Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.

Le père Fanfan est le plus gros « rabouraou » du village; sa maison, avec les engrangements, les écuries, occupe tout un côté de la Grand'Rue. Il a un bel équipage de six chevaux vigoureux, sans compter les pouliches et les poulains. Les vaches sont parquées dans le grand clos, à l'entrée de la prairie. Quand la Mélie, sa femme, va donner à manger à sa volaille, c'est une envolée de poules, canards, oies, dindons, qui dévalent de tous côtés. Un fumier imposant s'étale devant les écuries,

Les plus belles pièces de terre, les prés les plus gras appartiennent au père Fanfan ; à toutes les ventes il arrondit son lot et à bon marché, la terre est pour rien. Cela ne l'empêche pas de prendre, de temps à autre, une raie par ci, une raie par là sur un de ses voisins et d'élargir ses tournières aux dépens du prochain-.

Pour cultiver ses trente jours de terre, son fils, Ernest, qui revient du service, et deux domestiques sont là; mais ce n'est pas suffisant: au moment des gros ouvrages, à la fenaison, à la moisson, on bat le rappel des manœuvres; les uns s'attellent à la pièce de cinq jours des « Collades », les autres, aux avoines des « Sarrasines », s'ils tiennent qu’on rentre aussi leurs petites récoltes.

En septembre, les greniers sont pleins, les « tesseaux » de blé montent jusqu'à: la toiture. Alors le père Fanfan va tous les vendredis à Toul pour s'enquêter des prix. Il ne manquerait jamais un jour de marché; ne serait-ce que pour manger la soupe au bouilli chez la mère Charrée,

Il a toujours fait partie du conseil municipal, assiste assidûment aux réunions; il n'a pas d'ennemis, car il est toujours de l'avis de tout le monde. Un jour, le juge de paix est venu pour une question d'abornement; le père Fanfan l'accompagne dans sa tournée, et pour diriger le magistrat lui dit respectueusement: « A hue ! à dia ! Monsieur le juge. »

Le père Fanfan est un homme heureux, il a du foin dans ses bottes, comme on dit. Mais ne lui parlez pas de porter de l'argent chez le notaire; il n'a pas, confiance dans « les gens-là!

Léopold BOUCHOT
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