Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 11-499




Tous les transports de bois se font sur les rivières, par flottage. Il ne faut pas être encore un vieillard, arrivé an déclin de la vie, pour avoir conservé le souvenir des floues qui passaient sur la Plaine et sur la Meurthe. Si le flottage a aujourd'hui disparu, il était autrefois extrêmement actif. Seul, il permettait le transport des bois. Alors, Raon est le port de transit. Sur son port aux planches arrivent les flottes légères qui viennent de la montagne, de la Plaine, du Rabodeau et de la Haute-Meurthe. On y forme les grandes flottes qui s'en iront vers Lunéville, Nancy et Metz, et parfois plus loin jusqu'à Trêves ou même Coblence. De temps immémorial, le flottage se pratique ainsi.
Les flotteurs étaient à peu près tous originaires de Raon ; il s'en recrutait fort peu dans tout le reste de la contrée et les Raonnais avaient le monopole du pavillon dans tout le bassin de la Meurthe.
Ces flotteurs on les appelait alors les voileurs et le patois vosgien prononçait oua-lou. Leur métier était rude, les accidents nombreux et tous ces oua-lou ne parlaient pas sans un certain effroi du dangereux passage des grilles de Metz.

Le transport des bois s'effectue aussi sous une autre forme assez originale ; je veux parler de la boulée. La cristallerie de Baccarat fonctionne alors au bois et dans les fours d'où sortira un cristal très pur, elle consomme des quantités énormes de bois. Elle achète des coupes dans les Vosges ; les pins, les épicéas, les bois tendres sont abattus en boches d'un mètre de long et rangées en tas le
long de la rivière, le plus souvent de la Plaine. Quand le jour est venu, on jette ce bois à l'eau et toutes les bûches, suivant le fil de la rivière, s'en vont jusqu'à Baccarat où elles sont arrêtées par les grilles de l'usine. L'emploi de la houille a mis fin à la boulée, qu'on appelait officiellement le flottage à bûches perdues. La rivière était littéralement couverte de ces bois qu'entraînait le bran, c'est-à-dire le flux de l'eau, qu'on avait retenue dans les vannes ou biefs de scierie, pour la lâcher au bon moment. Des hommes surveillaient les bords de la rivière pour rejeter à l'eau les bois qui s'accrochaient aux rives, et aussi pour empêcher, dans la mesure du possible, les riverains de s'approvisionner à trop bon compte de bois de chauffage.


En l'absence de toute industrie et à part quelques artisans, la population ne vit guère que du travail de la forêt, d'un côté les bûcherons, de l'autre les flotteurs. Entre eux, les différences sont nombreuses. Le bûcheron, attaché au sol, n'a d'autre horizon que les grands bois. Il n'a guère quitté son pays et il ne connaît rien que les rues de sa ville, les sapinières profondes et silencieuses, et les chemins qui mènent à la forêt.
Le flotteur, lui, a vu du pays. C'est un nomade, un marin — marin d'eau douce, c'est possible, mais marin tout de même. Il a des horizons moins bornés que le bûcheron. Il s'est frotté à plus de gens, il connaît la grande ville, ses plaisirs et ses ressources et, à ce titre, il a plus de prétentions. Son caractère est devenu plus hardi, son humeur plus batailleuse et, comme beaucoup de ceux qui ont couru le monde, il aime parfois à se vanter.
Un mot de flotteur a été souvent rapporté. Saint Nicolas est le patron des flotteurs et la basilique du grand Saint, dans la petite ville de Saint-Nicolas-dePort, était pour eux l'objet d'une vénération particulière. Des flotteurs parlaient un jour de la messe de minuit qui s'y célébrait dans la nuit de Noël et l'un d'eux s'écria, devant ses interlocuteurs ébahis : « La messe de minuit à Saint-Nicolas, j'y ai été plus de cent fois ».
Il n'est nul besoin, vous le voyez, d'être né sur les bords de la Garonne ou les rives de la Méditerranée, pour exagérer quelquefois.


 On dit parfois des Raonnais, qu'entre tous les Vosgiens, ils ont un tempérament un peu à part. Volontiers, ils crient et ils tempêtent, mais ils se calment tout aussitôt. A chaque occasion, ils récriminent, puis reconnaissent qu'ils ont eu tort. Ils font du bruit, mais peu de mal. En deux mots : Ils ont mauvaise tête et bon coeur. Déjà, jadis, il en était ainsi des flotteurs.
Très différents parfois, les flotteurs et les bûcherons ont par ailleurs beaucoup de traits communs. C'est une population rude, dont le cercle d'idées est d'autant plus étroit que son instruction est plus rudimentaire. Les enfants quittent l'école de très bonne heure, sans l'avoir jamais beaucoup fréquentée et, tout jeunes encore, ils aident leurs pères dans la forêt ou sur les rivières.


 Aucune loi ne réglemente encore le travail de l'enfance. Plus tard, beaucoup plus tard, en 1841 seulement, une loi interdira de faire travailler les enfants avant un âge qui nous paraît aujourd'hui invraisemblable de précocité, celui de huit ans. En 1820, aucune défense. Poussés par l'appât du gain, plutôt même par le besoin, les parents font travailler leurs enfants, dès que ceux-ci sont en âge de rendre le plus petit service. A partir de ce moment, point de lectures, point de livres, cela va de soi, pas de journaux qui donnent aujourd'hui au moins une teinte vague des questions générales et des événements du jour.
En dehors des préoccupations de la vie matérielle, les conversations entre flotteurs et bûcherons manquaient, à n'en pas douter, d'éléments. Si le flotteur était parfois hâbleur, il était plus souvent encore taciturne, pour la raison très simple que, tout comme le bûcheron, il n'avait pas grand chose à dire.


Un jour deux flotteurs, leurs bois livrés, dînaient dans une auberge de Metz, et il leur avait été servi une soupe de pommes de terre fort réussie. En sortant, l'un dit à l'autre : «  Elle était bonne la soupe-là » et les deux hommes reprirent à pied la route de Raon, sans échanger un seul mot. Le lendemain matin, en arrivant à la Chique, au dessus du Clairupt, le second flotteur, ayant terminé ses méditations, laissa échapper ces mots : « Elle était tout de même bonne, la soupe-là ». — C'était la réponse à la réflexion de Metz.


 Si ces bûcherons et ces flotteurs sont d'âme rude et d'esprit fruste, ils sont aussi très misérables. Les salaires sont extrêmement bas et n'assurent qu'un minimum de vie très réduit. Si ces salaires se sont parfois élevés dans des périodes d'exceptionnelle prospérité, en 1822, par exemple, ils ne dépassaient guère en principe un franc par jour. A la veille de 1848. le gain journalier d'un maître flotteur n'était encore que de trente sous. Malgré le bon marché de la vie, il était tout à fait insuffisant.   


De plus, si le travail dans la forêt ou sur les rivières est pénible et mal rétribué, il est aussi saisonnier. Le froid, les neiges l'arrêtent et quand vient l'hiver une grande partie des habitants manque de travail et ne vit guère que de la charité publique.


La culture procure bien quelques ressources, mais elles sont maigres. La nourriture se compose surtout, dans un menu presque invariable, à midi, de soupe au lard et de pain sec ; le soir de lait caillé et de pommes de terre cuites à l'eau ; à de très rares occasions de la viande de boucherie.


S'étonnera-t-on alors que le bûcheron, le flotteur, mal nourri, mal vêtu, exposé à tous les frimas, à la neige, à la pluie, an froid, cherche dans l'alcool un excitant et une consolation. Nul doute que l'ivresse ne fut alors un vice extrêmement répandu. L'alcoolisme est le fléau, la tare, des populations pauvres et misérables. Un travail régulier, un logement plus sain, une vie plus large et plus confortable, une nourriture meilleure, voilà contre l'alcoolisme les meilleurs remèdes et à cet égard de très heureux progrès ont été réalisés.