Article tiré de la revue Le pays Lorrain, 1909, et écrit par H. Lebrun, instituteur


Or donc, en 1897 en qualité de maréchal-des-logis d'artillerie, je pris part à des manœuvres dans les montagnes des Vosges.

Un soir, dès la rentrée au cantonnement, je fus désigné pour commander le poste de police établi, suivant les règlements militaires dans chaque localité où séjourne de la troupe. L'officier de jour ayant demandé au maire de l'endroit s'il disposait d'un local convenable pour y établir ledit poste, celui-ci répondit affirmativement, avec assurance et me conduisit devant une bâtisse délabrée, d'aspect lamentable.
 C'est-là me dit-il, et vous y serez très bien Puis il s'en fut dignement, comme il convient à un représentant de l'administration imbu de l'importance de ses fonctions.
Peu rassuré, je m'avançai vers la baraque, mais je m'arrêtai sur le seuil, médusé. Ayant recouvré la perception exacte des choses, je fis un bond en arrière tout en me bouchant les narines. Horreur!!!1 Le " local convenable" était un vulgaire poulailler, non point même un poulailler de ferme bien tenue, mais un hideux poulailler de campagne, où rien ne manquait, ni les traverses horizontales servant de perchoir aux habitants du  local ni les nids en paille où elles déposent leurs oeufs, ni surtout les nombreuses et volumineuses traces de leur séjour en ce lieu, amassées là sans doute depuis de longues années. Et, suivant l'habitude, on n'avait pas manqué d'y installer des clapiers où de gras lapins attendaient paisiblement l'heure de leur conversion en savoureuses gibelottes. Et il se dégageait de tout cela une odeur  dont vous ne pouvez que faiblement vous faire une idée.

 Oh oui nous y serons très bien dis-je à mes hommes en répétant ironiquement les paroles de Môssieu le Maire.

Inutile d'ajouter que personne ne s'installa dans le  local  et que je passai les heures de garde à faire mélancoliquement les cent pas devant la baraque, en songeant à la nuit suivante où je m'étendrais avec délices dans le foin parfumé. Et je fus encore obligé de surveiller du coin de J'œil mes lascars, qui ne parlaient de rien moins, pour améliorer leur ordinaire, que de tordre le cou à quelques-unes de ces inoffensives bestioles qui nous regardaient d'un oeil ahuri, toutes stupéfaites du quasi-envahissement de leur domicile.

Et voilà l'histoire de ma garde à V. dans les Vosges, le 14 septembre de l'an de grâce 1897. H. LEBRUN,