Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.


Grand, corpulent, un peu voûté, le teint coloré, les cheveux bouclés et grisonnants, voici notre brave pasteur, que ses paroissiens appellent assez irrévérencieusement « le grand Gabriel ».

Autoritaire et emporté, il ne supporte aucune contradiction, ni aucun manquement à la discipline sévère qu'il impose à ses ouailles. La mode est, par lui, étroitement réglementée, et les demoiselles de la Congrégation sont tenues, sous peine d'exclusion, de porter des robes sombres sans parures ni dentelles; comme coiffure, un bonnet, dont les rubans sont exclus. Au temps dont je vous parle, il n'était question ni de robes courtes et échancrées, ni de cheveux coupés; que dirait M. le curé, aujourd'hui, lui qui, il y a cinquante ans, ne cessait de gémir contre l'immoralité des temps.

Le dimanche, les offices se succèdent presque sans intervalles: après les matines, la grand'messe; à midi et demi, c'est l'office de la Congrégation, puis le petit et le grand catéchisme, suivis des vêpres et du chapelet; un peu plus tard, complies et, le soir, le salut. Les filles ne quittent guère l'église et si, un après-midi d'été, une promenade est permise, elle doit être faite en groupe et sous la surveillance de soeur Stanislas.

M. le curé parle sévèrement à ses paroissiens, leur reproche leur indifférence à accomplir leurs devoirs religieux, leur égoïsme et leur rapacité. I ne peut admettre qu'on assiste aux offices d'une façon distraite et que plusieurs se permettent de dormir et même de ronfler pendant ses sermons toujours très longs.

Un dimanche de juin, pendant la fenaison qui pressait, il n'y avait pas dix hommes à la grand'messe. M. le curé s'indigne traite les absents de païens, mauvais chrétiens, bêtes à manger du foin. Mais le lendemain matin, sa vieille bonne, Mlle Françoise fut bien étonnée de trouver, pendue à la sonnette du presbytère, une bottelette d'herbe odorante qu'un mauvais drôle avait attachée pendant la nuit, sans doute pour rappeler irrévérencieusement à M. le curé que, suivant l'Evangile, tous les hommes sont frères.

L. Bouchot

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