Source : article de Ch. Croix publié dans la revue Le Pays Lorrain,  1930, disponible sous Gallica.


Le pays par excellence des anciens fondeurs de cloches a été, sinon la Lorraine proprement dite, du moins la petite province, mi-lorraine, mi-champenoise qui s'appelait Bassigny. La commune de Breuvannes entre autres, a fourni les plus célèbres fondeurs pendant plusieurs siècles : les Brocard, les Bollée, les Mutel, les Monteau ont rempli, pendant les XVI°, XVII° et XVIII° siècles, les quatre coins de la France de leurs produits.

La réputation des Lorrains en matière de fonte de cloches était si solidement établie que les fondeurs qui appartenaient nettement à la partie champenoise du Bassigny se qualifiaient, comme les autres, de « fondeurs de Lorraine ». Vaubourg des Marets, dans son Mémoire concernant les États de Lorraine et Barrois (1697), écrit: « Le seul art où les Lorrains excellent est la fonderie, surtout ceux de Levécourt, Outrenaécourt, Breuvannes. Ils vont dans toute l'Europe fondre des cloches et des canons » .

C'est donc sous la figure d'artisans ambulants et d'ouvriers d'art que le peuple de France, apprit surtout à connaître et à désigner le « Lorrain » quatre chaudronniers ambulants d'Urville, que Siméon Luce considère comme ayant été en même temps fondeurs de cloches, eurent ainsi l'occasion de se trouver à Rouen au moment du supplice de Jeanne d'Arc. Deux d'entre eux, Jean Moreau et Husson Lemaistre, furent appelés à déposer, vingt-cinq ans plus tard, au cours du procès de réhabilitation.

Dès le retour de la belle saison, les fondeurs ambulants des vallées de la Meuse et du Monzon partaient donc, bissac au dos, pour opérer sur place. « Le chantier volant devenait alors — surtout quand l'auberge était confortable et la paroisse de bonne composition — une véritable fonderie où l'on coulait pour tous les environs. L'étape durait alors plusieurs mois, voire toute une campagne. Certains Lorrains ambulants sont ainsi arrivés à avoir, loin de leur pays d'origine, des ateliers auxquels ils revenaient régulièrement plusieurs années de suite ». Ils rentraient au pays à l'approche de l'hiver qui rendait désormais impossible le moulage en plein vent.

Beaucoup d'entre eux avaient leur région attitrée, Joseph-Hyacinthe Poincaré semble, jusqu'à plus ample informé, avoir travaillé surtout dans le Poitou et dans le Limousin.

Nous ne connaissons guère ce fondeur que par ses cloches de la cathédrale de Poitiers et par quelques documents d'archives. Nous savons qu'il est né à Neufchâteau le 8 avril 1698, qu'il épousa Jeanne-Antoinette Lecomte et qu'il mourut à Allamps, le. 23 mars 1766. Sa fille, Marguerite Poincaré, épousa le 28 février 1758 Claude-Joseph Mariotte de Neufchâteau, lui-même fondeur de cloches.

Son père, Nicolas Poincaré, avait épousé en premières noces Claude Mengin. De Jean-Joseph, leur fils, sont issus les ancêtres de M. Raymond. Poincaré. Claude Mengin mourut le 14 octobre 1691. Un mois après, le 20 novembre 1691, Nicolas épousait Jeanne Bicquet qui lui donna six enfants, dont joseph-Hyacinthe. Celui-ci était donc le frère de père de Jean-Joseph Poincaré — qui fut conseillé à l'Hôtel de Ville de Neufchâteau — ancêtre de l'ancien président du Conseil.

  • 1.      En 1723, Hyacinthe Poincaré , associé à Nicolas Lecomte et à Louis Sallet, fait campagne aux environs de Corbigny • (Nièvre) et soumissionne à la refonte de la grosse cloche de Saint-Pierre d'Avallon (Yonne). En 1726, sa présence est de nouveau signalée dans le Nivernais.
  • 2.      A la date du 10 septembre de l'année suivante, le registre paroissial de Bonnes mentionne « la cérémonie de la bénédiction de la moyenne cloche de cette paroisse, pesant 402 livres, refaitte par Joseph Pointcarré, de Neufchâteau, lorain ».
  • 3.      Les deux cloches que Poincaré fondit, également en 1727, pour l'église abbatiale de Nouaillé (Vienne), remplacèrent en r8o5 celles que la cathédrale de Poitiers avait perdues en 1792. L'abbé Auber, étudiant dans son Histoire de la Cathédrale de Poitiers, la tour septentrionale mentionne deux cloches, les deux seules qui subsistent de l'époque qui a précédé la Révolution. Elles diffèrent par leurs dimensions, mais pèsent chacune environ 1000 kg. L'une donne le fa dièse, l'autre le la naturel. Celle-ci- mal venue à la fonte, est couverte à l'extérieur de scories qui ne laissent rien voir de l'inscription que les mots « Sit nomen Domini benedictum » et un écusson parfaitement conservé qui, se reproduisant sur l'autre cloche, indique suffisamment, pour les deux, une même origine. Plus heureuse, celle-ci, la plus grosse, étale une longue inscription [… qui] se termine par la Mention de la date: 1727. Au bas et presque sur le bord, on lit: « Joseph Incar (Poincaré) ma fondu »,
  • 4.      En 1728 et 1729, Joseph Poincarré opère encore dans le Poitou. Voici le texte de l'inscription relevée par Mgr Barbier de Montai* sur la cloche de l'église de Montamisé (Commune de Saint-Georges, arrondissement de Poitiers): «L'an 1728, j'ay été bénite par M° François Poirier; curé de Montamisay. J'ay eu pour parain M° Franeois Fovault et pour mareine Henriette de Fournyt. Poincau (Poincaré) m'a fait ».
  • 5.      « Le 10 juin 1729, jour de vendredi. À11 h. du soir, la cloche de la paroisse de Laurier a esté refondue par Joseph Poincaré, laurin, dans le couvent de l'Appuye avec une de Cénan et trois autres dudit couvent et aussy la cloche de la maison de la Chatille, paroisse de Bethines. Et le 19 dud. mois de juin notre dite cloche a esté bénite par mess. Jean Berthelot, chantre et archiprêtre de Chauvigny et pour la faire refondre, il en a coûté aux paroisiens et à moy 40 livres et une demi [ j de bois qui dit 50 bûches. Le nom de la dite cloche est Saint-Léger ».
  • 6.      Nous ne trouverons une nouvelle mention de Joseph Poincaré que vingt-cinq ans plus tard. Il est alors « en Alby » et défend les intérêts d'un fondeur de cloches de Breuvannes, Cornevin . Voici cet intéressant document, dont nous devons la copie à M. l'archiviste du Tarn. « Du seizième janvier mil sept cent cinquante-quatre, au greffe, par devant M. de Lasedan, régent, a comparu Sr Joseph Poincaré, maître-fondeur de cloches, originaire de Neufchateau en Lorraine, procureur fondé du Sr Jean-Baptiste Cornavlit, aussi me fondeur de cloches de Brevan. aussy en Lorraine, assisté de Me Fabre avocat du dit Cornavin, lequel dit Sr Poincarré en la susdite qualité a affirmé dit et déclaré, moyennant serment par luy prêté, la main mise sur les Saints Évangiles, entre nos mains, qu'il restera en la présente ville pour la poursuite du procès que le dit Cornavin a pendant devant nous contre le Sr Argendes, marchand cartier, habitant de la présente ville et a protesté des frais de son séjour que sera obligé d'y faire jusque avoir obtenu jugement définitif et a signé avec nous et le dit Me Fabre » : [signatures] Lasedan, régent.              Joseph Poincaré               Fabre, advocat.
  • 7.      Sur les registres paroissiaux de Feytiat, on lit la note suivante, écrite et signée par le curé Guy : « L'an mil sept cent soixante et le vingt-huit septembre fut refondue la cloche de Feytiat par nommé Poincaré, maitre fondeur, à mes frais et dépens ».
  • 8.      En 1765, Joseph Poincaré travaille de nouveau dans le Limousin avec son gendre, Claude-Joseph Mariotte, aussi de Neufchâteau. Une délibération des habitants du Vigen, en date du 5 mai 1765, mentionne que « … c'est présenté le sieur Joseph Poincaré, mestre fondeur de cloches, qui c'est dit habitant hordinairement Neufs Chasteau, dioçaise de Toul, eveschés de Loraine, qui c'est offert aux susdits habitent pour faire par luy même la fontte de la susditte grosse cloche » pour le prix de 310 livres. »

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Joseph Poincaré mourut l'année suivante à Allamps : le sieur Sébastien Drouel, curé de la paroisse, délivra un extrait mortuaire au nom de Joseph-Hyacinthe Poincarré, en date du 23 mars 1766 afin de permettre à Mariotte de toucher les sommes dues à son beau-père pour la refonte de la cloche du Vigen. En juin 1767, Mariotte s'adressa à M. de Beaulieu, subdélégué de l'intendant de Limoges: ces sommes lui étaient « d'un grand besoin, vu les circonstances où il se trouvait d'un emploi que l'on venait de lui donner dans les fermes du roi ». Il priait son correspondant d'en charger la poste et de les adresser à Toul les Eveschés, à M. Drouel, « prestre curé d'Allamps, échevin du doyenney rural de Vaucouleurs ». Mariotte ne sera définitivement payé qu'en 1768.

Tels sont les quelques renseignements — malheureusement fragmentaires — que d'obligeantes communications nous ont permis de rassembler sur un « saintier » peu connu jusqu'à présent, qui, avec tant d'autres modestes artisans, dont beaucoup étaient des artistes, a contribué au renom d'une des industries lorraines qui ont eu le plus de célébrité dans les siècles passés,

Ch. Croix.