Mon père, Henri Pierre Gautier, fait prisonnier en mai 1940, fut interné au Stalag XXIIB, à Weiden en Bavière, à proximité de la frontière tchèque.

En mars 1941, après une première tentative avortée, il s’évadera en compagnie d’un autre prisonnier Petitjean  (dont je n’ai jamais su le prénom) et rejoindra la frontière du Liechtenstein au bout de 13 jours et environ 450 km. Il retrouvera la France en zone libre  une dizaine de jours plus tard.

Durant tous le trajet, il tiendra au jour le jour son journal de marche sur un tout petit carnet avec un petit crayon. C’est ce journal que je vous livre ci dessous. Je n’ai fait que traduire les abréviations nombreuses. Mes commentaires, lorsqu’il m’'apparaît nécessaire de préciser ce qui est dit, sont en italique.

Avant le départ, après avoir beaucoup observé le fonctionnement administratif du camp, ils avaient décidé d’utiliser une faille de la logique de l’organisation. Celle-ci était basée sur le principe « qui veut manger s’inscrit » et donc, si on était malade, on s’inscrivait à l’infirmerie si elle voulait bien vous garder et c’était elle qui était responsable du repas, puis ensuite, une fois guéri, on se réinscrivait dans sa baraque qui redevenait responsable du repas. Et l’appel se faisait par unité d’inscription. Mais, si on ne voulait pas manger, on pouvait disparaître administrativement….

On trouve de tout dans une prison ou un camp de prisonnier. Ils avaient donc pu rassembler des toiles de tente, des vêtements civils et des vivres, une carte et une boussole. Mon père avait fait plusieurs voyages à vélo en Allemagne, notamment en Bavière, avant la guerre, pendant les vacances d’été à partir de Nancy et parlait allemand assez couramment, ce qui constituait de bons atouts.

Vendredi 14 mars 1941 

Ultimes préparatifs à la chambre 9 de l’infirmerie. Petitjean est sortant et tâte du saut de canard, cadeau de Mendel (Un garde, je suppose) Derniers adieux. Départ de Petitjean à 14 heures pour les WC de la baraque 4. Je me glisse à la paye à 16 heures et le rejoint aidé en cela par Gérard (ou Girard), Paumard et tutti quanti. Longue et odorante attente. Lettre de Jacqueline  glissée au dernier moment. A 22 heures, départ mouvementé mais réussi. Premiers pas dans Weiden vers la liberté dans la direction d’Amberg.

Samedi 15 mars 1941 

Première étape diurne. Mes pieds commencent à me faire souffrir. Les chaussures de Petitjean, trop larges pour lui occasionnent des ampoules. Mes pieds enflent et la couture de mes bottes rendent chaque pas douloureux. Je perds mes gants. Coucher en forêt à 6 km avant Amberg. Froid de canard.

Dimanche 16 mars 1941 

Entrée pedibus dans Amberg en fête. Nous étions persuadés d’être samedi. Visite de la ville, gare, cathédrale (office). Nous sortons d’Amberg pour manger et cacher nos sacs et dans l’après-midi, après une longue marche dans les rues, nous entrons dans un bistrot prendre un demi. Tout se passe très bien. Quelques minutes après, je m’approprie un excellent vélo que son propriétaire avait négligemment laissé contre un mur. Il nous permis de coucher ce soir là à 6 km après Amberg.

Lundi 17 mars 1941 

Bien mal acquis ne profite jamais. A 4 heures du matin, voulant le regonfler, je perds la valve. Le vélo ainsi « à plat » nous sert néanmoins beaucoup. Chacun en profite une demi-heure, ce qui permet de doubler les étapes et de nous débarrasser des sacs. Nous avons fait ce jour là une quarantaine de kms par Kasti-Parsberg. A deux reprises, des bidons de lait isolés nous fournissent un précieux réconfort. Coucher habituel dans les bois sur une épaisse litière de branches de sapins.

Mardi 18 mars 1941 

Au réveil, Petitjean perd sa pipe. Continuation du voyage vers Dietfurt. Le temps, maussade la veille, est redevenu serein. On manque  quelques kilomètres après Dietfurt une magnifique occasion « d’emprunter » un vélo. Montée très pénible après Bellingries, aucun abri pour manger et dormir. Un tas de paille à proximité de la route nous sert enfin de refuge.

Mercredi 19 mars 1941 

Il fait très froid. Le départ est assez matinal. La roue avant donne des signes de défaillance. Il faut l’abandonner dans le courant de la matinée, 18 kms  avant Ingolstadt. Arrivée dans cette ville dans le courant de l’après-midi, complètement épuisés. repos sur les bancs publics. Traversée de la ville et du Danube. Dîner dans un jardin public à la sortie de la ville, assez mal cachés… mais la Chance veille.

Jeudi 20 mars 1941 

Retour sur Ingolstadt. Emprunt de deux vélos. Au bout de 1 km, celui de Petitjean crève. On avance quelque peu en regonflant chaque minute. Première réparation dans un jardin public. Comme nous nous sommes trompés de route, il faut regagner la bonne par des sentiers. Autre crevaison. Réparation près d’un ruisseau. Enfin, tout va. Arrivée à Neuburg vers 13 heures. Etape Neuburg-Augsburg favorisée par un grand vent arrière. Itinéraire monotone. Arrivée à Augsburg vers 18 heures. On traverse la ville sans retrouver la bonne route, on se perd, on retourne, on sort de la ville et on se couche dans une forêt probablement militaire où des bruits suspects nous font croire à la fin prochaine de notre aventure.

Vendredi 21 mars 1941 

La matinée se passe à chercher notre route. On parcours ainsi une quinzaine de kilomètres dans  de mauvais sentiers. Enfin nous sommes dans la bonne direction mais le vent a changé , il est violent et nous l’avons de 3/4, ce qui rend la marche très dure. On a échoué, 20 km avant Kaufbeuren, dans une petite sapinière. Un gros sac trouvé là nous protège du froid.

Samedi 22 mars 1941

Désagréable surprise, il neige. Après un essai d’environ 3 km, on se réfugie dans une grange isolée où l’on passe une journée d’ennui. A 22 heures, on part, la tempête est au même point mais la nuit nous permet d’utiliser nos toiles de tente comme imperméable.

Dimanche 23 mars 1941 

Continuation de l’étape de nuit dans la tempête, une des plus dures. Traversée de Kaufbeuren. Nous buvons tout au long de la route (du lait). L’aube nous contraint à retirer nos toiles de tente. Arrivée à Kempten vers 10 heures, transformés en soupe. Recherche laborieuse de la Moltkstrasse ; Liesen n’est pas là. On se réfugie dans  une église où, avec mille précautions, on arrive à déjeuner. A pied, on sort de la ville et on découvre dans les bois  une petite cabane « Auberge de jeunesse ». On met deux heures pour enfoncer la porte. A l’intérieur, un fourneau, une chaise, un table. Feu… Bouillon Kub. Que c’est bon de boire chaud ! On retourne chez Liesen et on ne trouve que ses parents qui, effrayés de nous voir, nous font comprendre que nous n’avons aucun secours à attendre là. On retourne à la cabane où on se sèche près d’un bon feu et nous couchons sur deux nattes trouvées par là.

Lundi 24 mars 1941 

Nous avons trop bien dormi, nous nous réveillons à 9 heures. Impossible d’enfiler mes bottes, elles sont mouillées et mes pieds sont enflés. On fait du feu pour les sécher et après plusieurs heures, je réussi à les enfiler. Il est 13 heures. Dans le jardin, devant la baraque, 40 cm de neige tombée la nuit. Heureusement la route est libre et facile. Beau temps relatif. Ce sont les Préalpes mais les vallées nous facilitent la tâche. Petitjean a mal aux pieds. Les miens ne sont pas brillants. Heureusement nous avons 2 vélos. Nous arrivons dans la soirée à 10 kms de Bregenz. Une petite chapelle nous abrite. J’y passe une assez mauvaise nuit.

Mardi 25 mars 1941 

Debout à l’aube. La route jusqu’à Bregenz n’est qu’une descente. Mais quel froid. Nous tenons à voir le Bodensee et nous nous égarons dans la ville. Enfin, après bien du travail, nous reprenons nos esprits et la route vers Feldkirch. Ce sera notre point de passage pour la frontière. La route est agréable. Nous roulons lentement afin d’arriver dans cette ville assez tard. En cours de route, nous mangeons copieusement et prenons plusieurs heures de sieste. arrivée à Feldkirsch vers 16 heures. Visite de la ville. Nous ne savons pas trop quoi faire, il est trop tôt. Nous décidons de prendre la route d’Innsbruck. Nous nous cachons derrière un tas de paille en attendant la nuit. La frontière est à 4 kms. A l’heure H (21 heures) la nuit étant complète, les vélos cachés, c’est le départ. Là commencent les difficultés car il faut passer uniquement par les champs, traverser des ruisseaux, sauter des fossés, enjamber des barrières, tout surveiller et surtout ne pas faire de bruit. Mes pieds mouillés me font mal J’ai du commencer à couper mes bottes pour les élargir. Nous gravissons d’abord une sorte de col, assez raide, direction ouest, au sommet nous avions compté suivre sud-ouest à la boussole mais, du sommet, nous apercevons les lumières du Liechtenstein. Encore un effort….

Mercredi 26 mars 1941 

Vers 1 heure, nous parvenons à la frontière garnie de barbelés que nous mettrons un certain temps à franchir. Libres, nous sommes libres ! Quelle joie !  Nous nous réjouirons plus tard car il reste bien des précautions à prendre. La marche dans des terres labourées est pénible  bien que la pente soit douce. Le terrain est coupé par d’innombrables canaux d’irrigation dont certains sont assez larges. Enfin lorsque la distance entre nous et les Schleuhs est suffisamment grande, nous prenons 2 heures de repos dans une cabane.

Au petit jour, nous nous dirigeons vers Schaan.  L’heure n’étant pas la même qu’en face, nous nous étonnons que tous les magasins soient fermés. Nous marchons jusqu’à Vaduz. Déjeuner à la Pension Falknis où nous décidons de loger quelques jours en attendant quelques subsides. Nous n’avons pas le temps de profiter de nos lits car nous recevons dans la soirée la visite d’un inspecteur de police qui nous emmène à la prison de Vaduz après un touchant au revoir à la Pension.

Jeudi 27 mars 1941 

Le séjour dans cette prison n’est pas désagréable. Ils ont des égards pour nous. Rien d’autre à signaler sauf de bons lits.

Vendredi 28 mars 1941 

Nous quittons Vaduz à 16 h. après une heure de marche, nous franchissons la frontière Suisse à Buchs. Prison moins sympa.

Samedi 29 mars 1941 

Nous prenons le train pour Saint-Gall où nous arrivons vers 10 h. Police. Les formalités durent jusqu’à minuit. Encore en prison jusqu’à 17 heures. Visite médicale, entrée au dépôt médical de l’Armée. Bains délicieux en ville où on nous offre chocolats, cigarettes, cigares et même argent. Coucher dans des lits à ressorts des plus confortables. Personnel très aimable. Très bonne nuit.

Dimanche 30 mars 1941 

R.A.S… Délicieux café au lait avec beurre et marmelade. Excellents repas.

Lundi 31 mars 1941 

Désagréable constatation, j’ai des poux. Je m’en plains au docteur. Bain. On me donne un trousseau complet avec un costume civil pendant que toutes nos affaires partent à la désinfection.

Ici se termine le petit carnet, complètement rempli. Les suisses les garderont quelques jours, le temps probablement de vérifier qu’ils sont bien ce qu’ils disent, mais aussi de les soigner (les pieds n’étaient pas vraiment en bon état) et de leur faire reprendre quelques kilos. Il seront ensuite reconduits à la frontière française la plus proche où l’accueil par les autorités militaires sera beaucoup moins sympathique que celui des suisses , mais c’est une autre histoire….