Source : monographie imprimée disponible sur Gallica

Titre : Le Blocus de Metz en 1870, publication du conseil municipal de Metz, 4e édition, suivi de Mémoires pour la ville de Metz dans les négociations de paix entre la France et l'Allemagne, publication du conseil municipal de Metz, 2e édition, et de : la Lorraine et l'Allemagne, introduction à l'ouvrage "La Lorraine", publié par MM. Berger-Levrault et Cie, à Paris et à Nancy, 1885, 2e édition, par M. Aug. Prost,... (Editions posthumes)

Auteur : Prost, Auguste (1817-1896)

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"Dans l'intervalle venait de se produire, les 12 et 13 octobre, un grave incident. Pour compléter la mesure de la réquisition des blés et farines, dont l'arrêté du 15 septembre avait prescrit le recensement chez les particuliers, le commandant supérieur avait, le 7 octobre, enjoint à tous les détenteurs de ces denrées de venir en faire à l'hôtel de ville la déclaration avant le terme du 11 de ce mois. Il avait, en même temps, institué des commissions mixtes de perquisition, chargées de contrôler, par des visites domiciliaires, les déclarations. Ces commissions, composées de membres du Conseil et d'officiers, étaient réunies le 12 au matin à l'hôtel de ville pour commencer leurs opérations, quand le général Coffinières, qu'on n'y avait guère vu jusque-là, s'y présente lui-même et leur déclare que, par ordre du maréchal Bazaine, c'est non pas aux greniers de la ville, comme on l'avait annoncé, mais aux magasins de l'armée que devront être portés les grains qu'on va recueillir. Il ajoute que, du reste, l'armée est près de nous quitter et qu'elle s'éloignera, soit en se frayant un passage par la force, soit par suite d'un arrangement (sic) ; que la ville alors restera exposée à un bombardement inévitable, car les Prussiens, sans s'arrêter aux lenteurs d'un siège méthodique, ont l'habitude de brusquer ainsi l'attaque des places qu'ils veulent enlever. On devra s'attendre dès lors, dit-il, à des choses effroyables (sic).

 Il est rapporté le lendemain au Conseil municipal, en même temps que lui est communiquée une lettre du général qui, pour le confirmer en quelque sorte, fait savoir que l'armée n'a plus de vivres et que la ville est sommée de lui livrer, sur ses propres approvisionnements, ce qu'exige son alimentation.

 M. le Maire, dit le général Coffinières dans cette  lettre datée du 13 octobre, j'ai l'honneur de vous  informer que les magasins militaires de vivres sont  complètement vidés aujourd'hui même. Dans les circonstances critiques où nous nous trouvons, toutes nos ressources doivent être mises en commun, et je ne saurais penser qu'il fût nécessaire de recourir à la force pour établir cette égalité entre tous. En conséquence, je vous prie et je vous requiers, au besoin, de prendre les mesures nécessaires pour que la quantité de 480 quintaux de blé soit mise journellement à la disposition de l'administration de l'armée. La première livraison, c'est-à-dire celle qui doit s'opérer immédiatement, sera enlevée par les  voitures militaires dès que vous m'aurez fait connaitre les locaux dans lesquels se trouvent les denrées.

Dans le corps de sa lettre, le général évaluait, d'après ses renseignements, les ressources actuelles de la ville à 5,000 quintaux environ, la consommation journalière de la population à 300 quintaux, celle de l'armée à 480, et il en inférait qu'on aurait ainsi du pain pendant six jours encore à peu près.

Rapprochée de la communication verbale du 12, la lettre du 13 octobre parut, au Conseil municipal, dénoter le projet de l'intimider par la double perspective du bombardement et de la famine à court délai, comme terme d'une défense qu'on ne voulait pas prolonger. Avait-on l'intention de provoquer dans la population civile des sentiments et peut-être des manifestations de crainte qui servissent d'excuse à quelqu'acte honteux? L'indignation que causait une pareille pensée fit rédiger et adopter immédiatement par le Conseil une adresse au général, dans laquelle, sans exprimer formellement les suppositions que permettait sa double communication, on lui disait que la connaissance tardive de la situation de l'armée, quant à ses subsistances, ne pouvait que causer à la population un douloureux étonnement, mais qu'on était prêt à supporter avec courage et sans faiblir toutes les conséquences de cette situation qu'on n'avait été en position ni de connaître ni de prévenir.

Cette résolution avait été prise par le Conseil municipal dans une séance de nuit, convoquée d'urgence, et qui s'était prolongée jusqu'à dix heures du soir. A cette heure avancée se pressaient encore sur la place de l'hôtel de ville des groupes nombreux, mis en éveil par ce qui avait transpiré du langage tenu la veille au matin par le général, et se demandant avec inquiétude ce qu'on allait décider et ce qu'on allait faire. La séance terminée, le maire, escorté par le Conseil tout entier, paraît devant cette foule agitée et lit à haute voix l'adresse qui vient d'être rédigée. La résolution de tenir, sans se laisser intimider, jusqu'aux dernières extrémités, est reçue avec des cris chaleureux de : vive la France ! vive la République! Le document répandu le lendemain, puis affiché dans la ville, n'est pas moins bien accueilli, et il est ratifié ainsi par la population tout entière1.

 En même temps, un certain nombre d'officiers de la garde nationale signaient, dans une réunion chez M. Racine, architecte, l'adresse suivante, envoyée ensuite au général Coffinières  Général, le bruit s'est répandu dans la ville qu'il restait à la population pour dix jours de vivres et pour deux jours seulement à l'armée qui campe sous nos murs. Ce bruit a été accueilli à la fois avec stupeur Le général répondit immédiatement à cette adresse, en feignant d'y voir l'expression d'un sentiment qui eût été naïf, s'il eût consisté, comme il le dit, à s'étonner que 230,000 bouches et plus, alimentées pendant deux mois par les approvisionnements d'une ville, en eussent réduit les ressources.

Qui de nous eût pu s'attendre à cette nouvelle, après avoir vu, il y a peu de jours encore, le blé distribué aux chevaux de l'armée ; après être, nous-mêmes, restés libres jusqu'à ce jour de manger à notre faim sans avoir été prévenus par aucune note officielle qu'il y avait lieu de ménager les vivres ! Il est difficile d'admettre que l'on ait ainsi, sans motifs, attendu au dernier jour pour adopter les mesures commandées par la prudence la plus élémentaire ; tant d'imprévoyance ferait croire qu'il y a lieu de prendre au sérieux le mot de trahison, qui est dans toutes les bouches.

Quoi qu'il en soit, en présence de circonstances si graves et sans vouloir rechercher aujourd'hui sur qui doit retomber la responsabilité des fautes commises, nous venons réclamer, de l'autorité concentrée dans vos mains depuis la mise en état de siège, l'application des mesures les plus énergiques pour faire face à la situation. Que tous les habitants soient rationnés et toutes les rations réduites à leur minimum. Que, si la réalisation de cette mesure doit entraîner quelque délai, on fasse, dès aujourd'hui, placarder une proclamation dans laquelle les habitants seront avertis de la situation et invités à se rationner eux-mêmes.
La population de Metz tout entière saura, nous n'en doutons pas, s'imposer les privations nécessaires pour éviter à tout prix une seconde édition de la capitulation de Sedan. S'il s'agit de nous préparer à supporter les rigueurs d'un siège, nous sommes prêts. Mais, s'il s'agit de nous préparer à une lâcheté, que l'on ne compte point sur nous ! La population de Metz saura résister jusqu'au dernier jour, non pas seulement à l'ennemi du dehors, mais encore à tous ceux qui tenteraient de proposer une capitulation avant le jour où les circonstances seront devenues telles que cette capitulation, si nous devions avoir le malheur de la subir, devînt une gloire pour la ville au lieu d'être une honte de plus pour la France.

Veuillez, général, agréer l'expression de nos sentiments patriotiques
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 Metz, le 13 octobre 1870. » (Suivent les signatures.) .


Le commandant supérieur avait introduit, en outre, dans cette réponse, qui fut affichée, une reconnaissance explicite, que n'avait encore produite à Metz aucun chef militaire, du Gouvernement de la défense nationale .