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Entries pour Mot-clé "1870-1871"

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Le combat d'Epinal : les tués, blessés et prisonniers du 12 octobre

vendredi 28 février 2014, par Anne Auburtin

 Source : Le Combat d'Épinal (12 octobre 1870) , par un ancien élève du lycée de Strasbourg - monographie

TUÉS DANS LA JOURNÉE DU 12 OCTOBRE 1870

  • MICHEL (Joseph), marchand de nouveautés, 38 ans. — Caporal de la garde nationale. Son corps ne fut retrouvé que le 14 octobre ; il était affreusement mutilé par les balles et les coups de baïonnette.
  • FEBVAY (Charles-Auguste), garde national. — Son corps fut relevé quelques jours après l'affaire de Failloux.
  • DUBOIS (Sébastien), ancien soldat de Crimée. — Essaie d'arrêter l'armée allemande au faubourg Saint-Michel, à la hauteur de la grillle du parc du château ; reçoit au-dessus de l'œil gauche une balle qui l'étend roide mort. Garde national.
  • Un inconnu.
  • BONTEMPS (Charles;, pompier. - Blessure à la cuisse. Amputé, et mort le 24 novembre des suites de l'opération.
  • COLIN, 20 ans, employé. — Fusillé au moment où il s'approchait des prisonniers faits à Failloux; a reçu deux balles qui l'ont couché au milieu de la rue des Halles.

LES BLESSES

  • ENARD, sous-lieutenant de la garde nationale. — Atteint à la hauteur de la cuisse.
  • BLAMPIN , sergent de la garde nationale. — Blessé au bras et à la poitrine.
  • ETIENNE, peintre. — Blessé au côté.
  • MARTIN , commandant de la garde nationale. — Blessé au doigt.
  • JACOBY, commerçant. - Reçoit des coups de sabre et de baïonnette, au moment où il sort de chez lui, attiré par les coups de feu dirigés contre Colin. Sa maison est mise à sac. Plus tard, une indemnité lui fut attribuée

LES PRISONNIERS

  • DUTUTH, sergent.
  • BOUTIN, père, sergent.
  • JEANDEL , caporal.
  • MARCHAL, clairon. 
  • WEILLER, caporal.
  • HENRI, fils, cordonnier,
  • PIERRE, fils.
  • PONTÉCAILLE. 
  • BLAISE.

le combat d'Epinal : l'occupation de la ville

mercredi 26 février 2014, par Anne Auburtin

 Source : Le Combat d'Épinal (12 octobre 1870) , par un ancien élève du lycée de Strasbourg - monographie

A quatre heures de l'après-dinée, l'armée du général Werder entrait dans Épinal.

A quatre heures, la résistance avait cessé. Sur les hauteurs qui dominent Épinal, dans la direction du Nord-Est, apparaissent bientôt et en même temps des nuées de uhlans qui, avec une audace inouïe et par un vrai miracle d'équitation, descendent ces pentes à pic qui séparent le terrain de la Justice des maisons de la place des Vieux-Moulins. Sur le plateau même, au dessus d'eux, s'installe une batterie d'artillerie prête à mitrailler Épinal au premier signe de résistance. L'objectif naturel des artilleurs prussiens, outre la caserne de cavalerie qui s'étend le long de la rive gauche de la Moselle, était l'immense bâtiment des Docks, qui avoisine la gare. Heureusement, de la part des habitants , qui avaient appris enfin Je chiffre formidable de troupes auxquelles ils avaient affaire, rien ne vint provoquer la colère ou la méfiance du vainqueur.

Les canons restèrent plusieurs mois braqués sur la ville, silencieux et menaçants.

Vers quatre heures un quart, l'occupation de la ville eut lieu


Par le faubourg Saint-Michel, la rue Entre-les-deux-Portes, la rue de la Commune, s'abattit avec une pesanteur majestueusement sinistre le corps d'armée du général Werder.

Spectacle émouvant et nouveau pour la population, que ce fourmillement étincelant de casques pointus, souvenir de la féodalité, ces myriades de mains lancées et ramenées avec une précision automatique, cette profusion uniforme de bottes crottées, ces visages contractés, farouches, surtout chez les hommes de ce fameux 77e, exclusivement composé de Silésiens.

Le maire, M. Kiener , accompagné de plusieurs conseillers municipaux, réclamé par le général, prenait une attitude des plus courageuses.

Cependant, par l'ordre des Prussiens, les portes , les fenêtres, les persiennes s'ouvraient toutes grandes. A ce moment, arrivaient près de la fontaine de la place des Vosges, et sous bonne escorte, les gardes nationaux faits prisonniers à Failloux. Un employé des contributions indirectes, M. Colin, voulut serrer la main à l'un d'eux ; repoussé par un soldat et frappé d'un coup de crosse, il s'enfuit dans la rue des Halles, non sans avoir fait mine de riposter. Le Prussien le suit, arme tranquillement son fusil, et au milieu de la foule, tire un premier coup : le malheureux enfant (il avait 19 ans,) pousse un cri déchirant; frappé au dos, il porte vivement la main à sa blessure. Un second coup de feu l'étend raide mort devant la maison de M. Jacoby.
Le propriétaire de cette maison était alors occupé à préparer quelques aliments pour un sergent-major et quelques hommes.

Il descend avec ce sous-officier, au bruit de la dernière détonation. Dans l'intervalle, un certain nombre de soldats étaient accourus de la place des Vosges, dans la rue des Halles.

Trompés en voyant le cadavre étendu devant le magasin de M. Jacoby (1), ils se jettent sur celui-ci, qu'ils supposent avoir tiré le premier un coup de feu, le frappent de plusieurs coups de sabre, et se précipitant dans la maison, la mettent au pillage, brisent les meubles, les carreaux, et n'en laissent que les murs et les planchers. La consternation était universelle.

Quand vint la nuit, bien peu de citoyens se hasardèrent .

(Ainsi se termine se récit. il comporte en annexe la liste des tués, blessés prisonniers ainsi que  la liste des volontaires qui feront l'objet des deux billets suivants )

****

(1). Plus tard, l'innocence de cet honorable citoyen fut reconnue, et le préfet prussien, M. Bitter, lui fit accorder une indemnité, - dans les rues. L'auteur de ce récit, ayant à traverser la place des Vosges pour rentrer dans sa demeure, ne cessa d'être sous l'inquiétante protection (qu'il n'avait pas réclamée) d'un officier furieux, qui, le prenant pour un franc-tireur, lui fit l'honneur immérité de le reconduire jusqu'à sa porte, le sabre dégainé et le revolver au poing.


Le combat d'Epinal : à Failloux

lundi 24 février 2014, par Anne Auburtin

 Source : Le Combat d'Épinal (12 octobre 1870) , par un ancien élève du lycée de Strasbourg - monographie

A Failloux, l'issue n'était pas plus heureuse. 


La 6e compagnie, sous la conduite d'un capitaine et d'un sergent, s'était engagée à midi moins un quart vers l'ennemi par le faubourg Saint-Michel. Arrivés à l'extrémité du mur supérieur du château, les gardes nationaux aperçurent, se dirigeant à leur rencontre, un homme qui agitait un mouchoir blanc; un sous-officier l'aborde et lit un billet ainsi conçu : « Venez à notre secours; nous cernons environ cent cinquante Prussiens dans la forêt. » Signature illisible. Malheureusement, pendant cet incident, la compagnie qui, jusqu'alors, avait marché dans le plus grand ordre, se débande, chacun allant au hasard, en avant, il est vrai, mais sans s'occuper des appels réitérés de deux clairons d'une extrême jeunesse, mais d'une rare bravoure.


Plusieurs se joignirent à ceux qui avaient établi des créneaux dans le mur du château; d'autres se portèrent dans Failloux, d'autres à la croisée des routes de Jeuxey. Ces derniers sont aussitôt salués depuis la forêt de droite, par une fusillade régulière et nourrie. Ils envoient immédiatement la réplique.

Les Prussiens tiraient aussi méthodiquement et avec autant d'insouciance que s'ils eussent été à la cible. On aurait cru les nôtres au Champ-de-Mars. L'action se prolonge ainsi environ cinq quarts d'heure ; mais la supériorité numérique des Prussiens rend la place de plus en plus critique pour nos braves gardes nationaux, qui se décident enfin à battre en retraite, et qui, après avoir longé, en rampant, un fossé d'environ cent mètres, arrivent à Failloux. 

Les Prussiens étaient dans la forêt qui s'étend au bas de la ferme. Assaillis par un véritable ouragan de projectiles, quelques gardes nationaux se replient sur le jardin par l'allée des peupliers, une partie d'entre eux s'embusquent derrière chaque accident de terrain. Dix restent dans le vaste enclos de Failloux, et à la partie nord du mur circulaire ils établissent des meurtrières d'où ils canardent avec fureur les rangs ennemis.

Les balles prussiennes sifflaient par centaines. Nos dix gardes nationaux essuyèrent cette fusillade et résistèrent pendant plus d'une heure et demie. Après de longues hésitations, et ne sachant trop à combien d'ennemis ils avaient affaire, les paratonnerres s'ébranlèrent ; ils furent aussitôt reçus par un feu plongeant qui dut occasionner plus d'un vide dans leurs rangs.

Enfin, les Prussiens commencèrent à exécuter deux mouvements convergents, dans le but de cerner leurs adversaires.

Ce ne fut qu'au moment où des balles furent tirées de la direction d’Épinal que les gardes nationaux et quelques pompiers se décidèrent à sortir de l'enclos. Quelques héroïques entêtés voulurent encore continuer le feu. Le caporal Michel, resté seul, sourd aux appels pressants d'un camarade, ne consent point à abandonner son poste. Entouré, il oppose une résistance acharnée. Au moment où il franchit le mur et saute dans le pré qui précède la forêt, il est frappé presque à bout portant de plusieurs balles, haché, lardé de coups de baïonnette, mutilé. Son corps fut retrouvé le surlendemain soir.

Autour de lui on ramassa, quelques jours après, plus de trente balles.

Cependant ceux qui avaient essayé de franchir la grille, cernés par deux compagnies de Prussiens, durent rendre les armes. On les conduisit aussitôt dans le fond du pré qui avoisine la grand'route, pour les passer par les armes, car on les prenait pour des francs-tireurs. Heureusement, un officier d'ordonnance arrive au galop, et les fait conduire devant le général. Celui-ci leur demande comment ils sont si peu nombreux. Apprenant qu'ils étaient gardes nationaux, il leur reproche d'avoir tenté une résistance impossible. Puis il les dirige sur Deyvillers. Les soldats chargés de l'exécution de cet ordre font une razzia complète de ce qu'ils trouvent sur leur chemin. Ils ramassent entre autre butin de guerre, comme adversaire dangereux, un pauvre jeune homme sans bras, que son père dut accompagner pour le soigner et l'aider à prendre ses repas. Les neuf gardes nationaux restèrent une heure environ dans une grange à Deyvillers. Puis ils furent dirigés sur Epinal, à la suite de l'armée prussienne.

Il y aurait injustice à ne pas citer la conduite du capitaine Bonnin qui, pendant que le lieutenant Maulbon et ses pompiers, le capitaine Kromberg et la 5° compagnie couvraient efficacement l'extrême gauche, s'établissait dans de solides positions derrière le mur supérieur du cimetière, où malheureusement le feu des batteries allemandes ne lui permit pas de rester aussi longtemps qu'il l'avait espéré. Ce brave officier ne cessa de combattre que lorsqu'un exprès lui eût annoncé que le matériel de la gare, (représentant une valeur de près de quatre millions), et quatre cents blessés de la Bourgonce avaient été sauvés et dirigés sur la ligne de Gray.

A l'extrémité opposée, à la hauteur de Razimont, quelques gardes nationaux, occupant une position désastreuse, après s'être comportés avec une énergie peu commune, menacés d'être cernés, mitraillés sans relâche, durent se replier dans la direction d'Uzéfaing.

Quant à celui qui raconte cette brillante et malheureuse défense d'Epinal, s'étant engagé imprudemment dans les champs qui bornent Failloux au nord-ouest, assailli par une pluie de balles, se trouvant au centre même du cercle de fer et de plomb formé par les décharges incessantes des Prussiens, des garder nationaux, des francs-tireurs qui nous offrirent leur concours actif et des pompiers, légèrement atteint au pouce de main gauche, il se vit dans la cruelle nécessité de se replier, et cela, il le constate, en moins bon ordre que certain général trop connu. Au bout de quelques centaines de pas, il rencontre le commandant Martin qui, à ce moment même, recevait à la main une balle égarée. Celui-ci voyant la partie complètement perdue, rallia ses hommes, et les gardes nationaux se rejetèrent précipitamment sur Epinal. Beaucoup ne rentrèrent que le lendemain sous les déguisements les plus invraisemblables ; un certain nombre se rendirent à Besançon et de là furent dirigés sur Lyon. Quelques-uns se joignirent ces héroïques francs-tireurs de la Vacheresse, et partagèrent l'honneur de leurs plus audacieux coups de main.


(à suivre)

Le combat d'Epinal : le baptème du feu

jeudi 20 février 2014, par Anne Auburtin

 Source : Le Combat d'Épinal (12 octobre 1870) , par un ancien élève du lycée de Strasbourg - monographie

Après deux jours, où véritablement on ne fut pas trop malheureux, la colonne dut quitter Champdray. Dès le matin, la deuxième compagnie de marche envoya dix volontaires sous les ordres du capitaine Bonnin, pour reconnaître des positions couvertes de broussailles, où des uhlans étaient signalés. Ce petit détachement après avoir accompli courageusement sa mission se maintint en arrière-garde jusqu'au Tholy. 


Cependant une moitié de la colonne, sous les ordres du brave capitaine Maulbon, se dirigeait sur Laveline-du-Houx; l'autre, et j'en faisais partie, ayant campé deux heures, deux siècles, dans l'église du village, prit la route de Remiremont.
Le début de notre expédition faillit prendre un aspect terrifiant. Il était deux heures de l'après-dinée ; la neige, le verglas tombaient dru et nous aveuglaient. On marchait silencieux ; défense de fumer, de chanter. Les Prussiens n'étaient pas loin. A un moment donné, le commandant cria d'une voix stridente : « Halte, chargez vos fusils ! » Ce fut un moment solennel. Je constatai qu'à cette heure, l'amour du foyer paternel prit subitement chez deux ou trois d'entre nous, des proportions inaccoutumées. Plusieurs chargèrent leur arme en suivant une méthode que je n'avais jamais vue indiquer par nos instructeurs ; mais un peu d'émotion pour le baptême du feu n'est pas malséant. On reprit bientôt ses rangs, avec une sorte de joie intime, intraduisible. On allait donc étrenner sa carabine! Tout à coup, sans aucun avertissement, une détonation épouvantable se produisit au-dessus de nous. Beaucoup se baissèrent et opérèrent un flectamus genua des plus réussis.
On se regarde ; personne de tué ! Pas de blessé! Puis on se met à rire. Ce n'était pas une batterie prussienne qui avait fait feu ; c'était un coup de tonnerre des plus sonores, et qui n'avait pas été annoncé par l'éclair réglementaire. La plaisanterie, vraiment, était de mauvais goût !

Cet incident ne contribua pas peu à nous mettre de bonne humeur, et la marche un moment arrêtée, fut reprise avec la décision et la crânerie des vieux soldats d'Afrique. Je n'oublierai jamais le spectacle que présentait cette colonne d'hommes marchant en silence, comme recueillis, ayant fait, sans pose, le sacrifice de leur vie, et traversant insouciamment les profondes et noires gorges des forêts de sapins, ayant à leur gauche d'énormes blocs de granit rouge, à leur droite de larges ruisseaux que grossissait incessamment la pluie qui persistait à nous fouetter le visage de ses rafales glacées, et la neige épaisse dont les flocons énormes nous empêchaient par intervalles de reconnaître les défilés où nous passions. C'était comme une des fameuses marches d'Erckmann-Chatrian. La compagnie était coupée en plusieurs fragments, entre lesquels se trouvaient les caissons et les pièces d'artillerie, que nous suivions d'un œil amoureux et jaloux.

On fit halte à Liézey; chevaux et hommes avaient besoin de repos. On était trempé et mourant de faim. Les deux gardes nationaux qui demandèrent avec moi l'hospitalité dans une des plus chétives cabanes du village, ont conservé un bon souvenir, j'en suis sûr, de cette pauvre chambre enfumée et si chaude, où une bonne vieille femme faisait sécher nombre de fromages sédentaires, et dont quelques-uns manifestaient déjà des tendances à être mobilisés. Pendant que nous nous séchions nous-mêmes dans le poële, une douzaine de nos volontaires imberbes jasaient comme un nid de pinsons effarouchés autour du vaste foyer de la cuisine attenante , où ils jetaient, sans se lasser , les prodigues , de monumentales brassées de bois de sarment.

Au bout d'une heure , ragaillardis et ranimés, nous reprenions d'un pas allègre le chemin du Tholy ; à six heures du soir, nous touchions Saint-Amé , que venait de quitter un bataillon de la mobile de Saône-et-Loire, épave du sanglant combat livré deux jours auparavant. Nous nous croisâmes en nous saluant silencieusement. En voyant ces rangs rompus, ces uniformes déchirés , ces figures fatiguées , il ne nous fut pas difficile de deviner un malheur. Nous allions bientôt apprendre les détails de cette journée de Nompatelize , où tant de jeunes gens d’Épinal ont trouvé un glorieux trépas. Une heure plus tard le clairon sonnait ses plus joyeuses fanfares ; nous entrions dans un des faubourgs de Remiremont, dont les habitants nous accueillirent et nous hébergèrent avec des attentions qui ne tombèrent certes pas sur des ingrats. La matinée du lendemain fut employée à faire une reconnaissance dans la direction de Saint-Nabord ; je fus de grand-garde sur le plus avancé de ces gigantesques pitons qui commandent la vallée où serpente le chemin de fer. A 4 heures nos postes furent relevés par un bataillon de zouaves. Le soir, le train nous emportait vers Epinal, où nous appelait instamment un ordre du Préfet. Notre rentrée fut un petit triomphe. Le citoyen George (cette appellation alors n'était pas ridicule) nous adressa un chaleureux discours où il nous remercia, au nom de la patrie, du service que nous avions rendu à l'armée des Vosges, en protégeant l'artillerie de Cambriels.

(à suivre)

Le combat d'Epinal : Champdray, le 7 octobre 1870

mardi 18 février 2014, par Anne Auburtin

 Source : Le Combat d'Épinal (12 octobre 1870) , par un ancien élève du lycée de Strasbourg - monographie

Ce fut le 7 octobre qu'eut lieu le voyage de Champdray. 


L'armée des Vosges, commandée par le général Dupré, venait de perdre la bataille de la Bourgonce ou de Nompatelize, qui ouvrait à l'ennemi les défilés des Vosges. Le général Dupré blessé à la tête par un éclat d'obus, avait dû céder son commandement au général Cambriels. Celui-ci se proposait, sans doute de disputer encore le passage à l'ennemi , qui n'avait osé poursuivre nos troupes. Mais le désarroi dans lequel il les trouva fut probablement la cause de sa détermination de battre en retraite et d'abandonner les Vosges à l'ennemi. 


Deux cents personnes environ en faisaient partie. D'abord, il y avait eu plus de huit cents volontaires, mais le commandant s'était contenté d'emmener les jeunes gens et les célibataires. 


Plusieurs pères de famille, résistant aux supplications de leurs enfants, voulurent quand même nous accompagner et partager nos périls. Leurs noms sont bien connus. Il faut même remarquer à ce propos que ce fut de leur part que vinrent, pendant cette campagne, les plus beaux exemples de fermeté et de sang-froid. Parmi ceux qui se distinguèrent le plus, dans toutes les circonstances, il faut citer le bataillon des volontaires de 15 à 21 ans. Ces enfants (plus d'un paraissait n'en pas avoir 12), subirent avec une gaieté parfaite, avec la patience des vétérans, toutes les privations et toutes les fatigues. Les grandes gardes les plus avancées, les factions les plus longues, pendant la nuit, dans les bois, sous une pluie torrentielle, et malgré un vent comme nous n'en avions jamais entendu souffler, en un mot, les corvées les plus ingrates leur furent d'ordinaire confiées ; ils se soumirent à tout sans faire entendre un murmure. 


La campagne, du reste, ne présenta aucun incident bien saillant. On fit le trajet d’Épinal à Bruyères, en chemin de fer; nous fûmes dès notre arrivée passés en revue par le brave et sympathique général Cambriels, qui voulut bien ne point se montrer trop mécontent de notre tenue. Puis on établit le camp sur la colline qui commande le chemin de fer, et l'on se disposa à passer la nuit à quelque distance d'une batterie d'artillerie, dont la garde nous était confiée. Le soir, vers sept heures, le camp présentait un aspect des plus pittoresques ; c'était plaisir de voir tous ces jeunes gens courir chercher le bois (il y eut bien un peu de contrebande, malgré la surveillance des chefs), fixer solidement les tentes, allumer les feux, nettoyer leur batterie de cuisine, découper la viande, partager des monceaux de pommes de terre venues un peu de partout. (Voir la parenthèse précédente.)

Un peu plus loin que nous, au bas de la colline, étaient échelonnés les francs-tireurs de la compagnie Dumont, parmi lesquels, en arrivant à midi, nous avions eu le bonheur, que nous ne devions plus avoir, de rencontrer notre brave camarade Hippolyte Brunet si populaire à Epinal sous le surnom de Canada. Je me rappelle encore avec quelle cérémonieuse instance d'abord, puis avec quels éclats de rire, il m'engageait, accroupi d'un côté de sa tente, à vouloir bien lui faire l'honneur d'entrer dans ses appartements, qu'il partageait avec un autre franc-tireur, M. Léopold de Conigliano. 


A 1 500 mètres environ, dans la plaine, en tirant vers Belmont, campait un bataillon de la mobile des Deux-Sèvres ; le lendemain nous fûmes rejoints par un bataillon de la légion d'Antibes. Le 9 octobre, à midi, on leva le camp , et sous les ordres de Cambriels, escorté de trente volontaires admirablement équipés, et qu'on appelait les Gris, à cause de la couleur de leur vêtement, nous défilâmes, non sans une certaine majesté le long du chemin qui mène à Champ-le-Duc ; on fit une halte entre ce village et Jussarupt. On avait cru, sur une hauteur apercevoir deux Prussiens. La voiture du général s'arrêta dans un chemin creux : deux Gris furent détachés et partirent bride abattue à travers champs ; cependant le général descendu de voiture, escaladait un talus voisin, qui menait à un champ de pommes de terre. En passant devant quelques gardes nationaux, il remarqua leur allure assez martiale, et s'enquit d'où ils venaient: - Ce sont des gardes nationaux d’Épinal.
— Ah ! dit le général, Épinal, bonne et brave ville ! Si tout le monde avait fait comme elle, les Prussiens ne seraient pas dans les Vosges. 


Puis il ajouta avec un soupir, dans ce langage irrégulier, mais pittoresque du Midi : « Pauvres nous ! Pauvres nous ! » 


La lorgnette à la main, il inspectait la position. Voyant que rien n'était de nature à nous inquiéter, et rassuré par le rapport des deux Gris, il donna l'ordre à la colonne de continuer sa marche. On fit une halte à Jussarupt, dont les habitants se montrèrent d'une affabilité qui honore leur patriotisme.

Après une série de méandres, dont on ne peut se faire une idée, si l'on n'a parcouru cette route, on arriva enfin à l'entrée du village de Champdray. La pluie tombait par larges nappes : nos provisions étaient devenues liquides. Le pain n'était plus mangeable. Pour m'en procurer, il me fallut toute la rhétorique de Batteux; un de mes amis réquisitionna sur la cheminée d'une ferme une douzaine de petits oignons, qui, l'appétit aidant, nous firent comprendre toute l'affection rétrospective dès Hébreux pour ces lacrymatoires compatriotes des Pyramides. Après une halte d'une grande heure mortelle, on nous permit d'entrer dans une plaine qui n'était.plus qu'un vaste marais, et l'on nous enjoignit d'y installer nos tentes. Je crus un moment que le général Cambriels nous faisait une mauvaise plaisanterie, et qu'il voulait seulement nous mettre à l'épreuve. Mais l'ordre était sérieux. 

Je dus aller à la recherche de deux bottes de pailles que je rapportai tant bien que mal, l'une sur mon dos, l'autre à la main, et courbé ! Un coup de vent formidable détermina la catastrophe. Je tombai sur la première botte, la seconde tomba sur moi ; je disparus !


Quelques instants après, le commandant Martin convaincu par nos instances, fit revenir le général sur sa résolution première. Il nous fut permis de loger dans les maisons ; une idée commune nous réunit chez l'instituteur, au nombre de cinq, joyeux vivants et résolus. Le maître de céans nous offrit l'hospitalité la plus écossaise, et des lits. J'en appelle ici à tous ceux qui ont fait campagne, couchés dans la neige, blottis dans des réduits à porcs, sur des copeaux ; après quelques nuits pareilles, un lit constitue la plus vive des jouissances qu'il soit donné à l'homme de réaliser.


(à suivre)

1871 : Le blocus de Metz (6/6) la reddition

mardi 12 novembre 2013, par Anne Auburtin

Source : monographie imprimée disponible sur Gallica

Titre : Le Blocus de Metz en 1870, publication du conseil municipal de Metz, 4e édition, suivi de Mémoires pour la ville de Metz dans les négociations de paix entre la France et l'Allemagne, publication du conseil municipal de Metz, 2e édition, et de : la Lorraine et l'Allemagne, introduction à l'ouvrage "La Lorraine", publié par MM. Berger-Levrault et Cie, à Paris et à Nancy, 1885, 2e édition, par M. Aug. Prost,... (Editions posthumes)

Auteur : Prost, Auguste (1817-1896)

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"Le 13 octobre, il s'agissait, ce semble, de retirer seulement à la ville une partie de ses ressources On lui prit, en effet, les 15 et 16 de ce mois, 756 quintaux de blés et de farines; après quoi on lui fit savoir qu'on renonçait pour le moment à lui rien demander de plus. La population se trouvait dès lors avoir de quoi vivre, à deux jours près, juste autant de temps que l'armée. Peut-être avait-on voulu égaliser ainsi les ressources de chacun pour faire tomber plus sûrement ensemble toutes les possibilités et toutes les velléités de résistance. On a dit que le maréchal Bazaine voulait en finir pour un terme convenu. On n'ose le croire ; mais les faits s'accorderaient véritablement avec une pareille supposition si l'on pouvait la faire.

C'est par les subsistances, on le voit, que la situation devait se dénouer et la chute de la place se décider. Les questions qui les concernaient étaient devenues, pour le Conseil municipal, l'objet des plus grandes préoccupations. Depuis le 18 octobre, il s'était déclaré en permanence; tous les jours il se réunissait pour s'occuper surtout de l'alimentation publique. La farine diminuait; on avait réduit les rations de pain, on pensait à leur substituer des rations de bouillon et de viande cuite, quand la farine viendrait à manquer. On sentait bien, il est vrai, qu'arrivée à ce point la défense ne pouvait plus être qu'une question de jours; mais on savait aussi que, pour une ville assiégée, une seule journée gagnée peut tout sauver et que l'assurer, au prix même des plus grands sacrifices, est le strict devoir de ses défenseurs. Or, on voulait pousser la défense jusqu'aux dernières limites."

"Le 22 octobre, le général Coffinières se rend à la séance du Conseil municipal. C'était la première fois qu'il y paraissait. Il vient dire que des nécessités impérieuses ressortent de la situation et qu'au point où l'on en est les récriminations sont inutiles; que l'armée va décidément nous quitter ; que ce qu'il demande maintenant à la ville, c'est de partager ses ressources avec la garnison qui s'enfermera dans ses murs; que celle-ci a dans les magasins militaires du pain pour cinq jours, jusqu'au 27; que la ville en a pour sept jours, jusqu'au 29; et qu'en mettant tout en commun on pourra vivre ensemble jusqu'au 28. Mais, plus que jamais, il faut, dit-il, que la population renonce à des illusions que rien encore n'a pu détruire ; il faut qu'elle soit enfin convaincue que les vivres touchent à leur fin et que dans six jours ils seront épuisés. Le général insiste surtout sur la nécessité de faire savoir aux habitants que le 28 octobre ils mangeront leur dernier morceau de pain."

"La capitulation était certaine; Coffinières s'applique à la justifier.

L'épuisement des subsistances est le grand, l'unique argument de sa thèse ; et il se charge d'annoncer lui-même, par une proclamation aux habitants, la situation où l'on se trouve. Il pourra, du reste, leur donner, dit-il, l'assurance que, dans les négociations qui ont maintenant leur cours, on ne négligera pas leurs intérêts, en faveur desquels il a fourni déjà plusieurs pages d'observations, et il invite, en finissant, le Conseil à lui envoyer, s'il le juge à propos, des notes relatant, pour le même objet, tout ce que lui suggérera sa prudence.

Après s'être levé, le général s'entretient avec quelques membres du Conseil municipal des conditions qu'on peut proposer en faveur de la ville, puis il se retire. Il laisse le Conseil en proie à une vive émotion, mais fermement résolu à ne tremper d'aucune manière dans l'acte déplorable qui s'accomplit. Le Conseil municipal déclare à l'unanimité qu'il ne fournira pas de notes pour la négociation, et qu'il convient de laisser à celle-ci son caractère purement militaire. Il décide aussi, par un sentiment facile à comprendre et pour ne pas se faire auprès de la population le porteur de cette lamentable nouvelle, que le procès-verbal qui la contient ne sera livré le lendemain a la publicité habituelle qu'après la proclamation annoncée par le commandant supérieur, pour faire connaître aux habitants la triste résolution du général en chef.

C'est en effet par la proclamation du général Coffinières.que les Messins apprennent dans la journée du 27 octobre où en sont les choses. « L'ennemi, dit le « général, demande la place et l'armée et n'admet pas « la séparation de ces deux intérêts. » C'est à cette exigence que l'on consent à céder.

Le soir, une députation des officiers de la garde nationale, introduite d'abord au sein du Conseil municipal, est ensuite menée chez le général Coffinières par le maire accompagné de quelques conseillers. Les officiers veulent dire encore une fois que la milice citoyenne est toujours prête à s'associer à toute mesure énergique que pourrait tenter l'armée jusqu'au dernier moment; mais que, si l'on a décidé irrévocablement la reddition de la place, elle demande de remettre ses armes dans les arsenaux avant que l'ennemi vienne l'obliger à les déposer."

"Le 28 octobre est pour l'infortunée ville de Metz un jour de trouble, de souffrances et d'efforts violents et vains, comme ceux qu'on fait convulsivement pour vivre encore quand on va mourir. Les rues sont pleines de tumulte; des clameurs bruyantes, des coups de feu s'y font entendre. La grande voix de la Mutte est déchaînée par quelques hommes exaltés qui ont envahi le clocher de la cathédrale et s'y sont barricadés. L'air est rempli des sons de la vieille cloche municipale.

Signe ordinaire de réjouissance dans la cité, ses volées, retentissant à cette heure d'angoisse, font l'effet du rire insensé que provoque parfois la frénésie de la douleur. Plus vrai dans sa signification est le tocsin d'incendie, cloche d'alarme, qu'on met en branle à son tour.

En même temps des groupes agités se forment; des hommes fous de colère se portent menaçants sur l'hôtel du commandant supérieur ; mais des piquets d'infanterie ont été placés déjà aux abords des rues qui y donnent accès. Des gardes nationaux mêlés à des soldats se réunissent en armes. Ils veulent se jeter à travers les lignes ennemies ; ils franchissent le soir les portes de la ville et disparaissent. Le tumulte se prolonge jusqu'à une heure avancée de la nuit."

Le 28 octobre avait été pour la population une journée d'agitations convulsives. Le lendemain la souffrance était renfermée dans les cœurs. Les rues encore pleines de mouvement étaient silencieuses. Des mains patriotiques avaient voilé d'un crêpe de deuil la statue de Fabert et sa noble inscription. A midi, les forts étaient remis à l'ennemi ainsi que les portes de la ville, pendant que les soldats étaient conduits, désarmés, aux avant-postes. Livrées en même temps, partageant le même sort, la cité et l'armée étaient maintenant prisonnières."

1871 : Le blocus de Metz (5/6) incident avec l'armée au sujet des vivres.

dimanche 10 novembre 2013, par Anne Auburtin

Source : monographie imprimée disponible sur Gallica

Titre : Le Blocus de Metz en 1870, publication du conseil municipal de Metz, 4e édition, suivi de Mémoires pour la ville de Metz dans les négociations de paix entre la France et l'Allemagne, publication du conseil municipal de Metz, 2e édition, et de : la Lorraine et l'Allemagne, introduction à l'ouvrage "La Lorraine", publié par MM. Berger-Levrault et Cie, à Paris et à Nancy, 1885, 2e édition, par M. Aug. Prost,... (Editions posthumes)

Auteur : Prost, Auguste (1817-1896)

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"Dans l'intervalle venait de se produire, les 12 et 13 octobre, un grave incident. Pour compléter la mesure de la réquisition des blés et farines, dont l'arrêté du 15 septembre avait prescrit le recensement chez les particuliers, le commandant supérieur avait, le 7 octobre, enjoint à tous les détenteurs de ces denrées de venir en faire à l'hôtel de ville la déclaration avant le terme du 11 de ce mois. Il avait, en même temps, institué des commissions mixtes de perquisition, chargées de contrôler, par des visites domiciliaires, les déclarations. Ces commissions, composées de membres du Conseil et d'officiers, étaient réunies le 12 au matin à l'hôtel de ville pour commencer leurs opérations, quand le général Coffinières, qu'on n'y avait guère vu jusque-là, s'y présente lui-même et leur déclare que, par ordre du maréchal Bazaine, c'est non pas aux greniers de la ville, comme on l'avait annoncé, mais aux magasins de l'armée que devront être portés les grains qu'on va recueillir. Il ajoute que, du reste, l'armée est près de nous quitter et qu'elle s'éloignera, soit en se frayant un passage par la force, soit par suite d'un arrangement (sic) ; que la ville alors restera exposée à un bombardement inévitable, car les Prussiens, sans s'arrêter aux lenteurs d'un siège méthodique, ont l'habitude de brusquer ainsi l'attaque des places qu'ils veulent enlever. On devra s'attendre dès lors, dit-il, à des choses effroyables (sic).

 Il est rapporté le lendemain au Conseil municipal, en même temps que lui est communiquée une lettre du général qui, pour le confirmer en quelque sorte, fait savoir que l'armée n'a plus de vivres et que la ville est sommée de lui livrer, sur ses propres approvisionnements, ce qu'exige son alimentation.

 M. le Maire, dit le général Coffinières dans cette  lettre datée du 13 octobre, j'ai l'honneur de vous  informer que les magasins militaires de vivres sont  complètement vidés aujourd'hui même. Dans les circonstances critiques où nous nous trouvons, toutes nos ressources doivent être mises en commun, et je ne saurais penser qu'il fût nécessaire de recourir à la force pour établir cette égalité entre tous. En conséquence, je vous prie et je vous requiers, au besoin, de prendre les mesures nécessaires pour que la quantité de 480 quintaux de blé soit mise journellement à la disposition de l'administration de l'armée. La première livraison, c'est-à-dire celle qui doit s'opérer immédiatement, sera enlevée par les  voitures militaires dès que vous m'aurez fait connaitre les locaux dans lesquels se trouvent les denrées.

Dans le corps de sa lettre, le général évaluait, d'après ses renseignements, les ressources actuelles de la ville à 5,000 quintaux environ, la consommation journalière de la population à 300 quintaux, celle de l'armée à 480, et il en inférait qu'on aurait ainsi du pain pendant six jours encore à peu près.

Rapprochée de la communication verbale du 12, la lettre du 13 octobre parut, au Conseil municipal, dénoter le projet de l'intimider par la double perspective du bombardement et de la famine à court délai, comme terme d'une défense qu'on ne voulait pas prolonger. Avait-on l'intention de provoquer dans la population civile des sentiments et peut-être des manifestations de crainte qui servissent d'excuse à quelqu'acte honteux? L'indignation que causait une pareille pensée fit rédiger et adopter immédiatement par le Conseil une adresse au général, dans laquelle, sans exprimer formellement les suppositions que permettait sa double communication, on lui disait que la connaissance tardive de la situation de l'armée, quant à ses subsistances, ne pouvait que causer à la population un douloureux étonnement, mais qu'on était prêt à supporter avec courage et sans faiblir toutes les conséquences de cette situation qu'on n'avait été en position ni de connaître ni de prévenir.

Cette résolution avait été prise par le Conseil municipal dans une séance de nuit, convoquée d'urgence, et qui s'était prolongée jusqu'à dix heures du soir. A cette heure avancée se pressaient encore sur la place de l'hôtel de ville des groupes nombreux, mis en éveil par ce qui avait transpiré du langage tenu la veille au matin par le général, et se demandant avec inquiétude ce qu'on allait décider et ce qu'on allait faire. La séance terminée, le maire, escorté par le Conseil tout entier, paraît devant cette foule agitée et lit à haute voix l'adresse qui vient d'être rédigée. La résolution de tenir, sans se laisser intimider, jusqu'aux dernières extrémités, est reçue avec des cris chaleureux de : vive la France ! vive la République! Le document répandu le lendemain, puis affiché dans la ville, n'est pas moins bien accueilli, et il est ratifié ainsi par la population tout entière1.

 En même temps, un certain nombre d'officiers de la garde nationale signaient, dans une réunion chez M. Racine, architecte, l'adresse suivante, envoyée ensuite au général Coffinières  Général, le bruit s'est répandu dans la ville qu'il restait à la population pour dix jours de vivres et pour deux jours seulement à l'armée qui campe sous nos murs. Ce bruit a été accueilli à la fois avec stupeur Le général répondit immédiatement à cette adresse, en feignant d'y voir l'expression d'un sentiment qui eût été naïf, s'il eût consisté, comme il le dit, à s'étonner que 230,000 bouches et plus, alimentées pendant deux mois par les approvisionnements d'une ville, en eussent réduit les ressources.

Qui de nous eût pu s'attendre à cette nouvelle, après avoir vu, il y a peu de jours encore, le blé distribué aux chevaux de l'armée ; après être, nous-mêmes, restés libres jusqu'à ce jour de manger à notre faim sans avoir été prévenus par aucune note officielle qu'il y avait lieu de ménager les vivres ! Il est difficile d'admettre que l'on ait ainsi, sans motifs, attendu au dernier jour pour adopter les mesures commandées par la prudence la plus élémentaire ; tant d'imprévoyance ferait croire qu'il y a lieu de prendre au sérieux le mot de trahison, qui est dans toutes les bouches.

Quoi qu'il en soit, en présence de circonstances si graves et sans vouloir rechercher aujourd'hui sur qui doit retomber la responsabilité des fautes commises, nous venons réclamer, de l'autorité concentrée dans vos mains depuis la mise en état de siège, l'application des mesures les plus énergiques pour faire face à la situation. Que tous les habitants soient rationnés et toutes les rations réduites à leur minimum. Que, si la réalisation de cette mesure doit entraîner quelque délai, on fasse, dès aujourd'hui, placarder une proclamation dans laquelle les habitants seront avertis de la situation et invités à se rationner eux-mêmes.
La population de Metz tout entière saura, nous n'en doutons pas, s'imposer les privations nécessaires pour éviter à tout prix une seconde édition de la capitulation de Sedan. S'il s'agit de nous préparer à supporter les rigueurs d'un siège, nous sommes prêts. Mais, s'il s'agit de nous préparer à une lâcheté, que l'on ne compte point sur nous ! La population de Metz saura résister jusqu'au dernier jour, non pas seulement à l'ennemi du dehors, mais encore à tous ceux qui tenteraient de proposer une capitulation avant le jour où les circonstances seront devenues telles que cette capitulation, si nous devions avoir le malheur de la subir, devînt une gloire pour la ville au lieu d'être une honte de plus pour la France.

Veuillez, général, agréer l'expression de nos sentiments patriotiques
.

 Metz, le 13 octobre 1870. » (Suivent les signatures.) .


Le commandant supérieur avait introduit, en outre, dans cette réponse, qui fut affichée, une reconnaissance explicite, que n'avait encore produite à Metz aucun chef militaire, du Gouvernement de la défense nationale .

1871 : Le blocus de Metz (4/6) la question de la subsistance

vendredi 8 novembre 2013, par Anne Auburtin

Source : monographie imprimée disponible sur Gallica

Titre : Le Blocus de Metz en 1870, publication du conseil municipal de Metz, 4e édition, suivi de Mémoires pour la ville de Metz dans les négociations de paix entre la France et l'Allemagne, publication du conseil municipal de Metz, 2e édition, et de : la Lorraine et l'Allemagne, introduction à l'ouvrage "La Lorraine", publié par MM. Berger-Levrault et Cie, à Paris et à Nancy, 1885, 2e édition, par M. Aug. Prost,... (Editions posthumes)

Auteur : Prost, Auguste (1817-1896)

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"La question des subsistances se pose alors dans tous les esprits. Jusqu'alors le Conseil municipal s'était occupé surtout des blessés et des ambulances. Cependant, le 25 août déjà, il avait, comme nous l'avons dit, nommé dans son sein une Commission des subsistances, et le 30 août il s'était ému d'une mesure dont il avait obtenu la révocation et qui avait pour objet de livrer, comme viande de boucherie, à la consommation de l'armée, les vaches laitières existant dans la ville.

Le 13 septembre, la Commission des subsistances fait au Conseil un rapport, à la suite duquel celui-ci décide que tous les blés et les farines conservés chez les particuliers seront immédiatement mis en réquisition, pour être appliqués ultérieurement à l'alimentation publique. En vertu de cette délibération, un arrêté est sollicité et obtenu du commandant supérieur pour prescrire l'exécution de cette mesure.

Cette grave question de l'alimentation publique commençait donc à inspirer quelques inquiétudes. Jusqu'alors elle n'en avait causé aucune. On savait le maréchal Bazaine au courant de la situation et parfaitement informé des ressources de la ville, et l'on pouvait croire qu'il les jugeait suffisantes pour les éventualités qu'il prévoyait. On croyait aussi que son armée en était, de son côté, abondamment pourvue, d'autant plus que des quantités notables de denrées qu'elle aurait pu facilement recueillir dans les fermes et les villages environnant la place avaient été négligées et même parfois refusées, malgré les propositions formelles de ceux qui en étaient détenteurs. Cependant, le 10 septembre, les habitants avaient été, par ordre du maréchal, invités à livrer à l'intendance les quantités d'avoine, d'orge et de fourrage qui pouvaient dépasser les besoins de leurs propres chevaux jusqu'au 10 octobre (Append. XV). Depuis quinze jours, en outre, les vivres renchérissaient graduellement dans la ville. La viande devenait rare et quelques denrées même manquaient complètement dans les magasins du commerce. On commençait aussi à s'inquiéter de l'attitude du général en chef, immobile à la tête d'une armée nombreuse à peu près intacte."

" L'impatience publique grandissant, les choses en viennent à ce point qu'à la fin de septembre une adresse couverte d'un grand nombre de signatures est remise au maire pour lui exposer ces inquiétudes de la population et le prier de s'en faire l'interprète auprès du général en chef."

"L'impatience de tous ne fut guère trompée par les petites expéditions entreprises, peut-être pour lui répondre, vers cette époque, du 22 septembre au 7 octobre; opérations décousues, brillantes quelquefois, grâce à la valeur des soldats, mais toujours à peu près stériles et sans aucun résultat sérieux. Ce qu'on voulait de l'armée, c'est que, rompant le blocus, elle réussît à se ravitailler, ou que, tenant la campagne, elle se transportât ailleurs. "

"La question des subsistances dominait cependant de plus en plus la situation. Le 21 septembre, le Conseil municipal est touché de certaines difficultés qui s'y rattachent, des collisions à la porte des boulangers et du commerce interlope du pain entre la ville et les camps, avec les abus et les dangers qu'il entraîne. A cette occasion est proposée, pour la première fois, la mesure des cartes de consommation, renvoyée à l'étude de la Commission des subsistances et adoptée ultérieurement dans une séance du Conseil, renforcé d'un certain nombre de notables habitants (4 octobre), où se constituent des Comités de recensement pour son exécution. Les opérations commencèrent immédiatement; elles étaient longues et difficiles et la mesure ne put être appliquée que tardivement : à partir du 16 octobre seulement.

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Image : La place du maréchal Ney (juillet 1870)

(à suivre)

1871 : Le blocus de Metz (3/6) les évènements militaires

mercredi 6 novembre 2013, par Anne Auburtin

Source : monographie imprimée disponible sur Gallica

Titre : Le Blocus de Metz en 1870, publication du conseil municipal de Metz, 4e édition, suivi de Mémoires pour la ville de Metz dans les négociations de paix entre la France et l'Allemagne, publication du conseil municipal de Metz, 2e édition, et de : la Lorraine et l'Allemagne, introduction à l'ouvrage "La Lorraine", publié par MM. Berger-Levrault et Cie, à Paris et à Nancy, 1885, 2e édition, par M. Aug. Prost,... (Editions posthumes)

Auteur : Prost, Auguste (1817-1896)

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"Les faits militaires se précipitaient pendant ce temps-là. Le 10 août, nous avions vu arriver les troupes du camp de Châlons, formant le 6e corps, sous le commandement du maréchal Canrobert. Elles venaient rallier l'armée concentrée sous nos murs.

Celle-ci, le 14, arrêtait un instant, à Borny, la poursuite pressante de l'ennemi; le 16, ayant passé de la rive droite de la Moselle sur la rive gauche, elle lui disputait encore à Gravelotte (Rezonville) la possession des plateaux; mais, le 18, à Amanvillers (Saint-Privat), elle était rejetée sur la ville d'où elle avait tenté de s'éloigner, et l'investissement de Metz commençait.

L'Empereur avait quitté, le 12 août, le commandement de l'armée, qu'il était impuissant à conduire, et l'avait remis au maréchal Bazaine, que désignaient pour ce poste et l'opinion publique et la confiance des soldats. La mission du maréchal, à ce moment, était de ramener, a-t-il dit, cette armée en arrière, en laissant la défense de Metz à une garnison secondée par la garde nationale. Dès le début, il échoua malheureusement dans cette entreprise, et, après avoir vainement cherché à se frayer un passage le 16 et le 181, comme nous venons de le dire, il avait dû se replier sur la ville, que la seule présence de ses 150,000 soldats devait protéger d'abord, mais que leur immobilité persistante devait compromettre ensuite et entraîner finalement dans leur propre désastre.

A partir de ce jour, les Messins, dans la situation subordonnée qui leur est faite, assistent, frémissants et presque sans pouvoir y intervenir, au drame où, sous leurs yeux, se joue leur propre destinée. Toujours mal ou incomplètement informés, ils ne savent, à aucun moment, ni à quel point on en est ni où l'on va.

Nous avons à constater, pendant cette période, les mouvements inquiets de l'opinion dans la population et les mesures prises sur quelques objets particuliers par le Conseil municipal, seules manifestations possibles de la vie publique, sous le régime de l'état de siège.

Le 18 août, le maréchal Bazaine était déjà sur la défensive, comme il le dit dans son rapport sommaire; il semble même avoir douté, pendant la plus grande partie de la journée, que son armée fût à ce moment l'objet d'une attaque sérieuse, et il était encore vers quatre heures du soir à son logis, au village de Plappeville
.
Ce n'est cependant pas sans un certain étonnement, et quelque chose de plus peut-être, qu'on avait été témoin de la confusion incroyable avec laquelle s'était effectué le passage de l'armée à travers la ville, pendant et après la bataille de Borny, les 14 et 15 août. Le désordre apparent qui suivit la bataille du 18 avait à son tour surpris et inquiété l'opinion publique. Le lendemain de cette affaire, tous les corps semblaient se presser confusément sur les pentes du Saint-Quentin et dans la plaine qui s'étend à ses pieds, entre les forts de l'ouest et la ville, pendant qu'au sud et à l'est de celle-ci le terrain était abandonné; à ce point que, le 19, on avait vu avec stupeur les cavaliers ennemis se présenter en deçà même de Montigny et de Magny et jusque sur les glacis des forts de Queuleu et de Saint-Julien. Le 3ecorps, puis le 2e, repassant quelques jours après sur la rive droite de la Moselle, régularisèrent heureusement bientôt la distribution des forces de l'armée autour de la place, et l'on vit en même temps ces troupes exécuter sur leurs divers fronts des lignes de défense.

Le maréchal Bazaine semblait décidé à attendre. On n'hésita pas à penser que ce qu'il attendait c'était l'armée de Mac-Mahon ; on ne doutait pas que celui-ci n'arrivât bientôt, et la pensée que sa présence dégagerait l'armée prisonnière dans ses lignes fit prendre patience à tout le monde.

Les deux mouvements du 26 et du 31 août, dans lesquels l'armée de Metz presque tout entière se porta sur la rive droite de la Moselle, parurent d'abord annoncer la prochaine apparition de cette autre armée avec laquelle on croyait le maréchal Bazaine secrètement en communication.

Cependant, le 26, les troupes étaient rentrées, après avoir été toute la" journée à la pluie sans avoir rien fait. Le 31, il est vrai, une action brillante exécutée, après une longue attente, à la fin de la journée, avait donné à tous un vif sentiment d'espérance ; mais cet espoir s'était évanoui le 1er septembre, quand on avait vu les troupes engagées rentrer le matin dans la place, après avoir abandonné pendant la nuit les positions dont elles s'étaient emparées la veille. L'étonnement fut grand, lorsqu'on s'aperçut, après ces deux journées, que les différents corps reprenaient simplement leurs positions antérieures entre les forts et derrière leurs lignes de défense, qu'ils se bornèrent, dès lors, à étendre un peu et à perfectionner.

Depuis quinze jours et plus nous étions, à Metz, sans nouvelles positives du dehors. Les derniers journaux parvenus jusqu'à nous étaient ceux du 16 août.

Nous ne savions rien des événements accomplis que le remplacement du ministère Ollivier par celui que présidait le comte de Palikao, lorsque, dans la seconde semaine de septembre, nous apprenons, presqu'à la fois, par des prisonniers rendus et par des fragments de journaux, la capitulation de Sedan, la captivité de l'Empereur, la fuite de l'Impératrice et la formation, à Paris, d'un gouvernement provisoire.

L'Indépendant de la Moselle reproduit le premier une partie de ces nouvelles dans son numéro du 12 septembre, qu'on s'arrache avec avidité, et le lendemain un caractère en quelque sorte officiel leur est donné, mais avec certaines réserves, dans une proclamation signée par le commandant supérieur, par le préfet et par le maire, où il est dit qu'on ne peut ni les confirmer ni les démentir.

La proclamation du 13 septembre parut, au Conseil municipal, lui offrir une occasion toute naturelle de manifester son adhésion à l'acte important des hommes qui venaient de prendre en main la défense nationale, et il vota dans cette intention une adresse où était exprimée cette pensée et qui fut remise au commandant supérieur, au préfet et au maire, comme réponse à la proclamation qu'ils avaient signée .

Notre situation semblait entrer dans une phase nouvelle. L'armée restait immobile. L'ennemi établissait, disait-on, pour l'enfermer, des lignes de circonvallation qu'on représentait comme formidables. Un blocus plus ou moins prolongé paraissait imminent."

(à suivre)


1871 : Le blocus de Metz (2/6) : la préparation

lundi 4 novembre 2013, par Anne Auburtin

Source : monographie imprimée disponible sur Gallica

Titre : Le Blocus de Metz en 1870, publication du conseil municipal de Metz, 4e édition, suivi de Mémoires pour la ville de Metz dans les négociations de paix entre la France et l'Allemagne, publication du conseil municipal de Metz, 2e édition, et de : la Lorraine et l'Allemagne, introduction à l'ouvrage "La Lorraine", publié par MM. Berger-Levrault et Cie, à Paris et à Nancy, 1885, 2e édition, par M. Aug. Prost,... (Editions posthumes)

Auteur : Prost, Auguste (1817-1896)

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"Au lendemain de l'échec de Forbach, la nouvelle du désastre de Reichshoffen s'était répandue dans la ville, en même temps qu'on y affichait deux décrets du même jour (7 août) : l'un mettant en état de siège Metz et toutes les villes fortifiées du nord-est, de Montmédy à Bélfort ; l'autre nommant commandant supérieur de la place le général de division du génie Coffinières de Nordeck. Un même placard contenait ces deux décrets et le texte des articles 28 et 29 du décret du 13 octobre 1863, où sont définis les pouvoirs du commandant supérieur : le premier l'autorisant à occuper tous les terrains jugés nécessaires à la défense et à faire tomber tous les édifices qui peuvent la gêner ; le second disant que, aussitôt l'état de siège déclaré, les pouvoirs dont l'autorité civile était revêtue pour le maintien de l'ordre et la police passent tout entiers à l'autorité militaire.

Le régime nouveau est inauguré sur l'heure. Un arrêté du commandant supérieur annule les opérations électorales en cours d'exécution depuis la veille, pour le renouvellement du Conseil municipal, et en ajourne indéfiniment la reprise. Un autre transforme les bureaux électoraux fonctionnant à cette heure même en bureaux de recensement de la garde nationale et ordonne la formation immédiate de celle-ci .

La première mesure étonne la population et froisse quelque peu ses susceptibilités ; la seconde est reçue avec applaudissements. Elle allait au-devant d'un désir qui s'était manifesté, dès le début de la guerre, par une démarche de simples citoyens chez le maire, le préfet et le général commandant la division, et par un vœu du Conseil municipal (séance du 18 juillet 1870).

On avait, il est vrai, reçu ensuite avec tiédeur l'autorisation du gouvernement de former des compagnies d'hommes choisis, commandées par des officiers qu'il se réservait de nommer, conformément au décret de 1852. Maintenant c'était la population virile tout entière qui était appelée, et, sous cette forme, la mesure rencontrait le sentiment unanime de patriotisme qui poussait tout le monde à saisir une arme au moment où l'on savait le territoire envahi et l'ennemi près de paraître devant nos murs.

On court aux bureaux d'inscription. Outre les hommes de vingt à cinquante-cinq ans, à qui le service est légalement imposé, se présentent comme volontaires, et en grand nombre, ceux dont l'âge n'atteint pas ou dépasse les limites fixées par la loi. En quarante-huit heures, 5,000 hommes et plus sont organisés en cinq bataillons répondant aux cinq sections de la ville, avec des officiers nommés par le commandant supérieur, sur la présentation des gardes nationaux. Ce sont de véritables élections populaires. Pour le 12 août, la milice citoyenne est armée, chacun étant allé aux arsenaux recevoir son fusil et des cartouches ; la garde de l'enceinte est aussitôt distribuée entre les cinq bataillons, et le 13 le service commence. Cette organisation était complétée, quelques jours plus tard, par la constitution de cinq batteries d'artillerie.

L'arrêté du 7 août, qui suspendait les élections, continuait dans ses fonctions le Conseil municipal existant. La loi prescrivait, du reste, à celui-ci de rester à son poste jusqu'à son remplacement. Cette situation devait, en raison des événements, se prolonger bien au delà de ce qu'on prévoyait alors, et imposer ensuite aux mandataires de la cité des obligations pénibles, à l'accomplissement desquelles ils ont considéré comme un devoir de ne pas se soustraire1

Du 7 au 12 août paraissent, à court intervalle, deux nouveaux arrêtés du commandant supérieur touchant la police des étrangers dans la ville et la suspension des poursuites en matière commerciale ; puis trois ordres significatifs prescrivant de détruire immédiatement les plantations et les édifices qui se trouvent dans les deux premières zones de défense de la place et des forts, de ne laisser entrer à Metz que les personnes apportant avec elles pour quarante jours de vivres

 Le Conseil municipal avait à sa tête un homme plein de patriotisme et de dévouement, qui en était l'âme. Donnant l'exemple à tous, l'honorable M. Félix Maréchal, maire de Metz, soutint résolument, malgré le double poids de l'âge et de la maladie, l'épreuve de ces mauvais jours. On le vit à son poste jusqu'à l'épuisement de ses forces. Après les difficultés du blocus et au milieu des amertumes de l'occupation étrangère, il mourait, en quelque sorte à la peine, le 29 mars 1871, au moment où paraissait la première édition de ce livre, auquel il s'intéressait vivement et où il avait voulu lui-même prendre sa part de collaboration. Les funérailles de ce bon citoyen, dans la triste situation où se trouvait la ville, ont été pour sa mémoire l'occasion d'un hommage mérité rendu par la population tout entière dans une manifestation publique pleine de convenance et de dignité. , et enfin, deux jours après, d'arrêter complètement cette immigration des campagnards dans l'intérieur de la ville.

L'ordre du 10 août de ne laisser entrer dans Metz que les gens munis de vivres pour quarante jours semblait impliquer que le commandant supérieur n'entendait pas pourvoir aux nécessités d'un investissement de plus longue durée. L'événement a prouvé qu'en cela sa prudence était en défaut. Cette remarque doit être faite parce que l'insuffisance des vivres a joué un rôle décisif dans la reddition de la ville. Mais, s'il est permis aujourd'hui de le déplorer, il faut se rappeler que personne alors ne pouvait demander compte de ses résolutions au commandant supérieur, maître absolu des mesures qu'il croyait devoir prendre pour la défense, remise, avec pleins pouvoirs, à sa responsabilité."

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image : Le glacis des fortifications de Metz, juillet 1870

1871 : Le blocus de Metz (1/6) les faits généraux

samedi 2 novembre 2013, par Anne Auburtin

Source : monographie imprimée disponible sur Gallica

Titre : Le Blocus de Metz en 1870, publication du conseil municipal de Metz, 4e édition, suivi de Mémoires pour la ville de Metz dans les négociations de paix entre la France et l'Allemagne, publication du conseil municipal de Metz, 2e édition, et de : la Lorraine et l'Allemagne, introduction à l'ouvrage "La Lorraine", publié par MM. Berger-Levrault et Cie, à Paris et à Nancy, 1885, 2e édition, par M. Aug. Prost,... (Editions posthumes)

Auteur : Prost, Auguste (1817-1896)

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"Dans une ville en état de siège, la loi donne au chef militaire l'autorité absolue. Sous ce régime rigoureux, la population civile et ses magistrats sont réduits à une condition tout à fait secondaire et au rôle le plus modeste. Pour les habitants de Metz, cette situation s'est trouvée encore amoindrie pendant le blocus de 1870 par l'énorme disproportion qui n'a cessé d'exister entre leur petit nombre et l'importance de l'armée qui était venue chercher un refuge auprès d'eux. La population civile s'élevait à peine à 50,000 individus, hommes, femmes et enfants, indépendamment de 20,000 fuyards que la peur avait chassés des campagnes et jetés dans la ville ; tandis que l'armée comprenait à elle seule plus de 150,000 hommes. Elle comptait de 120 à 130,000 combattants, et touchait journellement encore en octobre 160,000 rations "

"La position dans laquelle on se trouvait acculé, du jour au lendemain, était, en effet, absolument imprévue. Le gouvernement lui-même, au début de la guerre, ne semblait pas croire que Metz pût être attaqué. Cette imprévoyance était sans doute une faute; nous n'avons pas à l'apprécier ici, nous la constatons seulement. La ville n'était ni armée, ni approvisionnée; bien plus, ses défenses n'étaient pas terminées et ses forts, en cours de construction, n'étaient pas achevés. Un ministre avait cru pouvoir dire, cependant, que tout était prêt pour la guerre qu'on allait entreprendre. C'est qu'on ne pensait alors à faire de la ville de Metz qu'un dépôt de blessés pour l'armée opérant loin d'elle sur le territoire ennemi.

Ces vues se manifestent dans les premières communications faites par l'autorité militaire aux magistrats de la cité. On ne leur parle, à ce moment, ni de mesures de police, ni d'approvisionnements de vivres en prévision d'un siège ou d'un blocus. Il n'est question alors que de la constitution des ambulances. Les fonctionnaires de l'intendance pressent la ville d'adopter diverses mesures pour cet objet. Cédant à cette impulsion, le Conseil municipal décide et fait commencer la construction d'un vaste baraquement dans le champ du polygone. En même temps les médecins et les pharmaciens de la ville, de nombreux volontaires de la charité, et les femmes de toutes les conditions s'offrent avec empressement pour faire le service des futurs établissements hospitaliers. On pense aussi à créer un fonds spécial de secours pour les blessés et les malades qu'on s'apprête ainsi à recevoir; une souscription est ouverte à l'hôtel de ville ; elle dépasse bientôt le chiffre de 87,000 francs "

"C'est dans cette unique préoccupation que la population de Metz est surprise à l'improviste par le triple coup de tonnerre de Wissembourg, de Reichshoffen et de Forbach. Alors que nous ne pensions encore qu'à suivre de loin les opérations de la campagne, nous apprenons tout à coup que la guerre revient vers nous. L'armée, qui depuis quinze jours avait défilé dans nos murs pour se rendre à la frontière, se replie rapidement sur Metz. Le 7 août on entrevoyait à peine la possibilité de cette retraite ; le 11 elle était effectuée et les troupes avaient pris position au sud de la ville, sous les remparts ébauchés de ses forts. En moins de huit jours elles allaient se trouver immobilisées par le blocus autour de la forteresse."

(à suivre)