la famine dans la meurthe

 

 

 

 

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1816-1817

Dès le début de 1816, l'épuisement des réserves du département était presque total. En 1815 déjà, le Recueil administratif avait donné une recette pour la confection de cent soupes économiques : « Pois ou haricots, 2 pots; orge mondé, 2 1/2 pots; pommes de terre, 30 livres; viande, 1 1.; graisse de rôt, 1 1.; sel, 3 1.; poivre, 3 gros; carottes moyennes, une douzaine; oignons ou poireaux ou céleri, environ 1 1.; pain blanc, 20 1.; eau, 150 1... Cette soupe contient des principes nutritifs et' visqueux. Ces derniers n'y sont qu'en quantité propre à la rendre agréable et d'une facile digestion. La portion revient à 10 centimes environ. »

Afin « d'obtenir la garantie d'un approvisionnement suffisant et constant, d'empêcher que des individus inhabiles ou mal famés, ou sans moyens pécuniaires prennent à leur gré un état qui tient de si près à la salubrité publique; parce que l'administration doit tenir à ce qu'il ne soit débité que du pain bien confectionné », la corporation des boulangers avait été rétablie dans la ville de Nancy en novembre 1814.(En octobre 1814, il y avait 70 boulangers à Nancy). Pour exercer désormais la profession, il fallait «une permission spéciale du maire; elle ne sera accordée qu'à ceux qui seront de bonne vie et moeurs, et qui justifieront avoir fait leur apprentissage et connaître les bons procédés de l'art... - Chaque boulanger se soumettra à avoir constamment en réserve, dans son magasin un approvisionnement de bled et de farine de Ire qualité », 9.000 kilos pour ceux de 1ere classe, 5.400 pour ceux de 2e classe.

Malgré ces mesures, le prix du pain monta très vite au début de 1816. On recourut alors à la taxe, qui fut en avril, de 4 sous pour le pain blanc, et de 16 centimes pour le bis. Les gens de la campagne, n'ayant plus de blé en réserve ou cherchant à le ménager, envahirent les boulangeries de Nancy, enlevant tout le pain « en sortant du four : on en voit qui en emportent deux et trois miches à la fois et on croit même, d'après quelques bruits populaires, qu'ils payent le pain au delà de la taxe, d'où il résulte que l'on trouve rarement du pain chez les boulangers... Le grain qui se vend aux halles est en grande partie consommé par les villages environnans... ».

Par suite de la misère, le nombre des expositions d'enfants augmenta rapidement : « Des enfants légitimes, âgés de trois à six ans, et nés de pères et mères connus et domiciliés », étaient même abandonnés dans les rues et sur les places publiques.

Une foule de mendiants étrangers à la ville, la plupart, valides, mais sans ressources, encombraient Nancy, qui ne savait qu'en faire. Un décret du 5 juillet 1808 avait ordonné la création d'un dépôt de mendicité dans chaque département; mais on n'avait rien fait dans la Meurthe. Le nombre croissant des vagabonds remit en mémoire ce décret oublié : le conseil général, le conseil municipal de Nancy étudièrent la question. On se contenta finalement - de nommer deux agents pour surveiller les mendiants de la ville et d'obliger les autres à retourner dans leurs communes.

On attendait avec impatience la récolte de l'automne de 1816 qui devait. mettre fin à la misère résultant de l'invasion. Mais le 5 août, un orage épouvantable détruisit presque toutes les récoltes; dans beaucoup de communes de l'arrondissement de Château-Salins, «l'on n'aperçoit plus aucune trace de végétation. Ce ne sont pas simplement les plantes annuelles qui ont été anéanties; mais les arbres fruitiers, les arbustes, tout ce qui compose le règne végétal a disparu; ou bien ce qui en reste semble avoir échappé aux Harnes... Des hommes ont péri; les toitures, les volets, les persiennes, les fenêtres des habitans ont été brisés... » Cet orage fut suivi de pluies abondantes qui firent déborder les rivières; ce qui avait échappé à la grêle fut détruit par l'humidité.

Aussitôt après ce désastre, le prix du pain blanc monta de 5 à 6 sous la livre, et celui du pain bis de 18 à 25 centimes; au 8 novembre 1816, la taxe du pain blanc fut levée; celle du pain bis fut portée au 11 janvier 1817 à 6 sous; on n'en donnait qu'une livre par jour à chaque individu. Ce pain sera confectionné dans les hôpitaux de la ville; il n'en sera délivré qu'une livre par jour à chaque individu.. Afin de rendre à la circulation les blés et orges destinés à la fabrication de la bière, le préfet interdit provisoirement cette fabrication.

Le public accusait les boulangers de mêler à leurs farines des substances malsaines. Pour vérifier cette assertion le maire de Nancy chargea deux chimistes d'analyser le pain. Ils le trouvèrent « compact, pesant, d'une saveur assez désagréable; ...il se trempe difficilement et fait une colle visqueuse peu propre à la digestion »; ils en attribuèrent la cause à l'insuffisante siccation des grains contenant une eau de végétation qui recèle un principe délétère; ...c'est cette eau qui fit périr en partie l'armée prussienne en Champagne en 1792... ».

Le nombre des boulangers de Nancy tomba de 74 en octobre 1815 à 54 en mars 1817. Leur approvisionnement était en déficit de 160.000 kilos en mars 1817, de 263.110 en avril et ce déficit augmentait sans cesse .

Le 11 mars 1817, il y eut des troubles autour d'une boulangerie où l'on avait vendu du pain extrêmement mauvais. Non seulement la troupe de ligne, mais la garde nationale dut intervenir pour rétablir l'ordre . Depuis le mois d'octobre déjà le marché aux grains était peu fréquenté, parce que les cultivateurs des campagnes craignaient d'y être malmenés et dévalisés; ils préféraient, malgré la défense préfectorale, vendre à des accapareurs qui faisaient sans cesse monter le prix de la farine.

Pour remédier à l'insuffisance des approvisionnements, la municipalité de Nancy avait décidé de créer une société d'approvisionnement de grains de réserve formée par actions, demis et quarts d'actions de 200 francs, qui devait assurer à la ville une réserve de 5.000 quintaux de blé achetés à l'étranger.

Dans les autres villes du département, on avait rétabli les corporations de boulangers, taxé le prix du pain, cherché à acheter des grains à l'étranger, distribué des soupes économiques faites avec des os broyés, etc.

A Lunéville, le « maître des basses oeuvres, chargé d'enfouir les animaux morts... a fait rapport que plusieurs habitans de cette ville se présentaient journellement dans son domicile pour obtenir de la chair de ces animaux et en faire leur nourriture; que même quelques-uns s'étaient permis d'ouvrir des fosses, dans le pré de la voirie, et de découper des morceaux après les bêtes enfouies... ».

Dans les villages, où il n'y avait guère de riches pour secourir les nécessiteux, on déterrait les pommes de terre plantées depuis quelques semaines, faute de pouvoir attendre l'époque de la récolte. Les maires durent organiser des « patrouilles de nuit, dans le but de veiller à la conservation des récoltes et de les préserver du pillage ».

Enfin en août 1817, on fit une récolte peu abondante, mais à peu près suffisante pour les besoins de l'année. Peu à peu la vie reprit son cours normal, et de la famine il ne resta qu'un douloureux souvenir.