Source : Bulletin mensuel de la Société d'archéologie lorraine et du Musée historique lorrain - J. NICOLAS - 1912 - Gallica
 

"Dans une liasse de pièces récemment tombée en notre possession, se trouvent plusieurs testaments rédigés aux XVIIe et XVIIIe siècles par de simples paysans, par des habitants de Laneuville-sur-Meuse. Il nous a paru intéressant de faire connaître l'un de ces documents les plus anciens. Si la lecture de telles pièces manque d'intérêt général, elle n'est pas du moins sans offrir quelque aperçu digne de fixer l'attention. Voici le testament de Jean Rouyer, daté du 15 juillet 1636 :

« Ce jourd'huy, XVe jour de juillet 1636, nous soubsignez, Jean Pierrard le jeune, eschevin jurez en la justice de la Neufville, Guiot et Lambert les Lambottin, Jean Minon, François Mathurin, Gilles Guiot et Thierry Lambottin, tous habitants et bourgeois dudit la Neufville, pour l'absence du mayeur et des eschevins dudit lieu, sommes été requis de la part de Jean le Rouyer, bourgeois dud. la Neufville, nous transporter en la maison de Jean Colin, dud. la Neufville, ou led. Rouyer fait de présent sa résidence, où estant acheminés, l'avons trouvé sur sa couche malade, néanmoins de bon mémoire et sain d'entendement, comme il nous est aparu. Considérant que toute créature sont subjette à la mort et qu'il n'est rien plus certain qu'icelle mort, et rien plus incertain que l'heure d'icelle, afin qu'il ne demeure intestat, a dict et desclaré en nos présences, qu'il voulait que les choses cy après desclarées sortassent en leur plain et entier effect sans y estre forcez ni contraint en aucune sorte comme choses concernant son salut.
Premièrement a recommandez son ame à Dieu et à la Vge Marie, à tous les saincts et sainctes de Paradis.
Item a dict et ordonné qu'il veut que son corps soit inhumé dans l'église dud. la Neufville et pour ce estant, a donnez a ladicte Église dix francs Barrois pour son droict, et qu'il luy soit faict ung tombeaux enfermez.
Le jour de son obsecq, veut et ordonne qu'il soit dict messe haulte, vigille et recommandise, priant Dieu pour le repos de son âme.
Item led. jour de son obsecq, veut et ordonne qu'il soit distribuez aux pauvres qui assisteront audits services la somme de quattre francs Barrois.
Le jour de sa quarantaine veut et ordonne qu'il soit dict et celebrez messe haulte, vigille et recommandise pour le salut de son âme.
Item a dict et ordonnez qu'il luy soit faict faire ung luminaire pour fournir à ses dicts services.
Item a desclaré que Jean Dal, hostellain, demeurant à Sthenay avoit une pièce d'or vallant vingt quattre francs barrois et une pistolle d'Espaigne en main, apartenant aud. testateur et qu'il les avoit en garde et que sy ces deux pièces d'or n'estaient suffisantes pour subvenir aux frais qu'il conviendra faire à l'exécution de sondict testament, veut et ordonne qu'il soit venduz des autres meubles qu'il a dans ung coffre à la maison et domicile de Jean Bilardin de Sthenay et à la maison de Epvrard Michel  et au domicil de la grand Zabelle, tous demt aud. Sthenay et en donne la puissance audit Pierrard.
Item a desclaré qu'il debvoit à la place de ce lieux , dix huict ou vingt sols. Item à Jean Lambottin, cy devant hostellain, luy doit environ deux francs. Item a desclaré qu'il debvoit cinq francs à la ville de Sthenay.
De plus, ledict Rouyer a fondez ung anniversaire en lad.Église à perp etuitez pour prier Dieu pour le salut de son âme, d'une messe haulte, vigille et recommandise, laquelle messe se dira le jour de son décès ou dans la sepmaine d'iceluy, dont pour rétribution de lad. messe, led. testateur a donnez et donne à lad. Église ung demy cent de pretz à prendre dans ung cent à luy apartenant scytuez et assis sur le ban et finaige de Sthenay, en la prairie basse dud. lieux eu lieudiet l'Islette, royé (voisin de) Jamin Bernier de Servizy d'une part, et d'aultre, lequel cent de pretz se change par chacun an avec le sieur Nicollas Millet dud. Sthenay, dont dud. derny cent de pretz, l'herbaige de haut poil se vendra par chacun an par les gouverneurs de l'Église dud. la-Neufville pour subvenir a payer lad.messe pour laquelle le sieur curez dud. lieux aura pour son sallaire dix-huict gros, le margueillier six gros, et le reste du louaige de l'herbaige dud demy cent de pretz, demeurera au proffict de lad. Église pour payer les luminaires et encens du dict anniversaire, pour lequel présent testament et ordonnance de dernière volontez, enthériner et mettre à exécution, led. testateur a nommez esleus et choisis la personne dd Jean Pierrard le Jeune cy-dessus nommez, son bon Amy, auquel il luy a donné plain pouvoir et auctoritez de faire et accomplir ce présent testament au plus tost qu'il pourra et des biens par luy delaissez, desquels biens pour ce faire, il luy cedde et transporte et mets en main jusqu'à l'accomplissement de ce dict présent son testament, revocquant et mettant au néant tous autres testaments par luy faict ne voulant qu'il soit adjoustez créance à aultres qu'à cestuy présent.
En foi de quoy, nous tesmoins soubsignés avons ce présent testament signez et marquez de nos signes et marques accoustumez cy mis, certiffiant ce que dessus entre véritable, ledit testateur desclarant ne sçavoir signer.
Faict aud. la Neufville le jour et an que dessus.
»

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La date inscrite en tète de ce testament était douloureuse entre toutes. Ce fut, au début de 1636, l'invasion des Croates qui ravagèrent, cruellement le pays de Stenay, de sorte qu'il n'y eut plus de sécurité dans la région. Les habitants des villages s'étaient réfugiés clans la petite
ville ou y avaient transporté ce qu'ils avaient de plus précieux.
Lisant entre les lignes du testament de Jean Rouyer, nous découvrons la trace de ces calamités. Pourquoi cette « absence du mayeur et des eschevins » remplacés, comme témoins d'un acte public, par des « habitants et bourgeois » quelconques ? Les personnages officiels sont sans doute occupés par d'autres soucis. Le testateur « trouvé sur sa couche malade » réside dans une maison étrangère. A-t-il encore un chez-lui ? Les deux pièces d'or, les
meubles qu'il possède, sont à l'abri derrière les proches remparts de Stenay et dispersés dans quatre famille différentes. Ces circonstances ne sont-elles pas suggestives ?
Quelques jours après la rédaction de ce testament, à la fin de juillet, la peste éclatait à Stenay où elle faisait, ainsi que dans les environs, de nombreuses victimes. La terrible contagion emporta-t-elle le testateur malade ?
Quoi qu'il en soit, le pauvre Lorrain dut mourir accablé des malheurs de sa patrie".   

J. Nicolas

A venir, un texte publié à la suite de la publication de ce testament et précisant les droits à payer lors des décès.