Source article  rédigé par l'abbé E. Hatton,  revue Le Pays Lorrain, 1927, disponible sur Gallica - titre et découpage ajoutés par moi pour faciliter la lecture sur le blog ; les images illustrant certains articles proviennent de Gallica et ne font pas partie du texte…


Le 14 [février 1801] est jour de fête consacré à la proclamation solennelle de la paix. La musique parcourt la ville suivie de la garde nationale en armes et des autorités. Joseph fait distribuer par le curé Halanzier 500 francs aux pauvres de la ville. M. Pouponot-Dalancour, à 9 heures du soir, en pleine salle de spectacle, proclame de nouveau l'événement ; à 10 heures du soir, il vient avec la musique donner une sérénade sous les fenêtres du ministre français et du ministre autrichien. Deux bals clôturent cette journée, à la Comédie et au Château.

On croirait que la population, un peu déconcertée, a voulu se réjouir et s'étourdir de force. Car elle sent que cette réconciliation brusquée des deux principaux adversaires la France et l'Autriche, met en question le Congrès.

En fait Joseph part pour Paris, ne laissant à Lunéville que son deuxième valet de chambre et deux autres domestiques (16 février 18oi) et Cobentzel s'en va le lendemain avec le préfet, déjeuner à Gerbéviller (17 février).

Tout espoir est-il perdu ? Non. Quelques-uns annoncent la prochaine arrivée de Talleyrand. M. de Kolytchef, l'ambassadeur de Russie est en route. Voici le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples !...

Les théâtres et les bals continuent.

Mais le 23, le canon tonne, 19 coups saluant le départ de M. de Cobentzel pour Paris. C'est le glas du Congrès. La gendarmerie fait escorte au plénipotentiaire autrichien jusqu'à Dombasle, relevée par un détachement d'artillerie à cheval.

Qu'ils viennent maintenant de toutes les capitales : gens de guerre ou gens de cour ; comme ce général espagnol, comme le général Moreau (26 février), comme l'ambassadeur de Russie (2 mars), qui descend au Cheval de Bronze, accompagné du général Caffoulli (2 mars 1801), après avoir été salué par le maire et les autorités... tout est fini. — Une lettre de Talleyrand a donné le coup de grâce (28 février); elle ordonne de cesser toutes les dépenses. Les Lunévillois assistent le cœur serré, au déménagement officiel, au dépouillement de la scène grandiose qu'ils avaient prêtée à l'Europe et qui n'avait pas servi.

Le 11 mars, malgré les demandes du maire, les réverbères sont éteints dans les rues et mis en magasin ; la ville devra les rendre au gouvernement. Le 28 mars, ordre au général Bellavène de démeubler le château . Le 3o, ordre de renvoyer à Paris, au Musée des Arts, les tapisseries, lustres, girandoles, tableaux et objets d'art, qui avaient été expédiés pour la décoration du château. Quelques-uns des tableaux sont accordés au Musée de Nancy; ils remplissent deux caisses qui arriveront à destination le 5 juin. Lunéville n'obtient rien. Le chargement pour Paris, comprenant neuf caisses et six ballots (tapisseries des Gobelins), confiés au citoyen Christophe Gouy, agent des transports de la 4e division militaire (et ancien moine de Beaupré), arriva le 16 juillet 18oi. Les hautes portes des appartements de Stanislas se sont refermées sur la froide désolation des parquets trop sonores et des boiseries dénudées.

Et pour comble d'ironie, des malandrins s'amusent avec le télégraphe aérien. Le poste de Froide-Fontaine a été visité par les pâtres qui conduisent les troupeaux à la forêt : les vitres sont brisées, le tuyau de la lunette arraché, les fers et les cuivres volés (18 avril 1801). Le commandant Hugo signale au préfet ces déprédations et donne une consigne de surveillance à l'agent de Jolivet. Vaine précaution : les malandrins recommencent, ils arrachent des planches, ils font tourner les machines ; un soir ils mettent le feu (15 septembre 1801). Que faire ? L'ordre tardif arrive de démolir ce télégraphe et de le transporter à Metz (12 octobre 1801).

Tant d'agitation, tant de fatigues, tant de rêves, tant de perspectives brillantes caressées l'année précédente à pareille époque, s'envolent avec la fumée de ce feu d'automne allumé par des campagnards ; les salons de la petite ville se rendorment au murmure de leurs souvenirs.

Abbé E. HATTON.