte, et à quatre pattes, comme des crapauds, tâchaient par secousses à se rabobliner avec la physique du monde. Et cette marche en ligne brisée, par zigzags, était si saccadée, si particulière, si comique, qu'il devint en Lorraine proverbial de dire : Marcher raide comme la Justice d'Arnaville...

Cette bonne justice d'Arnaville, vous l'avez compris, ne marchait raide que parce qu'elle était clémente et généreuse ! Avez-vous vu, je vous le demande, des gens de chez nous se bicher et se rebicher comme firent les Binochet dans le temps que Palon au creux bedon vidaient trois bouteillons ? Non ! Nos gens, autour d'un mort, se réconcilient parfois. Autour d'une bête crevée, jamais ! Jamais !Surtout quand la bête rousse avait, pendantes entre les cuisses, des mamelles si profondes et si gonflées que sous la pression des doigts il en sortait chaque jour un fleuve de lait...

Et bien ! des miracles comme ceux-là, la Justice d'Arnaville, je vous le dis, en fis des douzes et des cents ! Ah la bonne Justice ! Les plus assoiffés des grands gousiers du fabliau rabelaisien sont pâles comme des vesses de Carême auprès du juge Palon et de l'huissier Versard...