source article  rédigé par l'abbé E. Hatton,  revue Le Pays Lorrain, 1927, disponible sur Gallica - titre et découpage ajoutés par moi pour faciliter la lecture sur le blog ; les images illustrant certains articles proviennent de Gallica et ne font pas partie du texte.

Lunéville avait souffert, comme toutes les villes de France de la crise révolutionnaire. « Le Château qui en faisait jadis le magnifique ornement était délabré, les toitures étaient percées ; les appartements absolument nus à l'exception des dessus de portes, seules les boiseries demeuraient. Le parc tournait à la forêt, les statues d'un assez bon goût, dit une relation du temps, avaient été mutilées par une troupe vendéenne (?!!) elles avaient perdu leurs têtes, les bras avaient été brisés à coup de pierre ». La ville était à peine éclairée pendant la nuit : le pavage des rues Banaudon et Saint-Nicolas (faubourg de Nancy) était troué de profondes ornières; les routes qui conduisaient à Nancy et à Strasbourg étaient défoncées

On redoutait beaucoup les incendies, les pompes étant en fort mauvais état. Les finances municipales étaient à l'avenant, n'ayant pas même la ressource des octrois. La population avait subi des pertes énormes.

La ville était administrée par un conseil, comme de nos jours. Le maire était un ancien gendarme rouge, M. Pouponot-Dalancour, les adjoints se nommaient Dnfeigna-Keranforêt (un ancien gendarme rouge comme le maire) et Conigliano. Le commissaire de police était un ancien juge de paix : il s'appelait Maire.

La gendarmerie nationale était représentée par un lieutenant Caraut, un brigadier et 4 gendarmes.

La garnison avait été réduite à 1/2 brigade : non compris le dépôt des carabiniers, elle dépendait de la 4e Division militaire que commandait à Nancy le général Gilot.

La population comprenait un certain nombre de survivants de l'ancienne aristocratie, et d'anciens officiers de l'armée royale, des bourgeois plus on moins rentés, des commerçants, des cultivateurs et des vignerons.

Voici quelques-uns des noms les plus marquants :

Hennequin-Frenel, ci-devant comte de Frenel. Jankowitz, Malvoue, Berneron, Dalancour, Keranforêt, Conigliano, Delépée, Parel, Lhote (Loth), Lasnière, Keller, Bourguignon, Multzer, Roata, Desaulnoi, dom Malin (ancien abbé de Beaupré), Belprey, Olivier, Guibal, Haillecourt, Marguisson, Pergaut, Radiés, Spor... Sans se prononcer avec enthousiasme pour le nouveau régime (était-on certain de sa durée ?) les uns et les autres étaient partisans de l'ordre. Les Lunévillois étaient classés comme ayant « bon esprits.

« Les fêtes du 14 Juillet et de la Concorde ont été célébrées... à Lunéville avec toute la pompe et la magnificence convenables... affluence extraordinaire... joie et enthousiasme... » écrit le sous-préfet de Lunéville au préfet de la Meurthe, 26 Messidor 8 (14 juillet 1799).

Dès le mois de septembre 1800, les Lunévillois suivent avec intérêt, les préparatifs du grand événement. Pour rendre quelque lustre à l'ancienne cité militaire, Bonaparte leur envoie un général : Clarke, le futur duc de Filtre, alors directeur du dépôt de la guerre, en disponibilité â Neuwiller (Bas-Rhin) [27 septembre 1800]. Sous le titre de commissaire extraordinaire, il est chargé de prendre toutes les mesures utiles au Congrès. On lui fait parvenir 100 000 fr. (14 octobre 1800) pour les premiers trais. Pour des raisons inconnues, Clarke cédera la place à son second le général Bellavéne, un Verdunois (2 janvier 1801) qui aura comme adjoint, en qualité de commandant de place (25 janvier 1801), un officier du nom de Hugo, le père de Victor Hugo.

Une police extraordinaire s'organise par les soins du préfet : le commissaire Maire reçoit des pouvoirs étendus, on lui adjoint un secrétaire (Marguisson), 5 « mouches, » pour surveiller dans les 12 cafés de la ville, les filous et les escrocs, 3 autres « mouches » pour les auberges et cabarets, 3 autres enfin pour les patrouilles. On installe aux entrées de la ville des postes de gendarmes qui réclameront les passeports et noteront les entrées et sorties. Les citoyens Groully, Bancelon, Forel et Drapier sont nommés capitaines de postes. Les mendiants qui courent sur les routes après les voitures et les voyageurs devront disparaitre sous peine d'être mis en prison provisoire. L'attention de la police est attirée spécialement sur les « malveillants, les émigrés » ; elle surveillera notoirement deux publications : le Journal de la Meurthe, (dont le rédacteur est Thiébaut) et le Journal de Strasbourg qui envoie des placards en allemand. Le commissaire Maire, installé à la Mairie, adressera chaque jour un rapport au préfet, au sous-préfet et au général. Le gouvernement nommera même, mais sur le tard, un intendant du Congrès, le citoyen Mogé (Mouger).

Le gouvernement, en outre, fait dresser un état de casernement, pour 2.700 chevaux et 2.600 hommes. Le quartier général s'installe â Croismare, 24 chariots amènent de Nancy, des lits pour la garnison extraordinaire. I00 canonniers avec leurs pièces viennent de Metz.

Ainsi des organes administratifs nouveaux s'ajoutent aux anciens : général, préfet, sous-préfet, maire, commissaire de police, vont se dévouer, suivant leur humeur respective ou leurs traditions à l'œuvre de préparation : non sans heurt, non sans friction ! C'est le maire, M. Pouponot-Dalancour qui connaitra les plus pénibles traverses : il devra lutter contre le sous-préfet Lejeune, il luttera contre le génie militaire, il luttera contre le commissaire de police, ce qui lui vaudra de la part de ce dernier la qualification peu révérencieuse « d'étourdy ».

À vrai dire, M. Pouponot-Dalancour, étant le seul qui connut parfaitement l'état misérable des finances de la ville, s'effrayait des dépenses qu'on lui imposait et il montrait peut-être en ces circonstances, une certaine attitude de raideur.

Cependant les travaux ont commencé. Des paveurs de Pont-à-Mousson égalisent les chaussées des rues Banaudon et Saint-Nicolas, au loin, sous d'autres directions, des équipes particulières refont les routes qui traversent Nancy, Toul, Saint-Nicolas et Blâmont. Le préfet s'occupe directement de l'éclairage de la ville : il traite avec un entrepreneur, le citoyen Donville, pour la fourniture de l'huile, et fait disposer aux endroits utiles les 211 lanternes disponibles. Quelques réverbères en supplément donneront un surcroît de lumière du crépuscule à l'aube, dans les rues et places environnants le château. Ailleurs, les becs seront allumés 6 heures, quand il n'y aura pas de lune ; en cas contraire, 3 heures seulement. On était à l'économie.

Le service de la voirie publique et de la sécurité de la circulation devient très exigeant : une citoyenne qui avait jeté par sa fenêtre un pot d'ordure, se voit infliger 1 franc d'amende. On voulut faire mieux encore. Dans le fond de la rue Scevola (rue de l'Abattoir), en face d'un élégant hôtel destiné au logement d'un grand personnage, s'élevait un édifice municipal indispensable, dont l'odeur se mêlait à celles des détritus de la boucherie et du canal. Allait-on le laisser subsister ? Allait-on le détruire ? M. Pouponot-Dalancour était pour le statu quo après nettoyage, le commissaire de police était pour la destruction, le litige s'envenima, le sous-préfet, le préfet, le général y furent intéressés ; le parti de la destruction l'emporta. M. Pouponot-Dalancour ne put dissimuler une certaine humeur.

Mais voici le gros du travail : la réparation et l'organisation du château. Outre les anciens appartements de Stanislas destinés à Joseph Bonaparte (rez-de-chaussée) et au comte de Lehrbach, ministre d'empire (1er étage), le général Clarke espérait pouvoir utiliser un des logements des ci-devant officiers de la gendarmerie, pour y installer le comte de Cobentzel et, sans doute, peu à peu les autres délégués des puissances.

On allait prendre toutes les dispositions utiles, quand le génie militaire, propriétaire des bâtiments, s'oppose de la plus mauvaise grâce à la visite des lieux. Le conflit est aplani par l'entremise de Clarke et les travaux d'aménagement commencent. Or tout manque. Les hautes pièces lambrissées, sonnent le vide : c'est une misère. Le sous-préfet Lejeune va jusqu'à prier les maires des villages voisins, de quêter chez leurs administrés des bahuts et des armoires. Les fenêtres, faute de vitres, laissent passer la pluie ; le sous-préfet s'adresse au citoyen Renaut, propriétaire de la cristallerie de Baccarat : les glaces des trumeaux et des cheminées ont perdu leur tour. Lejeune écrit à Cirey, à Plaine de Walsch, à Lettenbach, au citoyen Guaita, co-propriétaire de Saint-Quirin. Les faïences d'art et d'usage commun ont naturellement disparu ; le préfet Marquis lui-même demande à Niederviller des vases décorés et des services de table. Tous les fonctionnaires se dépensent ; le château prend l'aspect d'une ruche active. Le professeur de dessin de l'École centrale a pris son pinceau pour réparer les tableaux du muséum municipal, dont la plupart, regrette un contemporain, représentent malheureusement des sujets religieux (ornementation bien désuète pour le goût des futurs locataires) Les particuliers enfin entrent en mouvement, le citoyen « Clermont-Tonnerre d'Amonville » offre un lit de parade (8 octobre 1800) ; le citoyen Fresnel offrira dans la suite les tableaux de son hôtel et son hôtel lui-même (3 décembre).

Enfin voici les quatre voitures de mobilier artistique annoncées de Paris, sous la garde du citoyen Carron, des équipages militaires. On sort de lourdes caisses les tableaux dont se prive le Musée des Arts. La plupart des sujets représentés promettent aux graves diplomates attendus, un large dédommagement des tableaux de sainteté. On y comptait des Nymphes, de Jouvenet : quelques chasses, des architectures ; puis « l'Amour et Céphale », de Boucher; « l'Amour caressé par sa mère », de Trémolière ; « Vénus tenant l'Amour », du même ; un , « Amour aiguisant ses traits », de Robert Lefèvre ; « Auguste faisant fermer le Temple de Janus » , de Boulogne ; « Les quatre heures du jour de Casanova » ; « L'abondance et la fécondité », de Lagrenée aîné ; « La continence de Scipion », de Lemoine ; « La justice et la paix » ; etc., etc....

En même temps le préfet faisait enlever, par des voitures réquisitionnées, les débris des statues mutilées des Bosquets, les arbres tombés, les déblais - (17 octobre 1800). À partir du 15 novembre, deux guérites se dressent sur les côtés de la grille du château, devant laquelle stationnent au long de la journée deux plantons à cheval.

On s'assure du bon fonctionnement des pompes à incendie. Les Lunévillois suivaient ces grandioses préparatifs avec une sympathique curiosité — et parfois avec émotion — car des sceptiques hochaient la tête au seul mot de congrès, et leurs propos décourageants se répandaient avec une étonnante rapidité. Cependant les administrations préfectorale et municipale avaient fait recenser les maisons de maître, dignes d'abriter les ambassadeurs étrangers (fin octobre 1800). Les logis des citoyens Jankowitz (place Léopold), Lasnière (rue de Lorraine), Dalancour (rue des Capucins), Malisi (rue de Viller), Delépée (place Léopold), Castara (Grande-Rue), Conighano (château du prince Charles), figuraient dans la première catégorie ; ceux des citoyens Gennot, Desaulnoy, Loth, Parmentier, Mulzer, dans une seconde, les derniers formaient une troisième et une quatrième catégorie.

On a même visité les châteaux du voisinage : Charles-Vue, Jolivet, Saint-Epvre, Vitrimont, Croismare. Cet inventaire minutieusement établi, Clarke a désigné les futurs occupants. Au plus considérable de tous, à M. le comte de Cobentzel, plénipotentiaire du Saint-Empire, il attribuait le plus beau logement. Au n° 41 de la rue Franklin (actuellement no 61 de la rue de Lorraine), s'élève un hôtel presque neuf, bâti sur l'emplacement d'un plus ancien hôtel, ayant appartenu au prince de Craon-Beauvau. « Cette maison, dit un rapport du temps, possède toutes les aisances désirables, des agréments rares (elle ouvre sur les Bosquets); elle est très bien appropriée à son but et renferme un riche salon ». Les propriétaires d'alors, les citoyens Valdenaire et Henry, limonadiers (place Léopold), pensaient tirer profit des circonstances. Ils destinaient le premier étage à une banque de jeu et pensaient ouvrir un restaurant dans les pièces du rez-de-chaussée. Deux ans auparavant, à l'occasion du traité de Campo-Formio, ils avaient lancé à Nancy une entreprise de spectacles qui n'avait pas réussi. On les disait ruinés ; ils comptaient se dédommager à Lunéville. La volonté de Clarke déjoua leurs espérances : ils durent ouvrir leurs portes à Cobentzel.

Comme l'organisation et l'ameublement des anciens appartements de Stanislas avance lentement, on cherche pour le plénipotentiaire français Joseph Bonaparte un logis provisoire. On trouve. Au fond de la rue Scevola (rue de l'Abattoir), derrière un rideau d'arbres, se dissimule l'hôtel Hennequin-Frenel : c'est là que descendra le frère du Premier Consul.

Quant aux autres ambassadeurs, on les casera dès leur arrivée : les intentions de Clarke demeurent encore secrètes.

Naturellement ces hauts personnages discuteront et pèseront les destinées des empires ; mais il leur faut des distractions, pour eux, pour leur suite. N'a-t-on pas dansé à Aix-la-Chapelle et à Rastatt ? N'a-t-on pas joué, n'a-t-on pas ouvert des salles de spectacles, donné des concerts et des comédies ? D'habiles industriels font leurs offres au Gouvernement : ils réclament de la Police générale un monopole, soit pour le jeu, soit pour le théâtre ; parlent de la prospérité de la ville, des dangers du jeu clandestin, etc... Le préfet traite avec la Société dramatique établie à Nancy, qui devra faire approuver son répertoire. Quant aux jeux : tout est déjà disposé dans le plus grand nombre des cafés, les tables, les cartes sont prêtes : il n'y manque que les acteurs, ils sont attendus impatiemment (1er décembre 1800).

En même temps qu'à l'agréable, on a songé à l'utile. Nos négociateurs français, fils de la Révolution, ne sont pas forcément accoutumés aux finesses du protocole, et aux surprises de la géographie et de l'histoire. Le citoyen Clarke a reçu des exemplaires des négociations de Nimègue pour le cérémonial ; quant aux ouvrages de fond, ils ont été offerts par le citoyen Coste, professeur d'histoire à Nancy : en tout 215 volumes.

Et maintenant il ne reste plus qu'à relier Lunéville avec la capitale, et, c'est une politesse essentielle, les étrangers, avec le centre de leurs gouvernements. Des relais de poste sont créés sur la route d'Allemagne à Bénaménil, à Blâmont. Mais des échafaudages s'élèvent sur le donjon du château : une sorte de potence se tend vers le ciel ; un édifice semblable se profile bientôt à l'horizon, sur la côte de la Loge vers Avricourt, bizarre machine qui intrigue : c'est le télégraphe aérien récemment inventé par Chappe, dirigé par Chappe en personne, et qui fonctionnera comme à Valmy en utilisant, par Vic, la ligne Metz et Strasbourg. (28 octobre 1800).

(à suivre)