Source : tiré de l'Histoire de la ville et du pays de Gorze, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Jean-Baptiste NIMSGERN, éditeurs BORRANI et DROZ, 1853

feu_follet.JPGLes lanternottes ou feux follets sont des exhalaisons enflammées qui apparaissent le plus souvent dans les cimetières, et s'échappent du sein de la terre, échauffée par les ardeurs de l'été. Dans les longues nuits de l'Avent, ces flammes roulent quelquefois vers les lieux bas et les marécages. Olaüs Magnus dit que les voyageurs et les bergers de son temps rencontraient des esprits follets qui brûlaient tellement l'endroit où ils passaient, qu'on n'y voyait plus croître ni herbes, ni verdure.

Des bruits étranges circulent dans le pays sur ces lueurs fugitives qui se montrent fréquemment dans les parages du ruisseau de la Gorzia, entre Gorze et Novéant. Au dire des bonnes gens, ce sont autant d'esprits malins, de lutins et de farfadets qui tendent des pièges au voyageur égaré, ébloui par leur éclat, et qui, s'il prend pour guide leur lumière trompeuse, est entraîné dans les eaux, conduit au précipice, ou perdu dans les sombres détours des forêts. On les voit errer sur le ruisseau de la Gorzia, descendre et remonter capricieusement le courant, quitter la rive et courir la campagne pour revenir ensuite dans leur humide séjour.

On rapportait à ce sujet, il y a une vingtaine d'années, une aventure effroyable. Un jeune homme, revenant de Gorze, pendant une nuit bien noire, avait été surpris en chemin par un violent orage. Seul, sans abri sur une route fangeuse et mal famée, il conçut bientôt une terreur profonde, confirmée par l'événement. Dans le lointain, au fond des masses noires amoncelées devant lai, une lumière semblable à celle d'un vaste flambeau, et allant toujours grossissant, apparut au voyageur, qui entendit en même temps plusieurs voix éclater à sa gauche. Peu d'instants après, il distingua un char enflammé, accourant à lui et conduit par des bouviers qui lui crièrent à plusieurs reprises : prends garde à toi ! Le jeune homme, épouvanté et confondu par ce prodige, prend la fuite, et tandis qu'il court à toutes jambes pensant ainsi échapper au péril, il se retourne pour examiner si l'objet de sa frayeur a disparu. Vain espoir ! plus il court, plus le char le serre de près. Enfin, après une heure de course, il arrive en se recommandant à Dieu de toutes ses forces, à la porte d'une église. En présence du lieu saint, le char infernal s'engloutit aussitôt dans la terre, au grand soulagement du voyageur, dont les cheveux hérissés et la pâleur mortelle attestaient encore, au lever de l'aurore, les transes de cette affreuse nuit. Cette vision était, selon quelques-uns, le présage d'une grande peste : l'épidémie de choléra de 1832 qui, depuis; exerça ses ravages dans la contrée, les avait confirmés dans cet opinion.

Plus anciennement encore, c'était une famille éplorée dont le soutien gémissait dans les cachots de la Convention et attendait, d'un jour à l'autre, l'arrêt qui devait trancher le fil de ses jours. Le reste de cette famille se composait d'une mère et de sa fille, toutes deux réfugiées à Gorze. Un mois environ s'était écoulé depuis l'emprisonnement du père, lorsque ces deux personnes aperçurent, vers minuit, un follet qui courait et gambadait dans leur chambre. Cette lumière soudaine au milieu de profondes ténèbres les plongea dans une grande épouvante. Néanmoins, la mère eut assez de force pour se lever et allumer sa lampe. Aussitôt la chambre fut éclairée comme en plein midi, et cette merveilleuse clarté se prolongea pendant une heure entière. Après avoir passé la nuit dans des angoisses inexprimables, les deux affligées coururent confier la chose à un vénérable ecclésiastique qui, proscrit lui-même, habitait secrètement une modeste chaumière au village de Novéant, et était très versé dans la science des esprits. L'abbé, après quelque réflexion et une courte prière, rassura les dames et leur annonça qu'à l'heure même le prisonnier était mis en liberté. Ce qui était vrai : le lendemain, le père de famille était rendu à leur tendresse, et la famille proscrite regagnait ses pénates.

En général, la croyance populaire veut que les follets annoncent le malheur aux gens heureux et le bonheur aux malheureux, ce qui donnerait alors quelque poids à cette maxime philosophique de Sénèque : « Espère quand ta misère est au comble; tremble au faite de la grandeur. »