Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

De père en fils, les Michel sont des hommes des bois : bûcherons, scieurs, charbonniers. Le Frérot, depuis l'âge de raison est « soyeur » ; il a pour compagnon inséparable le Désiré, aussi peu communicatif que lui. Suivant le caprice de leur patron, l'Evrard de Toul, ils s'en vont pour des semaines dans la forêt d'Apremont, du côté d'Uruffe, des Tramont, même jusque dans l'Argonne. Ils partent avec leur baluchon: des sabots, deux chemises, une demi-bande de lard; le reste de l'approvisionnement, ils le trouveront dans les villages voisins de la forêt.
Isolés du monde pendant trois semaines, un mois, ce dont ils s'accommodent fort bien, ils se nourrissent de lard, de pommes de terre, de champignons plus ou moins douteux ; quelquefois un hérisson, un lièvre pris au lacet, mis dans la marmite, vient varier l'ordinaire ; ils boivent l'eau de la mare. Jamais malades, ils supportent avec indifférence toutes les intempéries.


Le Frérot et le Désiré, philosophes sans le savoir, sont des hommes simples et frustes, pas bavards et solides à l'ouvrage. Mais quand la nécessité les oblige à se ravitailler, quelle saoûlerie qui dure au moins deux jours.


Une équipe de « soyeurs » revenant de bien loin, je ne sais par quel hasard, avait échoué à Toul, à l'Hôtel d'Angleterre, pour casser la croûte, Un voyageur, amusé de leur robuste appétit, avait commandé au garçon d'apporter à son compte tous les restes qu'on pourrait trouver; mais, dans la lutte, il dut s'avouer vaincu... et payer les rogatons.


Le Frérot est revenu pour quelques jours goûter les joies du foyer. Pour faire passer le mauvais goût du jus de grenouilles, il passe son temps à lamper des criquettes sans daigner répondre à sa femme, la Constance, qui, pour se débarrasser de lui, lui propose: « Ve d'vrin bin ellé fauchi nout' pré de l'Royen? » Comme elle n'est pas patiente, elle l'honore de toutes sortes de noms d'oiseau: soulard, feignant, cheulard, propre à rien.
Mais tout a une fin : le Frérot se lève, va tranquillement dans la bongerie chercher sa faux, et un quart d'heure après, les choux, les carottes, les poireaux, les salades, tout le jardin est fauché, rasé. Et la Constance de se taire, de peur d'une râclée, mais souhaitant que son homme reprenne bientôt sa besace et le chemin de la forêt.