Daillerie recueillie à Woél, par L. LAVIGNE. et publié dans le Pays Lorrains, 1925

   « Dailler », en patois meusien, c'est intriguer les filles à la veillée, au moyen de questions burlesques ou mordantes qu'on leur lance à travers la fenêtre. Dans ces « dailleries », on mêle un peu de tout : devinettes rustiques, personnalités satiriques, déclarations facétieuses, plaisanteries salées. Parfois, on se renvoie la balle comme au jeu de paume. Quand on a affaire à un garçon et à une fille ayant la mémoire bien meublée et la répartie prompte, cette bataille à coups de langue ne laisse pas d'être divertissante et de mettre la galerie en humeur...A. THEURIET (Mme Heurleloup.)

   C'est, en effet, une très vieille coutume en Lorraine, un usage qui vient du passé profond, que d'aller « dailler » le soir aux fenêtres. Et cette coutume se meurt doucement par l'indifférence des générations nouvelles, qui méprisent ces vieilleries. Antique cérémonie, avec un rituel et des règles qu'on n'abandonnerait pas, une fois qu'on l'a commencée. Mystère bizarre et compliqué qu'on accomplit avec une sorte de gravité recueillie.E. MOSELLY (Terres lorraines.)

   A Woél, un soir de décembre. Une quinzaine de personnes sont au veilloir, chez les Colnard. Dans la vaste cheminée, les gros « tocs » font un feu à  rôtir un boeu.f Les femmes et les filles tricotent ou filent, en cercle, sous la lampe. Les hommes, assis autour du feu, les pieds sur la « taque », fument. C'est presque le silence, c'est presque le sommeil. Tout à coup « Toc-Toc » à la fenêtre, chacun sort de sa torpeur et le sourire est sur toutes les lèvres.

La mère Colnard :Et puis quoi ?

Une voix déguisée dehors :Voulez-vous dailler ?

Un homme du veilloir :Ma fi ! oui ! on daillera,

Ça nous réveillera :

Mais si c'est pour mal dailler,

A not' derrière, mettez vot' nez,

La voix du dehors :Je suis un tout petit marchand.

Je vends ma hotte et ce qu'il y a dedans :

Je commence par mon chapeau noir, 

En vous souhaitant le bonsoir.

L'homme du veilloir :Moi ! j' vous vends mon chapeau gris,

En disant : Bonsoir la compagnie.

Une jeune fille dehors :Bonsoir l'une, bonsoir l'autre,

Mon bon ami, par-dessus tout' autre ; 

S'il n'est pas ici, il est ailleurs, 

Bonsoir, mon cœur I

L'homme du veilloir :Vous, Mademoiselle, qui êtes si confidente,

Pour des amants, vous n'en avez guère :

Le peu que vous avez, quand ils sont prés de vous,

C'est pour se moquer de vous.

Voix déguisée d'homme dehors : Je vous vends nos chandeliers de fer,

Qui sont sur la porte de derrière,

Eclairant les amoureux

Qui sortent de chez vous bien honteux.

Une fille du veilloir :Je vous vends nos chandeliers d'argent

Qui sont sur la porte de devant, 

Eclairant les amoureux

Qui sortent d'ici bien heureux.

La voix déguisée dehors :Je vous vends les quatre quarts de mon jardin.

Dans le premier : un romarin,

Je voudrais demander vot' main.

Dans le deuxième, une rose,

Je demanderais bien, mais je n'ose.

Dans le troisième : un laurier,

Je vous embrasserais, mais n'oserais.

Dans le quatrième : un citron,

Hélas, il défend aux filles d'embrasser les garçons.

La jeune fille du veilloir : Je vous vends ma petite pochette

Qui est pleine de noisettes ;

Si vous êtes mon amoureux,

Nous les casserons tous les deux ;

Mais comme vous ne m'êtes rien,

Vous les casserez à la queue de not' chien.

La voix du dehors fichée :Je vous vends les quatre pieds de not' table :

Montez dessus et allez au diable.

Une voix de fille, dehors,ton sec : D'un Je vous vends notre cuiller à pot,

Que le diable vous casse les os,

Les petits et les gros,

Pour en faire des manches à couteau,

Pour vous écorcher la peau.

Un homme du veilloir, narquois : Dites-moi, coureuse de gouttières,

De quelle couleur sont vos jarretières ?

La jeune fille dehors, avec aplomb : Elles sont d'une et d'autre.

Mes amours ne sont pas les vôtres.

L'homme du veilloir : Je vous vends la lanterne d'argent,

Qui tourne à tous les vents, Le rossignol est dedans.

Il vous dit « Daillez, Daillez »,

Demoiselles à marier ;

Quand vous aurez enfants à remmailloter,

IIl ne sera plus temps d'aller dailler.

La jeune fille du dehors : Je vous vends le bord de ma cotte,

Mais ne me croyez pas si sotte.

De me lever si matin

Pour dailler avec des gens qui ne savent rien.

Une voix d'homme dehors : Je vous vends ci, je vous vends ça,

De la mélasse entre deux plats ; 

Si vous avez peur qu'on y touche, 

Mettez-là dans votre bouche ; 

Si vous avez peur qu'on la rentre, 

Mettez-là dans votre ventre.

L'homme du veilloir : Je vous vends mon armoire,

Pleine de liqueurs à boire, 

La clef est perdue d'hier : 

Buvez à mon derrière.

Tous dehors :Bonsoir ! Vot' derrière, prenez-le à poignée!

Et allez le porter au marché.

  Le père Colnard furieux se lève et sort, mais, dehors, tous les dailleurs se sauvent comme une bande de moineaux.

(Recueilli à Woél, par L. LAVIGNE.)