Source : article de M.L. KLIPFFEL., dans "le pays Lorrain", 1925 

La « Grande Peur » à Varennes-en-Argonne, en 1789 et 1790 fut loin d'être localisée ; les archives messines nous le montrent franchissant la Meuse, se répandant avec une rapidité extraordinaire dans les villages du Pays-Haut et descendant jusqu'aux bords de la Moselle.

En 1790, cette nouvelle « terreur des brigands » se produisit dans les derniers jours de juillet et eut pour origine la crainte d'une invasion autrichienne.

En vertu de la convention, signée le 17 mai 1769, à Versailles, entre la France et l'Impératrice-Reine-Apostolique de Hongrie et relative à des rectifications de la frontière nord, il avait été reconnu à la France le droit de passage pour ses troupes dans le comté de Beaumont, à condition de ne pas y séjourner. Il n'était pas question de réciprocité à l'égard des troupes autrichiennes, celle-ci n'ayant pas sa raison d'être ; le droit reconnu à la France découlait pour elle de la possession des deux petites places de Philippeville et Marienbourg, enclavées dans les possessions autrichiennes.

Le 17 juillet 1790, le ministre de la guerre, La Tour du Pin, écrivit à M. de Bouillé, commandant dans les Évêchés, la lettre suivante :

« M. le Comte de Mercy, Mr, ambassadeur de S. M. Apostolique près le roy a demandé, au nom de son souverain, le droit de passage pour les troupes autrichiennes qui pourraient être dans le cas de traverser le territoire de France. Le passage est accordé dans le cas de nécessité à celles du Roi sur les terres de la domination autrichienne en vertu d'un traité qui assure cet avantage aux troupes des deux puissances.

L'intention de S. M., instruite de la réclamation de M. de Mercy, est, qu'en exécution de ce traité, il ne soit apporté aucun obstacle au passage des détachements autrichiens qui seraient dans le cas de traverser le territoire de France sur la frontière du Luxembourg pour se rendre dans les provinces belgiques adjacentes.

Vous voudrez bien, en conséquence, et lorsque vous serez officiellement requis, donner des ordres pour assurer le libre passage de ces troupes, en prenant toutefois les précautions que la prudence exige pour qu'elles ne commettent aucun désordre pendant leur route sur les terres de France. »

En conséquence, M. de Bouillé transmit les ordres nécessaires aux commandants de places frontières de son commandement.

La nouvelle se répandit dans la région et, passant de bouche en bouche, se déforma : il ne fut plus question de passage, mais d'une invasion des troupes autrichiennes ; les événements politiques dont la France était alors le théâtre expliquent parfaitement cette transformation.

Le 29 juillet, la municipalité de Metz, ayant reçu de Thionville, copie de la lettre de M. de Bouillé au commandant de cette place, fut très surprise et écrivit à M. de Bouillé, lui témoignant son étonnement de n'avoir pas été mise au courant de cette affaire, lui rappelant que l'article 3 du décret du 28 février I790 interdisait l'entrée du royaume aux troupes étrangères, sans autorisation spéciale du pouvoir législatif.

M. de Bouillé répondit aussitôt en communiquant la lettre du ministre de la guerre, en faisant remarquer que Metz n'était pas place frontière et n'était pas susceptible d'être touchée par le passage éventuel des Autrichiens.

Non rassurée, la municipalité décida d'en écrire immédiatement aux députés de la ville à l'Assemblée nationale et arrêta que jusqu'à ce que l'Assemblée nationale ait fait connaître ses intentions à cet égard, dans la forme par elle prescrite, le corps municipal s'opposera, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, à l'exécution de l'ordre du ministre et à l'entrée de toute espèce de troupes étrangères dans le département.

« Invite toutes les municipalités des villes et villages frontières, aux quelles copie imprimée de la présente délibération sera adressée, à unir leurs efforts à ceux du corps municipal de Metz pour s'opposer à la dite entrée et pour maintenir l'exécution pure et simple des décrets de l'Assemblée générale et notamment celui du 28 février.

« Ordonne enfin qu'une autre copie collationnée de la présente sera adressée dans le jour à M. de Bouillé pour lui servir de réquisition expresse de se conformer littéralement audit décret. »

Dans la lettre aux députés, la municipalité demandait à l'Assemblée nationale « d'aviser aux moyens de prévenir le mal que les peuples de la frontière redoutent, ou de tranquilliser les esprits si l'introduction des troupes autrichiennes en France, n'a rien de menaçant pour notre liberté. »

L'Assemblée nationale avait déjà été saisie de la question par le Directoire du département des Ardennes où l'émotion était vive ; des explications furent demandées aux ministres de la guerre, La Tour du Pin, et des affaires étrangères, de Montmorin.

Ceux-ci répondirent avoir, dans la circonstance, conformément aux ordres du roi, simplement fait preuve de courtoisie à l'égard d'un pays voisin et n'avoir jamais pensé que l'autorisation accordée put être considérée comme une introduction de troupes étrangères en France; que d'ailleurs aucune troupe n'avait franchi la frontière et vraisemblablement aucune ne le ferait, la demande de passage ayant été faite uniquement en prévision d'une éventualité justifiée par les troubles régnants alors en Belgique. M. La Tour du Pin avouait avoir, en cette affaire, complètement oublié le décret du 28 février.

Les explications ministérielles furent admises et l'Assemblée nationale rendit un décret rappelant celui du 28 février, annulant les ordres donnés par le ministre de la guerre, réservant sa décision pour le cas présent « lorsqu'elle aura connaissance du nombre de troupes, des différentes espèces d'armes et attirails de guerre, de l'ordre de leur marche et de l'objet de leur destination. » En outre, l'Assemblée invitait le roi à veiller à la sécurité des frontières, à la tenir au courant des demandes d'armes faites par les municipalités de ces régions et à hâter la fabrication des armes et munitions nécessaires.

En envoyant ce décret, M. de Bouillé annonçait à la municipalité que, bien que le décret ne fut pas encore sanctionné par le roi, il avait prescrit aux commandants des places frontières de refuser, jusqu'à nouvel ordre, l'entrée du territoire aux troupes étrangères si elles se présentaient.

De son côté, le conseil d'administration de la garde nationale de Metz n'était pas resté inactif. Le 30, son colonel-général, du Teil, avait communiqué à la municipalité :

1.Une délibération prise le 27 de ce mois par le conseil général de la commune de la ville de Longwy portant entre autres choses, réquisition aux gardes nationales de son district et des districts voisins de se réunir pour repousser par la force les troupes autrichiennes qui tenteraient d'entrer dans le royaume et jusqu'à ce que l'Assemblée nationale ait fait connaître son intention.

2.Une lettre invitative de la garde nationale de Longwy à la garde nationale de Metz.

3.Un projet de disposition à faire afin de tenir un détachement de 500 hommes de la garde nationale de Metz prêt à partir au premier signal pour se porter partout où son assistance sera jugée nécessaire. »

Le corps municipal approuva le projet et décida de demander à M. de Bouillé « de joindre au détachement de 500 hommes de la garde nationale le double de troupes de ligne qui seront principalement chargées de se réunir aux dites gardes nationales pour cet objet ; de faire fournir un nombre convenable de pièces de canon et d'attacher à leur service autant d'officiers, sous-officiers et soldats d'artillerie qu'il sera nécessaire. » Et elle ajoute : « Plein de la plus entière confiance dans la valeur, dans le patriotisme et dans les talents militaires du colonel général de la garde nationale, désire qu'il se mette à la tête du détachement national pour en diriger et ordonner les mouvements et que le commandement du détachement des troupes de ligne lui soit également confié, de quoi M. de Bouillé sera particulièrement prié. »

Lorsque la municipalité reçut, le 31, le décret du 28, qui eut dû la tranquilliser, elle continua cependant « les préparatifs et approvisionnements nécessaires en armes, poudre, balles, canons et autres munitions, pour mettre les gardes nationales du département en état de faire respecter le territoire de l'empire français, de maintenir la Constitution et d'assurer la tranquillité dans les cas où elles en seraient requises. »

Elle profita de cette circonstance pour essayer de se faire rendre le magasin à poudre de la Grève, propriété de la ville, sous prétexte d'y déposer ses munitions ; mais M. de Bouillé le déclara indispensable au service militaire.

Le 3 août, quatre officiers municipaux de Thionville vinrent s'aboucher avec leurs collègues messins, en vue de concerter leur action, le cas échéant, conformément à l'invitation de la ville de Longwy, dont il a été question plus haut; on leur remit copie des délibérations prises à ce sujet.

Le 5, M. de Bouillé mit la municipalité au courant des dispositions prises par lui pour garder la frontière ; malheureusement, il annonçait « que pour la sureté de la province, il lui fallait 50.000 hommes, qu'il n'en avait que 36.000, qu'il allait les disposer de la manière la plus convenable, mais qu'il comptait beaucoup sur les secours et l'exemple des gardes nationales pour donner l'émulation aux troupes de ligne, qu'il engageait à suivre le projet de former dans la garde nationale une compagnie d'artillerie et fournirait tous les secours dont on pourrait avoir besoin, tant en armes et munitions qu'en instructeurs. »

Ces nouvelles n'étaient pas faites pour rassurer les Messins et, juste à ce moment, apparaissent les « brigands ».

Nous transcrivons textuellement le registre des délibérations :

?Un homme qui s'était dit greffier de la municipalité de Châtel-Saint-Germain est venu annoncer de la part de sa communauté et municipalité sur l'avis donné par M. Goussaud, de Montigny, que les ennemis étaient dans les environs de Montigny et Amanvillers et qu'elles demandaient du secours.

?Le sieur Mathieu, de Vernèville est venu dire que les moissons venaient d'y être incendiées, que le piquet de Salm-Salm, établi au village de Montigny-la Grange, s'y était rendu.

En conséquence de ces deux rapports, il a été donné une réquisition à M. Bouillé pour envoyer de la cavalerie sur les lieux à l'instant même et une autre au colonel-général de la Garde Nationale pour la tenir prête.

?A 6 heures, lecture a été faite d'une délibération de Sainte-Marie-aux-Chênes portant que les brigands ravagent et incendient les moissons, mais dont les porteurs ont déclaré ainsi que les précédents qu'ils n'avaient rien vu par eux-mêmes...

?La municipalité de Rozerieulles est venu demander des armes à M. Bouillé et ses députés dirent que les ennemis étaient aux environs, comme les porteurs étaient miliciens l'on n'a pas ajouté foi à leur dire.

?M. Diêche, aide-de-camp, est venu au nom de l'État-major de la Garde Nationale demander des chevaux pour pouvoir se transporter où le service les appellerait, mais, les détachements de cavalerie étant partis, on a pensé qu'il convenait d'attendre leur retour.

?Lecture a été faite d'une délibération de Pierrevillers contenant les expressions des mêmes inquiétudes que les précédentes, mais dont les porteurs n'ont rien vu.

?Il s'est présenté un député de Saint-Privat-la-Montagne qui n'avait rien vu, mais qui assurait que le village des Paroches (lire Baroches, 4 km S.-O. de Briey) était en flammes, que le tambour-major de Hatrize en avait donné la nouvelle à Sainte-Marie-aux-Chênes.

?Trois députés de Semecourt sont venus demander des armes.

?M. Maclot, colonel de la garde nationale de Ville-sur-Yron, a dit que le matin il lui était arrivé un exprès du maire de Friauville pour lui dire que le village était en flammes, que son propre domestique y avait été à 9 heures du matin et n'avait rien vu ; que l'alarme était vive, mais qu'il ne la croyait pas fondée, que, néanmoins, il venait demander main-forte à M. Bouillé au nom de la municipalité. Il a ajouté qu'il avait envoyé de ses gardes â Mars-la-Tour prévenir de l'alarme sans en être sûr.

?A 7 heures et demie, un garde national de Jarny est venu au nom de la municipalité demander des armes pour leur sûreté quoiqu'il n'ait rien vu

On remarquera l'unanimité des témoins : « ils n'ont rien vu. » .

L'émotion paraît d'ailleurs s'être calmée assez rapidement. Le 7 août, la municipalité, écrivant aux députés à Paris, leur disait, après avoir parlé des troubles survenus à Metz du fait des miliciens : « A tant de commotions ont succédé de vives inquiétudes et des alarmes sur une invasion qu'on supposait des troupes étrangères dans la province et sur les dégâts qu'elles commettaient en saccageant et portant le feu dans les moissons. Toutes nos troupes ont été obligées de passer la nuit sous les armes et MM. de Bouillé et Périn, procureur de la commune, n'ont pas un moment balancé à partir pour vérifier les faits par eux-mêmes et après avoir parcouru, toute la nuit, les environs, ils sont rentrés le lendemain presqu'au jour et nous ont désabusé des faux bruits qu'on avait affecté de répandre ».

Ainsi s'évanouit cette « grande peur ». Une chose lui survécut cependant ; c'est le détachement de 500 gardes nationaux de Metz, toujours prêts à marcher.

Les gardes nationales de Conflans et Briey avaient offert à celle de Metz le concours de 200 des leurs en cas de besoin, les Messins leur répondirent, le 28 août, par une adresse où ils disaient :

« Nous acceptons, chers frères, avec une joie qui n'a pas de mesure, l'offre que vous nous faites de marcher avec nous au premier signal de danger ; si quelques bruits fondés parviennent jusqu'à nous, vous en serez bientôt avertis et nous courrons ensemble à l'ennemi pour le combattre, le vaincre ou mourir. »

« Nous vous engageons à exercer vos volontaires et à les accoutumer à la discipline et à l'ordre, sans lesquels le courage est inutile. »

« Nous devons vous informer que l'arrêté postérieur que nous avons pris relativement au détachement de 500 volontaires tirés parmi nous : en cas d'émeute dans nos murs en cas de trouble au dehors, ils seront toujours les premiers à marcher à la réquisition du corps municipal et sous les ordres de notre général. C'est en voyant le danger de prés que l'on se forme à le braver ».

Ce détachement prêt à marcher « en cas de trouble au dehors » n'attendit pas longtemps l'occasion « de braver le danger ». Le lendemain, 29 août, il était mis en réquisition et, le 30, se mettait en route pour participer, sous les ordres de M. de Bouillé, à la répression de l'insurrection de la garnison de Nancy.