Source article  rédigé par l'abbé E. Hatton,  revue Le Pays Lorrain, 1927, disponible sur Gallica - titre et découpage ajoutés par moi pour faciliter la lecture sur le blog ; les images illustrant certains articles proviennent de Gallica et ne font pas partie du texte…

La scène est pour ainsi dire achevée, voici les acteurs. On signale comme des événements leurs lointaines allées et venues. M. le marquis de Luchesini, ambassadeur du roi de Prusse, est passé à Nancy le 27 octobre à 11 h. 1/2 du matin. Joseph Bonaparte doit quitter incessamment Paris (2 novembre 1800). M. de Cobentzel passe à Toul le 6 novembre à 11 heures un soir, le ministre français se présente à l'aube sur les remparts de la même ville, salué par l'artillerie. Enfin l'un et l'autre pénètrent dans la cité du Congrès ; M. de Cobentzel le 7 novembre à 5 h. 1/4 du matin ; Joseph Bonaparte, le même jour, à midi et demi. Le représentant du Premier Consul reçoit à 3 heures les autorités, que précède la musique et entend les discours d'usage. Le soir un dîner réunit chez Clarke (au château) les deux négociateurs.

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Le 10 arrivent trois jeunes citoyens de la suite de Joseph, Roederer, Portalis, Siméon et quantité d'autres. Le 17, s'installe à l'Hôtel de la Tête d'Or M. Alzée Sohm, envoyé du canton de Coire. Le 20, à 4 h. 1/2 du soir, 9 coups de canon saluent l'arrivée du général Moreau. Il descend au Sauvage, et fait aussitôt visite au général Clarke et au ministre français. Le 22, arrivée du baron de Buden et du docteur Engelberg, du baron de Schubort, envoyé du Danemark, le prince de Lowestein, ministre de Suède arrivés déjà ; Lunéville s'anime... À la suite des diplomates se glissent les commerçants, les artistes, les joueurs. Alors commence un savoureux chassé-croisé de dîners, de réceptions, d'invitations à des parties de promenades, à des concerts et à des pièces de comédie.

Le 10 novembre, Cobentzel a dîné chez Joseph ; Le 11, Joseph dîne chez Cobentzel ; Le 13, Joseph dîne chez Cobentzel ; Le 14, Joseph et Cobentzel dînent chez Clarke ; Le 15, Clarke et Joseph dînent chez Cobentzel ; Le 6 décembre, Cobentzel dîne chez Joseph, etc... Après le dîner très souvent : spectacle. La voiture de gala de Joseph, à 4 chevaux, était suivie de son cuisinier chef et du maître d'office Le théâtre s'ouvre sans tarder le 10 novembre par La Femme jalouse et Les deux Amants jaloux d'eux-mêmes...

Les pièces se succèdent dans le goût du temps. M. de Cobentzel semble avoir été consulté ses préférences : et pour lui faire plaisir le préfet fait supprimer les allusions.

Le préfet fait corriger ou supprimer les passages qui pourraient blesser les susceptibilités étrangères, il interdit certaines comédies : le Divorce, Guillaume Tell, ou des opéras : Philippe et Georgette, les Visitandines...

M. de Cobentzel ne dédaigne pas d'exprimer ses préférences : un auteur qui en est averti, le citoyen Durival, se présente chez Joseph pour obtenir la permission de faire représenter Sargines ou l'Élève de l'Amour, et Philippe et Georgette, précédemment à l'index (5 janvier 1801).

Puis ce sont bientôt les bals, dès le 10 novembre, où s'entrainent les ministres : bal masqué le 2 février, anniversaire du 18 brumaire, dans la grande salle du Château, où M. de Cobentzel assiste avec son secrétaire de légation jusqu'à 3 heures du matin ; bal à la salle de spectacle, le 7 février, par les artistes dramatiques. M. de Cobentzel y accompagne son petit neveu déguisé en fille, et paraît y prendre grand plaisir. On danse partout d'ailleurs : le maire peut donner toutes les autorisations, depuis qu'un certain ordre s'est établi dans ce genre de divertissement. On a dû supprimer les bastrings (23 novembre), à cause des militaires qui s'y attardaient et s'y battaient ; la police avait dû réduire la tolérance à deux bals par semaine. Mais on s'est assagi, et on danse chez des particuliers ; on danse par abonnement dans la grande salle du Château (t 3 janvier) ; on danse, le 7 février, à la Salle des Trophées ; on danse au Couvent des Capucins. On joue beaucoup aussi, surtout les jeunes gens, dans les cafés : on joue au loto, on joue au 21. Les divertissements font fureur (5 janvier) : mais la police remarque qu'il n'y a guère d'étrangers.

Tandis que la foule s'amuse, entre deux dîners, deux bals, deux concerts, les diplomates se promènent : Joseph conduit le comte de Cobentzel, aux salines de Dieuze et de Château-Salins (sa décembre 1800) ; aux forges de Cirey et de Framont (26 décembre); aux haras de Rosières (17 janvier). M. de Cobentzel, visite aussi le château de Gerbéviller à M. de la Vieuville, le château de Croismare, et la faïencerie de Saint-Clément, avec son épouse. Joseph assiste à une manœuvre militaire aux Bosquets (25 janvier) ; il s'intéresse aux pauvres de la ville et fait remettre au curé Halanzier 144 livres pour les indigents. La paix religieuse vient d'être signée.

Lunéville eut même ses petites conspirations : l'une blanche, l'autre ronge, mais les gendarmes et policiers mélangèrent les couleurs, n'étant pas très au courant des miroitements de la politique de fond.

« Le 11 nivôse an IX (2 décembre 1800), Norbert Vallame, Claude-Cosme-Damien Durand, et Joseph Geury, maréchal des logis, brigadier, et gendarme national..... signalent la veuve Launay, désignée depuis longtemps par l'opinionpublique pour se faire officier par des prêtres réfractaires….. ils ont aperçu plusieurs personnes de l'un et l'autre sexe qui entraient dans son domicile... a.

Ils ont voulu faire une visite domiciliaire : et demandé successivement au juge, au commandant de la gendarmerie et au maire qui ont refusé de les accompagner. La conspiration s'évapore. Le 1er février suivant (14 pluviôse IX), un placard manuscrit est apposé sur les volets du citoyen Haillecourt, place de la Comédie.

« Une assemblée de brigants, lit-on, se resemble ché le citoyen Hailecourt et ce nuitamant….. il y a dans cette assemblée des cafetié, cordonniers anfain l'ancien cercle des dénonciateurs, jadis des tigres altérés de sang et ennemis du gouverment, et agent de la machine infernale…… » M. Pouponot-Dalancour affirma que c'était pure calomnie.

«L'assassinat horrible, dont le premier Consul faillit être le victime » prolongea un écho assourdi jusqu'à Lunéville : le bruit courut que deux citoyens de l'endroit, Oursel et Diot, allaient être arrêtés comme complices (24 janvier 1801). Le seul résultat de cette agitation fat une surveillance plus étroite des étrangers, dont le maire fit dresser la liste et des mesures contre la presse, on fera une véritable chasse en particulier à un pamphlet interdit venant de Metz : « Rapport officiel sur l'assassinat du ministre plénipotentiaire à Rastatt » (débité par Chenoux, libraire à Lunéville). Ce rapport attribuait l'assassinat de Roberjot et consorts à l'ancien gouvernement.

Il n'y avait aucun danger : la masse avait bien oublié cette affaire.

Mais enfin ces deux plénipotentiaires, l'autrichien comme le français, sans compter leur suite, et tous ceux qui doivent bientôt arriver, ne sont pas venus semble-t-il, uniquement pour troubler le calme de la petite ville, tourner les têtes, festoyer et se promener ! Ils représentent des intérêts adverses, ils sont des hommes de discussion et de lutte. Où luttent-ils, où discutent-ils, quand travaillent-ils ? Le bruit court que Joseph dans sa retraite de la rue Scevola, passe presque tout son temps en conférences. Sans doute, mais sans doute, aussi qu'à cette époque reculée, les diplomates avaient déjà l'heureux privilège de régler les destinées des empires entre deux tours de danse, ou dans une partie en plein air. En tous cas, il y eut plusieurs ruptures qui jetèrent dans l'angoisse « l'universalité des citoyens s. Ainsi, le 11 décembre 1800, au retour de Dieuze, M. de Cobentzel, dit-on, fait ses malles. Mais tout s'arrange, puisque quinze jours plus tard, le 25 décembre, on remarqua que les grands bras du télégraphe ne cessent de signaler.

Étaient-ce difficultés personnelles entre Joseph et Cobentzel ? Ou plutôt la répercussion des événements militaires qui se succédaient en notre faveur ? Plus probablement, puisque dès la nouvelle de la victoire de Hohenlinden gagnée par Moreau (3 décembre 1800), l'Autriche se montre plus accommodante.

L'espoir d'un grand Congrès s'affermit plus que jamais : on reprend activement, dans les rues, les travaux de pavage ; les tapisseries des Gobelins, envoyées de Paris, sont déployées dans les appartements du Château ; les lustres et les girandoles sont suspendus aux plafonds. Joseph songe à louer le château d'Einville, où vient de mourir l'ancien premier président de la cour souveraine de Lorraine, M. de Coeurderoy.

Le 2 janvier 1801, s'est ouvert enfin le protocole officiel des délibérations. On annonce bientôt les plénipotentiaires napolitains (4 février).

Les négociateurs doivent travailler à force, entre les bals, les concerts, les promenades. La clientèle des cafés devient fiévreuse : quand tout à coup un courrier de Paris, oui de Paris, vint annoncer aux Lunévillois, le 12 février, que la paix est signée depuis le 9 précédent. Les cloches sonnent, le canon tonne, les fenêtres s'illuminent à la nuit tombante, les rues retentissent de cris d'allégresse où s'entremêlent les exclamations en l'honneur du Premier Consul.