Ces billets sont tirés du livre "Un village lorrain pendant les mois d'août et septembre 1914 : Réméréville"  de C. Berlet.

Samedi 1er août.

Dans la nuit vers onze heures, un gendarme arrive au village en automobile. Il apporte les ordres d'appels individuels pour un certain nombre de réservistes. Le maire les fait distribuer. Des lumières s'allument aux fenêtres. La nuit est obscure. Dans l'ombre, le long des maisons, passent des silhouettes. Les mobilisés se hâtent, ils veulent être à leur poste avant le jour. La frontière est si proche ! La crainte de l'attaque brusquée est devenue depuis si longtemps une conviction !
Le village réveillé est à peine troublé par la rumeur du départ. On brusque les adieux sans oser dire le mot « au revoir». Les larmes ne coulent pas. Leur source est trop profonde. Les yeux, devenus plus graves, gardent leur éclat énergique.
Une heure du matin sonne au clocher. Les derniers hommes partent. Ils emportent le « baluchon » qui contient les deux jours de vivres réglementaires. Les femmes restent encore longtemps sur le pas des portes à causer. Elles ont besoin de se grouper et de dire les paroles qui maintiennent leur émotion sur un ton ferme. Autour d'elles, curieux, attentifs, les enfants écoutent. Les vieux sont déjà rentrés au logis.
Toute la journée passent des troupeaux de vaches et de bœufs, des chevaux, des voitures de foin et d'avoine. Ils sont dirigés sur Nancy. Des autos rapides montées par des officiers traversent le village dans un nuage de poussière.
A quatre heures le téléphone annonce : « Extrême urgence. Ordre de mobilisation générale. Le premier jour de la mobilisation est le 2 août ».
Chacun s'y attendait. Il fallait bien que ce jour décisif arrivât. Elles duraient depuis trop longtemps, ces chicanes avec l'Allemagne. Dans la nuit, les hommes que n'appelait point un ordre individuel s'en vont.

Dimanche 2 août.affiche_mobilisation.jpg

Le village est silencieux sous le soleil ardent. Dans les maisons la clameur joyeuse de la vie rurale s'est tue. A certains foyers la ferme reste seule avec les enfants. Les cloches sonnent la messe. À l'église, le côté droit, celui des hommes, est à peu près vide. Quelques vieux seulement. Le credo, les dimanches d'antan s'élevait puissant, enlevé par des voix fortes et mâles. Aujourd'hui seules quelques voix de femmes essaient de le chanter.
Le facteur n'est pas venu.
Les troupeaux de vaches et de chevaux continuent à passer. D'une maison à l'autre les femmes, les vieux, s'entretiennent longuement. Ils n'ont pas le goût au travail, mais plutôt de se réunir, d'échanger des impressions. Dans ces « couarails »  le cœur s'apaise, l'esprit se tourne vers l'action. Que sera demain ? Les blés sont si beaux cette année ! Il faudra les moissonner. Les bras manquent, mais on s'aidera entre voisins; les femmes et les jeunes filles remplaceront les hommes dans le travail des champs.

Lundi 3 août.

A sept heures une patrouille du 12e dragons traverse le village. Elle installe un poste sur la route d'Erbéviller, à la dernière maison. L'arrivée des dragons donne confiance. Ils ont l'air si joyeux, si décidés !
Une ambulance sera installée au vieux château. Les jeunes filles se réunissent. Il s'agit de préparer rapidement les brancards, les drapeaux de la Croix-Rouge, les pansements.
Vers midi et demi un dragon traverse le village au galop.
Il crie : « Barricadez les rues, voici les uhlans ! » Grand émoi! Des femmes aident les soldats à pousser les chariots, les herses, les charrues au travers des rues. En un instant les barricades sont dressées.
Le receveur buraliste, M. Barbesant, brise l'appareil téléphonique à coups de hache. C'est sa consigne en cas d'alerte.
Une grande heure se passe. On attend. Les uhlans sont arrêtés à la lisière de la forêt Saint-Paul. On les voit depuis le village. Ils sont vêtus de gris. Ils restent immobiles, en observation. Une trentaine environ. Ils ont franchi la Seille à Pelloncourt, traversé Moncel, Sornéville et se dirigeaient sur Erbéviller quand, à 1 500 mètres du village, ils se sont trouvés brusquement, à un coude de la route, face à une patrouille de six dragons conduits par le lieutenant Bruyant. Ils se sont alors portés vers le bois de Faulx. C'est de là qu'ils sont revenus en fourrageurs à travers les champs d'avoine jusqu'à la forêt Saint-Paul.
Voici qu'un homme revient à grands pas à travers les prés. Sa chemise est déchirée, son bras droit ensanglanté. C'est Jules Vigneron. Il moissonnait près du bois, quand deux cavaliers se sont précipités sur lui. L'un d'eux lui a porté un coup de lance. Vigneron s'est échappé en sautant une clôture en ronces artificielles que les uhlans n'ont pas osé franchir. Il a crié de toutes ses forces : « à moi les Français ! » et les deux cavaliers se sont enfuis.
Les dragons sont très excités. Ils veulent bondir vers cet ennemi insolent qui a franchi la frontière avant que la guerre lût déclarée. Le lieutenant Bruyant. comprend leur impatience, il donne l'ordre de monter à cheval et part, suivi de ses douze cavaliers.
Se glissant dans les vallons, se dissimulant derrière les haies, les dragons galopent vers le bois de Faulx, puis se rabattent vers la forêt Saint-Paul. Il s'agit de retrouver la trace des uhlans, de les suivre et de leur couper la retraite.
Les uhlans ont disparu dans la forêt. Mais une fusillade éclate et deux d'entre eux reviennent au galop. Envoyés en reconnaissance vers la route de Nancy, ils ont été reçus à coups de fusil par une section du 153° d'infanterie postée dans le fossé.
Le lieutenant Bruyant donne l'ordre à deux dragons de partir à leur poursuite. Mais tous les dragons sont impatients d'aborder l'ennemi. Chacun d'eux prend l'ordre pour lui et tous s'élancent, le cavalier Escoffier en tête.
Les deux uhlans sont entrés dans le bois. Escoffier les suit de près. Il va les atteindre quand, brusquement, sur sa gauche, des hurlements retentissent ; à cent mètres de lui, dix cavaliers se précipitent la lance pointée, dévalant une pente à fond de train. A leur tête, debout sur ses étriers, le corps penché en avant, brandissant son sabre et hurlant, un officier géant s'élance. En arrière, en haut de la crête, alignés, vingt uhlans demeurent immobiles. Ils seront les témoins impassibles du combat.
Sans hésiter Escoffier fait face à l'officier et lui porte un coup de lance. Le duel est engagé, à la manière des héros d'autrefois, entre le soldat français et l'officier allemand.
Le cheval du dragon est épuisé par la course, son élan est brisé, il faiblit. Escoffier doit s'arrêter, il s'appuie à gauche contre un arbre, de sa main droite il tient sa lance. Il reçoit ainsi les attaques furieuses de son adversaire. Celui-ci, dont le cheval souple et ardent bondit et volte avec aisance, galope autour du dragon et lui porte des coups violents. Escoffier les pare difficilement; sa lance, arme d'attaque, lui est un embarras dans ce combat défensif. Il reçoit un coup sur les reins, sa carabine amortit le choc. Un autre coup, à demi paré, l'atteint au visage.
Pendant ce combat quelques dragons sont arrivés et se sont élancés sur les uhlans qui suivaient l'officier. Après un court engagement les Allemands font demi-tour ; l'un d'eux a été blessé par le maréchal-des-logis Postec et deux autres par le cavalier Bonnet.
Bonnet voit alors la situation critique d'Escoffier, il se tourne vers l'officier allemand et lui porte un coup de lance dans les reins. L'officier hésite un instant ; Escoffier met cet instant à profit, il abandonne sa lance, tire son sabre et donne à son adversaire un coup de pointe qui l'atteint au côté. A ce moment paraît, arrivant au galop, le lieutenant Bruyant. L'officier allemand l'aperçoit; sans hésiter, il laisse les deux dragons et bondit, le sabre haut, dans un élan furieux, vers l'officier français. Celui-ci lui porte un terrible coup de sabre à la gorge. Mortellement frappé, le uhlan vide les étriers et tombe à la renverse, les bras écartés.
C'était le lieutenant Frédéric Dickman, du 14° régiment de uhlans, en garnison à Morhange. D'après les papiers trouvés sur lui, il avait pour mission de reconnaître les régions de Saint-Nicolas et Lunéville, de détruire sur son passage les fils téléphoniques et, si possible, de l'aire sauter le pont de Varangéville. 

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Deux dragons avaient été blessés : Escoffier au visage d'un coup de sabre et le maréchal-des-logis Postec d'un coup de carabine au bras droit.
Les dragons rentrent au village en triomphateurs. Ils portent à la pointe de leurs lances, en trophées, Ies casques des vaincus. Le lieutenant Bruyant brandit son sabre rouge de sang en criant: « C'est du sang de Prussien »; Les habitants accourent, acclament les soldats, leur apportent des fruits, du lait, du vin. Un espoir ardent exalte tous les cœurs.
Postée n'est pas revenu avec ses camarades. Le lieutenant Bruyant demande qu'on aille le chercher. Deux cultivateurs, Emile Robin et Emile Lagrue, prennent une voiture et partent.
Sur le lieu du combat le sol est foulé, il y a du sang, des débris d'armes et d'équipement, un grand corps étendu de tout son long. C'est celui du lieutenant Dickman. Il vit encore. Il entr'ouvre les paupières et lève le bras. Robin et Lagrue s'approchent, soulèvent l'officier et le déposent dans la voiture. Ils reprennent le chemin de Réméréville n'ayant pas trouvé le maréchal-des-logis Postec. Celui-ci avait pu revenir tout seul jusqu'à Cercueil.
En arrivant au village, dans la cour du vieux château, le lieutenant Dickman rend le dernier soupir. Son corps est déposé à la Mairie.'
A la suite de cette alerte, une compagnie du 153° prend les avant-postes au delà de Réméréville.
Deux drapeaux de la Croix-Rouge sont placés au clocher de l'église, un à la mairie, un au vieux château. Que la Croix-Rouge protège notre village !

Mardi 4 août.

Toute la journée, des femmes, des enfants passent, escortés par des soldats ou des gendarmes. Ce sont les expulsés. Ils emportent un ballot, des effets; quelques-uns poussent une petite voiture.
Un bataillon du 153° de Toul arrive.. Il vient cantonner ici. Le village s'anime, s'emplit d'une rumeur joyeuse, la fumée bleue des foyers formés de deux pierres dressées, monte à travers les arbres des jardins et le long des maisons.
Vers midi un capitaine passe au galop en criant : « La guerre est déclarée. Vive la France ! » Cette parole excite l'enthousiasme de tous. Les plus enragés sont les réservistes aux longues moustaches. Gravement, l'un d'eux affirme : « Ma baïonnette sera rouge plus d'une fois ». Les jeunes, animés d'une ardeur insouciante, s'en vont vers la bataille, grisés un peu par le mirage de l'inconnu ; les pères de familles, eux, ont des raisons qu'ils affirment. Ils sont décidés à faire de la bonne besogne, pour en finir plus vite. Ils veulent rentrer bientôt au foyer que gardent la femme et les enfants. Chacun sent qu'il faut y aller de tout cœur.
Chacun a un grief à venger. « On te fera voir si la France est pourrie ! » dit un cuisinier en agitant sa cuiller. Chacun y va pour son compte. •
Une infirmière de la Croix-Rouge, Mlle Jeanne Gassman, arrive pour aider à l'installation de l'ambulance. Il s'agit de trouver cinquante lits. Aussitôt, dans le village, c'est un remue-ménage. Chaque famille apporte ce qu'elle peut donner : lits, sommiers, matelas, plumons, couvertures, édredons, draps, vieux linge pour pansements. Dès le soir les cinquante lits sont dressés, prêts à recevoir les blessés.

Mercredi 5 août.

De grand matin le cercueil du lieutenant Dickman a été porté au cimetière. M. le curé a mis une croix sur sa tombe.
Il est défendu de s'écarter du village, car des patrouilles de cavaliers ennemis sont signalées. On ne peut moissonner. C'est dommage. Les blés sont mûrs et cette année ils sont si beaux ! Dans les champs c'est la solitude, le vide. Une faucheuse-lieuse, arrêtée en plein travail, tient encore dans son râteau les épis moissonnés. Il faut des laissez-passer pour faire paître les bêtes dans les prairies toutes proches.
Le bataillon de chasseurs à pied de Saint-Nicolas traverse le village. Il défile crânement, avec une allure souple et rapide. Il y a là plusieurs jeunes gens de Réméréville. Ils sont heureux, impatients d'aller de l'avant. Quelle joie de jeter bas le poteau-frontière près duquel ils ont passé si souvent le cœur serré ! Ils crient: « Ne craignez rien, ils ne viendront pas ici ; nous allons les chercher en Prusse ! »
Les habitants joyeux apportent des mirabelles, des prunes, les soldats les prennent, remercient et s'en vont en chantant.
Vers le soir, un Taube, noir comme un corbeau, vole au-dessus du village. Les soldats tirent sur lui sans l'atteindre.

Jeudi 6 août.

Nous apprenons la déclaration de guerre de l'Angleterre et l'héroïque résistance de Liège. Toute la journée des troupes passent. Nos hussards ont, paraît-il, franchi la frontière et occupé Vic et Moyen-Vic.
Deux chasseurs à pied légèrement atteints sont amenés à l'ambulance du vieux château. Ils ont été blessés dans un combat d'avant-garde, sur la Seille, près du pont de Salonnes. Ils sont fiers d'avoir franchi la frontière. Ils ont hâte d'être guéris pour repartir aussitôt. L'un d'eux déclare : « Cela m'est égal d'être blessé, j'ai déjà démoli trois Boches ». On entend le canon dans le lointain.
Le 39° d'artillerie de Toul vient cantonner à Réméréville. Les caissons roulent avec fracas sur le sol durci, les canons légers s'allongent sur leur affût. Les chevaux robustes, vêtus de harnachements neufs, enlèvent la charge avec aisance. La confiance de tous se fortifie à contempler ces canons dont les obus vont jeter la terreur chez l'ennemi.
Tous les soirs neuvaine au Sacré-Coeur. L'église est pleine de soldats. Tous chantent avec ardeur.

Vendredi 7 août.

Les troupes continuent à passer merveilleuses d'entrain. Le 153° est toujours ici. Le service de l'ambulance s'organise. Quelques femmes et la plupart des jeunes filles du village sont inscrites comme infirmières. Elles apprennent à faire des pansements. Quelques-unes sont désignées pour la lingerie et l'entretien des chambres. Les hommes s'exercent au métier de brancardier.

(à suivre)