Ces billets sont tirés du livre "Un village lorrain pendant les mois d'août et septembre 1914 : Réméréville"  de Charles Berlet.

Samedi 8 août.

Des convois passent. De vieux cultivateurs conduisent leurs voitures réquisitionnées. Sur la terre sonore résonne le trot des chevaux que les artilleurs conduisent à l'abreuvoir. Dans les maisons, les troupiers vivent en famille avec l'habitant. Une même bonne humeur guerrière anime les paysans et les soldats.
Les autobus parisiens apportent la viande. Autour d'eux les troupiers rieurs s'assemblent : « On se croirait à Belleville, le dimanche », dit l'un d'eux.

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(photo agence Rol - 1916)

Dimanche 9 août.

Victoire d'Altkirch ! entrée de nos troupes à Mulhouse ! Tout cela est si beau, que nous autres Lorrains méfiants, hésitons à croire ! Pourtant c'est une dépêche officielle qui annonce cette bonne nouvelle !
L'autorité militaire réquisitionne plusieurs campagnards avec chevaux et voitures. Ils vont faire des convois. Ils partent le soir même à Buissoncourt.
Il y a, paraît-il, beaucoup d'espions. Les gendarmes ont amené à la mairie deux d'entre eux, qui portaient le brassard de la Croix-Rouge.
Le 156° vient remplacer le 153°.
Les autos ne cessent de passer, soulevant des nuages de poussière.

Lundi 10 août.

Nos troupes sont entrées à Delme et Château-Salins. Quelle joie ! Il y a tant d'habitants de notre village qui ont des parents de l'autre côté de la Seille ! Un officier nous dit : «Nous avançons avec une rapidité étonnante. Dimanche prochain nous serons sous les murs de Metz !»
L'interdiction d'aller dans les champs est levée. Enfin ! On va faire la moisson. Cela ne sera pas facile, car les hommes dans la force de l'âge sont partis. N'importe, avec de la bonne volonté on arrive toujours ! Les vieux chevaux sont attelés aux voitures, les gamins conduisent l'attelage. Les vieillards prennent la faux, et les femmes la faucille. Tout le monde se met à l'oeuvre. L'un prête un cheval plus solide, l'autre une voiture. Les voisins s'entr'aident. ils moissonnent ensemble les champs qui se touchent. De cette façon la besogne sera vite faite.

Mardi 11 août.

A sept heures, un homme de Bezange-la-Grande amène à l'ambulance un sous-officier allemand blessé. Une balle lui a traversé la gorge. Il ne peut parler. On le couche dans un bon lit. Pour remercier, il montre la photographie de sa mère, de sa sœur et de sa fiancée. Vers neuf heures une automobile de la Croix-Rouge vient le prendre et l'emporte à Nancy.

Mercredi 12 août.

Ce matin deux avions français planent longtemps au-dessus de nos bois et de nos champs. Vers midi ils descendent lentement et se posent dans une prairie tout près du village.
La moisson avance. Les faux et les faucilles attaquent la masse des blés, les gerbes s'entassent dans les champs. Les voitures lourdement chargées attendent devant les granges qu'on les décharge à la tombée du jour. Les soldats viennent gaiement donner un coup de main. La vie du village renaît. Les nouvelles sont toujours bonnes.

Jeudi 13 août.

Depuis hier le canon tonne dans la direction de Pont-à-Mousson et de Metz. Les coups, lointains, retentissent à intervalles réguliers, sans hâte. Il y a peut-être là-bas une grande bataille.
A l'ambulance quelques éclopés. La chaleur est accablante.

Vendredi 14 août.

A.cinq heures du malin, le 37°, le régiment de Turenne et de Castelnau traverse le village. Il fait halte dans un pré sur la route de Hoéville. Il y a là quatre enfants de Réméréville. Tous les soldats sont joyeux à la pensée qu'ils franchiront la frontière aujourd'hui ! Quelle joie de briser la plaque de fonte sur laquelle s'étale l'aigle des Hohenzollern ! La marche est pénible sous le soleil ardent, mais il n'y a pas de traînards, tous sont impatients d'aborder l'ennemi au plus tôt.
Le canon tonne très fort vers Arracourt et Bezange pendant une partie de la journée.
Depuis mercredi, les Allemands bombardent Pont-à-Mousson ! Il y a des femmes et des enfants tués et blessés !  
Vers dix heures du soir, les chasseurs à cheval de Lunéville viennent cantonner au village. Ils sont très animés. Ils ont fait des reconnaissances en Lorraine annexée. Certains d'entre eux sont encore dans l'excitation du combat.