Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

 

La voiture du père Baudot vient de s'arrêter devant l'église. Le « Bayard », aveugle et presque aussi vieux que son maître, attaché à « l'éméché » (avant-train d'un chariot), broie philosophiquement de ses longues dents jaunes la bottelette de foin que son maître prévoyant a étalée devant lui.
La bâche, qui recouvre les cerceaux de la carriole, cache aux yeux des indiscrets les articles les plus variés de vaisselle et de quincaillerie qu'on peut trouver dans une honnêt maison. En un instant, tout est sorti de la paille, étalé sur la place, au choix des clientes. Puis, le père Baudot sort de son bazar un tambour, met le baudrier, bourre sa petite pipe noire, l'allume au briquet, met le couvercle de cuivre, et en route pour la tournée. Elle sera longue, car le père Baudot a l'habitude de faire une station dans toutes les auberges pour y boire la goutte.
L'annonce, tout le monde la sait par coeur: « On fait assavoir que l'marchand d'faïence est déballé devant l'église, avec un grand assortiment d'faïences, faïences fines, faïences des Arguemines. Il prend les chiffons, soies d'cochons et il vend des s'harengs aussi gros que l'marchaud ».
Pendant ce temps-là, les commères font leur choix et attendent patiemment le retour du bonhomme. Le père Baudot n'est pas patient et n'aime pas les marchandeuses; dans les discussions, il a toujours le dernier mot : « T sont maou piots vous poutots, père Baudot! — Cougè-ve, mère Françoise, on sait bin qui v'fauro pour l'moins i cueuvelot; faut-ti pente lè m'seure ! »  (Ils sont bien petits vos pots. Taisez-vous, mère Françoise. on sait bien que pour vous, il faudrait un cuveau, faut-il prendre la mesure?).
 A trois heures, tout est fini, le père Baudot rentre sa marchandise invendue avec un bric-à-brac de vieilles ferrailles, os, vieux cuirs, même les cendres du foyer. Il reviendra le mois prochain.
Pendant près d'un demi-siècle, il a ainsi déambulé dans le Toulois, allant d'un village à l'autre, pas plus riche à la saint Sylvestre qu'au mardi-gras.