Chapitre 3

 

 

 

 

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CHAPITRE III.

Prospérité de la ville et du bailliage de Bruyères.

La ville et le bailliage de Bruyères n'ont pas la prétention de vouloir fixer les regards des Etats-Généraux , mais quand de courtes doléances tiennent par un fil quelconque au plan de la grande régénération, on est sûr d'intéresser.

Bruyères, par sa position et ses marchés considérables, devient pour la Lorraine une ville de ressource : elle est l'entrepôt des denrées et des comestibles qui, apportées des montagnes et des vallons qui l'environnent, se reversent dans les villes principales de la plaine : Lunéville, Nancy, Pont-à-Mousson, Toul et Metz. Son bailliage royal est un centre de plus de 60 communautés qui en dépendent. Sa prospérité porte principalement sur le commerce des denrées et des bestiaux et sur son agriculture ; deux grands obstacles font languir l'un et l'autre. Le défaut de communication ouverte ou entretenue, une forme nuisible de perception d'un droit domanial sur les bestiaux propres au labour et le trop haut prix du sel.

l'obstacle qui obstrue les communications naît de l'abus d'une loi sage : l'abolition de la corvée. Quand la corvée était en activité, les communautés commandées par leur syndic réparaient dans des temps morts les grandes routes et entretenaient leurs chemins vicinaux; ce travail forcé, il est vrai, avait de grandes imperfections et des inconvénients, mais les communications de village en village et de ceux-ci â la ville étaient ouvertes et praticables, les grandes routes étaient annuellement entretenues. Le commerce et le travail ne languissaient pas.

Des considérations majeures ont fait convertir ces corvées en prestations pécuniaires. Ce nouvel impôt, pour ne pas paraître onéreux, devait, dans les vues du législateur, se reverser dans les mêmes communautés qui y avaient contribué en employant leurs bras pour la construction et réparation des chemins qui se trouvaient â leur portée. Qu'est-il arrivé? L'impôt se perçoit depuis deux ans ; on 1e verse dans les caisses des receveurs des deniers royaux et nos routes, absolument négligées, deviennent impraticables.

Le seul bailliage de Bruyères a payé depuis deux ans plus de mille louis, et malgré le zèle et les soins du commissaire chargé de cet objet, on n'en a pas employé cinquante pour la seule grande route qui traverse son ressort dans une étendue de 5 lieues en longueur et pas un denier pour les chemins vicinaux : on crie à l'injustice, à la vexation, les plaignants ont-ils tort ?

En conséquence, la ville et le bailliage de Bruyères demandent d'être chargés de la construction de leurs routes et chemins vicinaux et que la prestation pécuniaire des communautés gui en dépendent y soit employée exclusivement sous l'inspection des officiers du bailliage et la municipalité ; quel avantage pour le commerce dans le royaume, si ce système était adopté pour tous les bailliages.

Deux obstacles s'opposent journellement dans nos montagnes aux progrès de notre agriculture et à la propagation du bétail, unique source de nos richesses : un droit domanial, perçu d'une manière odieuse et vexatoire sur les bestiaux propres au labour, et le trop haut prix du sel.

1er obstacle : droit domanial.

Ce droit, oublié pendant un laps de temps considérable, a reparu en 1739 ; un arrêt du conseil surpris par les fermiers du domaine en a ordonné la perception, nonobstant les réclamations de la chambre des comptes de la Lorraine et l'opposition de tous les habitants de la mairie de Bruyères et des quatre jurations gui en dépendent; pendant cet heureux oubli, nos montagnes étaient peuplées d'un nombreux bétail, les terres étaient mieux labourées ; la recréation de cet impôt a effrayé les cultivateurs ; pour s'y soustraire, ils aiment mieux vendre leurs bestiaux en naissant que de les élever pour le labour en payant 9 livres 15 sous par tête et 19 livres 10 sous par paire de taureaux mis sous le joug; de là, cette inspection rigoureuse qui tourmente les cultivateurs; de là, les vexations, les contraintes, les exactions et dès lors l'extinction totale de l'émulation pour multiplier les bestiaux propres au labour. Telle est la plaie profonde faite à notre agriculture.

Abus plus criant encore : un malheureux, sans propriété et sans bestiaux, qui n'a que ses bras pour vivre, est assujetti à ce droit onéreux quoiqu'il soit porté sur les rôles comme pauvre et non cotisable. Le seul remède serait un abonnement fixe et déterminé qui versât dans les coffres du roi la même somme que les fermiers y portent; ce bienfait repeuplerait nos montagnes et les couvrirait d'un nombreux bétail.

2ème obstacle : le trop haut prix du sel.

L'herbe de nos prairies et de nos montagnes deviendrait une pâture plus nourrissante et nous donnerait un fourrage plus substantiel si on pouvait en corriger l'aigreur par la salaison. Le sel ainsi répandu serait un gemme de fécondité et d'abondance, mais cette denrée si vivifiante est portée en Lorraine par une vexation intolérable à un prix exorbitant, qui le croirait? Les salines sont au milieu de nous, nous les alimentons par la ruine de nos forêts; elles sont pour ainsi dire notre propriété et cependant on nous force de prendre le quintal à 32 livres 10 sous de France, tandis que le même sel sorti des mêmes usines et voituré aux frais de la ferme à une plus grande distance, ne se vend que neuf livres le quintal dans une province limitrophe N'avons-nous pas le droit de dénoncer à la nation assemblée un abus dont les conséquences sont aussi dommageables, et peut-on nous refuser de ne payer le sel que nous fabriquons qu'au même prix que l'achète l'Alsace qui n'y contribue en rien.

La ville de Bruyères ne se permettra plus qu'une juste réclamation : sans biens patrimoniaux, elle n'a pour ses dépenses que ses deniers d'octroi, et c'est sur ces deniers qu'elle est obligée de prélever tous les ans 1400 livres de France pour la portion congrue de son curé et deux vicaires.

La dixme, cette antique et respectable oblation des fidèles n'ayant été offerte par eux que pour la desserte des paroisses, pourquoi verrions-nous nos décimateurs s'enrichir sous nos yeux des dons de la piété, sans contribuer d'un denier aux honoraires des ministres de la religion. Donc une loi générale qui obligerait les décimateurs à payer les portions congrues serait souverainement équitable. Une transaction peu réfléchie de nos ancêtres' ne devrait point être pour nous une exception à la loi générale, ou du moins ne devrions-nous êtres tenus strictement qu'à la somme stipulée par cette transaction, et alors nous ne nous plaindrions point.

Si ces choses méritent l'attention des Etats-Généraux, nous les prions d'en renvoyer la connaissance à nos états provinciaux.