Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.


Le père Barat a pioché la terre tant que ses jambes ont pu le porter ; maintenant, il est cassé en deux et ne peut plus se traîner qu'à l'aide d'un bâton. Il n'est plus bon à rien. Fumer sa pipe au coin du feu, se chauffer au soleil devant la maison, c'est beau à dire, mais la Sidonie est si « raouâte » qu'elle ne lui laisse jamais un moment de repos. Alors, pour être tranquille, il a ouvert une carrière sur « la Haye » et tire des pierres pour les corvées des chemins.

Par tous tes temps, on est sûr de le trouver derrière son paillasson, assis sur une planchette clouée à un piquet. Enveloppé de sa  "salopette" de toile grossière, nouée aux genoux, il sépare minutieusement la brocaille de la terre, casse avec son marteau à grand manche la pierraille que le Ferdinand Colson conduira sur le chemin de Lagney.


Le père Barat reçoit souvent la visite d'autres vieux, invalides du travail; alors il sort de sa poche un vieux brûle-gueule tout noir, racle consciencieusement le fond de la pipe qu'il verse dans sa main calleuse, pour le mélanger au tabac qu'il tire d'une vieille blague de cuir fermée par une « courriotte », allume la mèche avec son briquet; c'est alors le meilleur moment de la journée.


Il lui arrive parfois de mettre à jour d'étranges dalles de pierres plates qu'il soulève avec précaution; dessous, il y a des os humains aux trois quarts vermoulus : cela ne l'émeut pas, il n'est pas archéologue. Les os vont rejoindre le tas de débris inutiles; quelquefois aussi, il trouve des fers mangés par la rouille, de vieilles monnaies qui n'ont aucune valeur, puisqu'elles ne sont ni en or, ni en argent, il en a une bonne poignée qui traînent au fond d'un tiroir. Une fois, il a découvert une cruche en terre drôlement faite et l'a rapportée chez lui; mais comme elle était ébréchée, la Sidonie l'a cassée. A quoi bon encombrer la maison d'un tas de vieilleries qui ne servent à rien?

L. Bouchot