Source : Bulletin mensuel de la Société d'archéologie lorraine et du Musée historique lorrain  -1928 - article de René Cazin - Gallica
 





"L'année 1734 fut certainement l'une des plus pénibles du règne du duc François III. Aux maux de l'occupation française (on était alors en pleine guerre de la succession de Pologne), s'ajoutèrent les désastres causés par les anomalies du climats. L'été à peu près entier fut gâté par le mauvais temps qui régna sur la Lorraine et les contrées voisines.

La saison commença par de violents orages, accompagnés de grêle et de pluie. La duchesse régente de Lorraine, Elisabeth-Charlotte d'Orléans, écrivait, le 26 juin, au marquis de Stainville envoyé de Lorraine à Paris  : " Il n'y aura cette année presque point de foin dans tes hauts preys et que les bas qui faisoient presque toute la ressource viennent. d'être inondés et à demy enterrés par le débordement des rivières, dans un teins qu'on s'y attendois le moins".

Le samedi 19 juin, 30 à 40 villages du pays messin furent grêlés; à Metz, on estima la seule perte des carreaux de vitres à 50.000 écus, et les vitriers de Nancy durent prêter leur concours à leurs confrères,

Les troupes françaises qui faisaient alors le siège de Philipsbourg ne progressaient que très difficilement, les eaux ayant comblé leurs tranchées à. plusieurs reprises.Les terres regorgeaient donc déjà d'humidité lorsque, le 4 juillet, s'abattit sur le Barrois, la Lorraine et les pays rhénans une tempête de vent et de pluie qui dura 44 heures:  " Le 4 juillet, note le libraire Nicolas, il commença à pleuvoir à quatre heures du soir, et la pluie ne finit que le 13 à midi"         

Cette énorme masse d'eau, que le sol ne pouvait plus absorber, se mit à ruisseler avec une très grande intensité ; le niveau des cours d'eau monta avec une rapidité étonnante. « En moins de trois heures, écrit le conseiller secrétaire Poirot, les rivières de Meurthe et la Vezouze, qui environnent Lunéville, se sont portées d'une montagne à l'autre ». Le 6 juillet, le débordement était général, et le 7 il atteignait son plus haut point. La Meuse, le Rhin, la Saône, et surtout les rivières vosgiennes, Meurthe, Moselle et leurs affluents, recouvraient le plat pays en ravageant tout sur leur passage.

L'extension extraordinaire de cette inondation inattendue fit sur les esprits la plus profonde impression. « De mémoire d'homme, lit-on dans le Journalier de la  famille Marcol, on n'en avait vu de semblable". La duchesse Élisabeth-Charlotte estimait que la postérité aurait peine à croire à un si funeste événement  "Je n'ay de ma vie rien vue de plus terrible. Tout est isy dans la désolation".

Les dégâts, en effet, étaient énormes, et le malheur frappait la population tout entière. Un compte rendu officiel que la régente fit remettre à M. de Chauvelin, garde des sceaux, pour modérer les nombreuses demandes de fournitures du gouvernement de Louis XV, donne un tableau complet du désastre  "Il n'est pas possible de détailler toutes les ruines et les pertes que l'inondation des 6 et 7 du présent mois a causé dans toute l'étendue des Etats de Son Altesse Royale, puisqu'à tout moment l'on nous annonce quelque nouveau dégât. Toutes nos belles chaussées qui faisoient l'admiration des étrangers sont couppées et ruinées en partie, plus de trois cents ponts ont été enlevés et entre autres les deux ponts de Jarménil sur la Moselle et la Vologne, le grand pont d'entre les deux villes d'Epinal et les deux autres du faubourg de la même ville, les deux ponts de Mirecourt, celuy de Maschivoid , près de Marainville, celuy d'entre Neuve Maison et Pont St-Vincent, celuy de Saint Pierremont, celuy de St.-Diez, celuy de Ste-Margueritte, de Frouard, de al ville, les deux ponts de Craon, celuy de Henamesnil, de Ste-Anne près Lunéville et le pont de la Maix. La chaussée de Rozières pour communiquer à la grande route près de Dombasle est emportée et celle qui estoit entre Bayon et Roville  l'est si absolument qu'il n'en reste aucun vestige ; plus de cinquante moulins ou autres usines ont subis le même sort, plusieurs maisons scituées près des rivières et ruisseaux ont eu le même malheur; la seule ville d'Epinal en. a perdu douze, quoyque solidement bâties.

Nos salines ont également souffert, les eaux de débordement ayant monté dans les poelles qu'elles ont déplacées et ruiné leurs assiettes ; celle de Rozières en est pour deux mil cinq cents cordes de bois que ce déluge a emmenées. Et pour comble d'affliction, tous les grains ont esté couchés par cette tempette ce qui les empeschera de parvenir à maturité, et toutes les prairies qui estoient pretes à faucher sont tellement couvertes de terre, de limond et de pierrailles qu'elles ressemblent plustot à des terres labourées qu'à des prés ce qui ôte l'espérance d'y faire du reguin, n'estant pas possible d'y mettre la faux pour couper ce foin terré qui ne pouroit servir que de fumier, en sorte que le pays se voit privé de cette récolte que nous considérons comme la plus importante puisque sans elle la culture des terres tombe nécessairement, les peuples n'ayant pas de quoy nourrir leur bétail
".

Lunéville fut atteinte rune des premières par le flot. Il fallut sauver pendant la nuit les chevaux de l'Académie qui étaient menacés dans leurs écuries ; les cuisines du château furent envahies par les eaux. Les palissades d'un pare que le prince Charles de Lorraine, frère du duc régnant, venait de faire établir pour ses biches, au bord des bosquets, furent renversées par le vent. « La rivière est a pressant presque dans mon lit », écrit Elisabeth-Charlotte. Son
secrétaire décrit ainsi l'aspect des rivières « Nous avons vu flotter icy pendant le déluge quantités de débris de maisons emportées par la rapidité des eaux, des ponts de bois, le peu de foing qui avoit été abattu depuis deux jours, des hommes, des bestiaux et mille autres choses que je ne détaille point», L'abbaye de Beaupré, à une lieue en amont de Lunéville, était cernée par la Meurthe. Aux abords de la forêt de Mondon, ce cours d'eau, transformé en torrent, rompant vannes et digues, emporta 12 arpents d'une prairie appartenant au domaine. La ville de Nancy subit de gros dommages. L'eau arriva jusqu'à la porte Saint-Georges et pénétra derrière les Tiercelins ; le courant coupa la chaussée qui allait des grands moulins à Essey. Toutes les maisons du Crosne furent inondées depuis le bas jusqu'en haut. Les marchandises déposées le long du port furent entraînées ou détruites ; la ferme générale de Lorraine perdit ainsi 485 muids de sel remisés dans ses magasins et 532 cordes 8/4 de bois ; les toiles qui blanchissaient sur les prés furent enlevées. Il y eut deux hommes noyés. L'évêque de Toul se trouva bloqué à Frouard par suite de la destruction du Pont. ; il adressa à tout le diocèse un mandement ordonnant des prières de quarante heures qui commencèrent le 8 juillet au matin.
A Pont-à-Mousson, il y eut jusqu'à 6 pieds d'eau dans les églises et les maisons ; l'ont fit monter les dégats à 40.000 écus. Toul, Metz, Thionville souffrirent beaucoup également du débordement.

Quelques détails curieux, sinon toujours véridiques, nous ont été laissés par les contemporains. Un cultivateur, qui essayait de sauver le peu de foin qu'il possédait dans une prairie voisine de Nancy, n'eut que le temps de dételer ses chevaux et de se sauver ; le courant était si violent qu'il fallut envoyer des pêcheurs fixer le chariot avec des pieux.. Le 8 juillet au soir, malgré la décrue, les extrémités seules de la voiture étaient visibles. L'on vit passer, dit-on, sur des muions, ou tas de foin, des perdreaux et des couleuvres ; le correspondant de la Clef du cabinet des princes assure même que des berceaux avec des enfants flottaient sur les eaux.

Une assez courte période de beau temps permit d'entreprendre tes travaux de première urgence mais, le 19, le 20 et le 21 juillet, de nouvelles pluies abîmèrent le peu de foin que l'on avait pu sauver du premier naufrage ; plus d'un pont provisoire établi à la hâte fut enlevé, entre autres ceux de Mirecourt ; ces pluies eurent cependant leur utilité en débarrassant les plantes de la terre qui les recouvrait et donnèrent la possibilité de mettre le bétail dans les pâturages. Le mois d'août fut presque aussi défavorable que juillet ; la moisson fut faite dans des conditions très pénibles. "Dans le moment que je vous écrit, dit Elisabeth-Charlotte à Stainville, les belles prairies de la Sarre, celles de la Seille et de la plupart des autres rivières sont encore sous l'eau de plus de deux trois pieds, de sorte qu'on n'y mettra pas la faux et que les pailles sur lesquelles nos pauvres sujets fondoient presque toute leur espérance ne vaudront rien, à cause des pluys continuelles qui les ont noircies et qui pourrissent les herbes qui s'y trouvent mêlées abondamment cette année".

Quelles furent, en définitive, les conséquences de ces inondations pour les populations et pour le gouvernement de la Régente ? Le montant des dégâts est à peu près impossible à établir on avança d'abord le chiffre de dix millions de livres, argent de Lorraine ; le secrétaire de la Régente pensait que quatre subventions payées toutes à la fois eussent été plus supportables. L'on s'arrêta, en dernier lien, à une estimation de deux à trois millions, somme fort considérable pour l'époque.

Elisabeth-Charlotte fit prendre immédiatement une série de mesures destinées à soulager les victimes.
Dès le 6 juillet, un arrêt du Conseil d’État ordonnait de faire des regains et permettait le vainpaturage dans les bois jusqu'au milieu de l'année 1735. « Triste ressource », dit Poirot. Le 26 juillet, deux arrêts de la Cour souveraine ordonnaient, l'un de restituer les bois emportés par les rivières, l'autre de lever les vannes des moulins installés sur la Seille et la Nied, pour faciliter l'écoulement des eaux. La réparation des chaussées, et la reconstruction des ponts furent entreprises rapidement. (L'adjudication du pont de Frouard eut lieu dès le 5 août 1734). Quelques diminutions sur la subvention furent accordées aux paroisses elles furent cependant assez rares et peu élevées, car les finances ducales étaient fort délabrées. Le fermier général et les sous-fermiers, plus influents et plus habiles sans doute que les communautés obtinrent de sérieuses indemnités pour les pertes qu'ils avaient subies une remise de 10.209 livres fut faite à la ferme générale pour les seuls dégâts du port de Nancy. En décembre 1734, les digues des grands moulins de Nancy, déjà ébranlées par les inondations de juillet et août, cédèrent devant une nouvelle poussée des eaux il en coûta près de 60.000 livres au Trésor pour les rétablir.

Ce furent donc les paysans, peu déchargés d'impôts et frappés de nouvelles corvées, et les finances du duc François III, qui furent le plus atteints par ces désastres. Malgré les représentations les plus vives, la France n'en continua pas moins d'exiger 600.000 rations de foin pour ses troupes ; elle ne ralentit pas un instant les charrois de vivres et de matériel qu'elle faisait faire aux laboureurs du Barrois et de Lorraine. Le duc régnant, qui vivait alors à Vienne, ne suspendit pas non plus ses appels de fonds. On conçoit, dans ces conditions, l'importance capitale qu'attachèrent à ces événements le peuple des duchés et le gouvernement de la Régente"
René CAZIN