Source article de Louis DAVILLÉ. In Le Pays Lorrain, 1925, dont je n’ai gardé que les parties concernant spécifiquement la Lorraine.

Pour plus de clarté, l’auteur a mis en italique les lettres qui s'énoncent et (entre parenthèses) celles qui restent muettes ; de même sont mis en italique complètement les formes primitives des mots actuels. 

  

Nous sommes mieux renseignés sur nos marches de l'Est ; dans ce malheureux pays, parcouru durant la guerre par des soldats de tous les coins de la France et même du monde, les noms de lieu ont été ordinairement écorchés de la façon la plus barbare, la plupart des mobilisés se croyant tenus d'en faire sentir toutes les lettres sans la moindre exception. C'est ainsi qu'ils prononçaient comme ils écrivaient Sainte-Men(eh)ou(1d) et la (W)evre, Lon(g)wy et Long(u)yon, Bri(e)y et Me(t)z ; dans la partie du département de Meurthe-et-Moselle non occupée par l'ennemi, ils faisaient également sonner toutes les lettres du mot Viller(s) et de ses nombreux composés, à moins qu'ils n'en mouillent les ll, comme dans la Haute-Marne ; de même, ils détaillaient toutes les lettres du nom commun ru(pt) et de ses dérivés, des noms propres An(i)nois ou Eu(l)mont, prononçaient invariablement x dur dans les différents Bouxiéres, dans Sau(l)xures et Sau(l)xerotte, Maxéville et Laxou, Xeuilley, Xousse et Xures, Xaintois, Xivry, Xircourt et Nomexy, Royaumei(x) et Abaumei(x), au lieu de leur attribuer tour à tour la valeur de ss de ch et de s, ou de les laisser tomber.

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Or, de la brève liste que nous avons dressée plus haut, ressort une double constatation. En premier lieu, si on en excepte quelques régions périphériques et quelques cas isolés, la prononciation des noms géographiques ressemble à celle des noms communs dont elle procède fréquemment et à celle des noms de personnes qui en sont parfois tirés : quelles que soient leur origine et leur sens, les sons de notre langue suivent, dans leur émission, la règle que l'on a pu appeler « la loi d'économie » ou « de moindre effort »; la prononciation se débarrasse ainsi des lettres encombrantes, inutiles ou peu euphoniques, pour devenir à la fois plus simple, plus nette et plus harmonieuse que ne semble le composter l'orthographe : le langage, étant un organisme naturel et vivant, doit être plus pratique et plus rapide qu'une écriture souvent figée, alourdie et fautive.

En second lieu, la prononciation des noms de lieu, comme celle de tout le vocabulaire et comme la syntaxe grammaticale, doit appliquer l'adage fameux de Vaugelas : « L'usage est le souverain maître en matière de langage » ; l'indigène et l'étranger sont tenus de se soumettre à cet usage, c'est-à-dire que les personnes originaires des différentes localités en prononceront le nom comme le faisaient leurs pères et que les nouveaux venus les imiteront ; ni les uns, ni les autres ne doivent se permettre de modifier des traditions dont ils ignorent le plus souvent la cause.

L'orthographe, n'est pas en effet, comme on est trop tenté de se l'imaginer, quelque chose de primitif, de parfait et d'intangible ; naturellement postérieure à la prononciation, elle a été fixée tardivement, souvent d'une façon inexacte, avec des lettres parasites qui ne rappellent que d'assez loin les formes antérieures ; ainsi Nomény et Prény, qui se prononcent avec e muet, se disaient jadis Priny et Nominy ; au contraire, la prononciation courante rappelle souvent d'une manière frappante la véritable origine du mot : ainsi, d'une part, les lettres l et u d'Au(l)nois et Sau(1)xures font double emploi, comme dans le pluriel aulx d'ail; d'autre part, le village improprement écrit Novéant-sur-Moselle (Moselle), s'appelle dans le pays Noviant, tout comme Noviant-aux-Prés, parce que leur nom vient directement de Noviantum. Nous nous bornerons ici, d'après des recherches personnelles à donner pour la région mosellane quelques exemples portant sur la valeur des lettres w et x; ces lettres sont héritées du moyen âge où elles servaient à transcrire des sons divers, mais leur valeur originaire, qui nous est connue par l'étymologie, a généralement été respectée par la prononciation.

La lettre w, qui représentait d'ordinaire un groupe de lettres, tantôt v ou v v, tantôt vu ou gu, avait le plus souvent le son oi ou ou analogue ou w anglais : le mot Woëvre vient de Wepvra et sa prononciation a été à peu près fixée dans les nombreux bois de (V)oivre qu'on trouve dans le département, de même Innualdivilla a donné Waville et Wasaticum Voisage (Moselle), le château de Dieu-le-Warde est devenu Dieulouard, le nom de personne Warinus a produit Garin, Varia et Voirin et le village de Woël (Meuse) se prononce Ouêl.

La graphie x est beaucoup plus compliquée, puisqu'elle répond tour à tour aux lettres sc, es, ss, c, z ou ch, et même à d'autres groupes de consonnes. Rarement ce signe garde toute sa valeur, comme dans Saxon-Sion. Par une transposition fréquente dans le langage populaire, où l'on dit précepteur pour percepteur et inversement, x représente parfois le son contraire de sc au lieu de cs, ainsi la vida Scamnis a donné Xammes en passant par la forme Eschames, plus tard écrit par un x dont on a oublié la valeur. Au contraire, dans Buxarias ou Bucsarias x ou cs s'est adouci en ss, deux lettres qui en Lorraine étaient figurées fréquemment par un x, comme dans les vieux mots auxi, graixe, tixerand ; de même Sisseiacuni a produit Sexey, qui a pris une prononciation orthographique. En second lieu, Salsuras est devenu Sau(1)xures, village qui a donné son nom à la famille du grand naturaliste suisse de Saussure, dont l'orthographe indique suffisamment la prononciation, celle du diminutif de ce village Sau(1)xerotte(s) est également marquée par le nom de la famille Saucerotte, qui en est tiré; de même que Xugney (Vosges) vient de Suniacum, les villages de Sures et de Sermaménil sont devenus Xures et Xermaménil, Puxieux doit se prononcer comme Puzieux (Moselle), puisqu'ils sont tous deux tirés de Puteoli, diminutif de Puteus, puits, qui a donné Puxe. En dernier lieu, Marcheville a donné successivement Marchéville et Maxéville, Porchericurtis a produit Pissérécourt, puis Pixérécourt, d'où est tiré le nom du dramaturge lorrain, qui a gardé la prononciation dure. Chenliacum s'est écrit Xeuilley, comme hucherie s'écrivait huxerie; enfin dans les mots Royaumei(x) et Saint-Max tirés de Regalis mansus et de Saint-Mord ou Saint-Mars, contraction de Saint-Médard, l'x correspond tour à tour aux groupements ns et rd ou rs.

Cette prononciation régionale forme ainsi un élément de l'histoire dans chaque localité et a une saveur de terroir.