Source : H. LEBRUN, instituteur, Le Pays Lorrain, 1925

La vaccine au début du XIXe siècle

 

L'article 6 de la loi du 15 février 1902 sur la protection de la santé publique, rend obligatoires la vaccination antivariolique au cours de la première année de la vie, ainsi que la revaccination an cours de la onzième et de la vingt et-unième année.

Ces excellentes mesures, destinées à préserver notre malheureuse humanité des ravages d'une des plus terribles maladies, ne reçurent une application pratique qu'en 1905, et nul n'ignore aujourd'hui, même dans les communes les plus arriérées, ce qu'on appelle vulgairement le Service de la Vaccine.

Les statistiques nous apprennent que, depuis la mise en vigueur de la loi du 15 février 1902, le nombre des varioleux a notablement diminué, ainsi que la virulence du mal chez les malheureux qui en ont été attaqués.

Mais, nibil novi sub sole, rien de nouveau sous le soleil... Il y a plus d'un siècle que l'autorité administrative s'était émue des ravages causés par la variole et avait essayé de les prévenir. Par une circulaire du 9 mai 1808, adressée aux sous-préfets et aux maires de son département, M. Himbert , préfet des Vosges, s'efforçait d'organiser le service de la vaccine.

J'apprends, Messieurs, que la petite vérole (NB : la variole) existe dans plusieurs communes du département ; c'est, vous le savez, dans la saison actuelle que cette épidémie est ordinairement très dangereuse ; nous ne devons pas perdre un instant pour mettre en usage les moyens qui peuvent en arrêter les progrès ; ces moyens sont connus : la vaccine seule les réunit, et ils sont si sûrs, si efficaces, si faciles à employer, qu'un administrateur ne peut désormais les négliger, sans charger sa responsabilité des maux dont la petite vérole peut être la source. »

Suit une série de prescriptions destinées à organiser pratiquement le service ; en voici quelques extraits :

« Le maire fera connaître aux habitants.., à l'issue de la grande messe... combien ils doivent être empressés à profiter d'un moyen qui leur est offert pour préserver leurs enfans d'un fléau redoutable, d'un fléau qui a souvent détruit les espérances les plus chères des familles, et qui a tant influé sur la population... Il pourra annoncer que les enfans (excepté ceux des riches) seront vaccinés gratuitement, le Préfet étant assuré que le Gouvernement est dans l'intention de récompenser les personnes qui s'occupent de la propagation de la vaccine.

« MM. les Curés et desservans qui tous, à l'exemple de leur Evêque, ont dû apprécier les avantages de la vaccine, sont instamment invités à concourir, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, au succès des mesures prescrites ci-dessus.,

« Les vaccinateurs feront appel au concours des sages-femmes et toutes autres personnes qui auraient le désir et l'intelligence nécessaires pour vacciner, afin de leur apprendre la méthode à suivre. »

Un compte-rendu des opérations, conforme à un modèle annexé à la circulaire, devait être adressé pour le 3o juin au sous préfet de l'arrondissement, en même temps qu'un « Etat nominatif des individus qui ont été attaqués de la petite vérole, depuis le ter janvier 18o8 jusqu'au… »

Il est à remarquer que le choix des médecins-vaccinateurs était laissé à l'initiative des maires, qui devaient simplement aviser la préfecture du nom du médecin choisi. Le vaccin était fourni par la sous-préfecture à qui devaient s'adresser les médecins, officiers de santé et sages-femmes désireux d'en obtenir.

Le 17 mai 1808, nouvelle circulaire interdisant aux enfants de suivre les convois d'individus morts de la petite vérole. « Ne permettez donc jamais qu'ils accompagnent les convois... »

Le 19 août de la même année, M. le Préfet se loue du zèle d'un grand nombre de maires qui se sont empressés d'appeler près d'eux des hommes de l'art pour administrer aux enfants de la commune le préservatif de la petite vérole     

Cependant, certains maires sont restés indifférents ; M. le Préfet les rappelle à l'ordre. « La petite vérole qui, dans ce moment, exerce des ravages dans plusieurs communes, doit allarmer (sic) la tendresse des pères... Rappelez-leur de la manière la plus pressante ce que leur devoir leur commande. Ne vous découragez pas par les difficultés qui pourraient se présenter ; combattez-les toutes ; rendez-vous, s'il en est besoin, dans l'intérieur des familles avec le vaccinateur ; portez-leur vous-même le remède qu'elles devraient s'empresser d'aller chercher au loin, si l'administration, moins prévoyante, n'allait pas au-devant de leurs besoins... »

Le 9 novembre 1809, nouvel appel pressant adressé aux retardataires dans l'envoi des comptes-rendus : « Hâtez-vous, Messieurs, de prendre à cet effet les mesures que je vous ai indiquées. Je vous recommande de nouveau ces deux objets, ils sont dignes de vos soins les plus attentifs, et je vous l'ai déjà dit, ilsentrent même dans la série des principaux devoirs des administrateurs. »

Le 30 juillet 1810, M. le Préfet se plaint du peu d'empressement apporté par les populations à se soumettre à la vaccine et encourage les maires à lutter contre l'indifférence des parents. Il leur rappelle que « désormais, ils n'ont plus de difficultés à craindre relativement à l'indemnité qu'il est juste d'allouer aux vaccinateurs ». Il leur signale des récompenses décernées au nom du Gouvernement : « J'ai eu la satisfaction de remettre une médaille d'encouragement à M. Grosjean, docteur en médecine à Remiremont, et à M. Didelot, curé desservant à Gerbépal. Je solliciterai d'autres récompenses pour ceux qui se seront le plus distingués. »

Le 13 juin 1811 « Je suis instruit, Messieurs, que la petite vérole s'est manifestée dans plusieurs parties du département. Ce fléau se propage toujours avec rapidité, et il n'y a pas de temps à perdre pour prévenir ses ravages... » M. le Préfet prie à nouveau les maires et les curés d'insister auprès des parents :

« S'il s'en trouvait encore parmi eux qui fussent assez obstinés, assez ennemis de leurs amilles pour refuser le bienfait qui leur est offert, rappelez-leur que

S. M. le Roi de Rome vient d'être vacciné. Ce grand exemple donné par le Souverain lui-même doit dissiper tous les doutes, et je me persuade qu'il n'y aura aucun père de famille qui ne s'empresse de le suivre. »

Les extraits ci-dessus des circulaires préfectorales suffisent pour montrer l'importance que M. le préfet Himbert de Flégny attachait à l'organisation sérieuse et pratique du service de la vaccine. Comment ses instructions ont-elles été comprises et appliquées dans les communes du département des Vosges ? Nous avons procédé à quelques recherches dans les archives de la petite commune de Bréchainville et nous donnons ci-dessous les résultats de notre enquête.

Le premier document relatif à la vaccine est un compte-rendu détaillé des opérations qui ont eu lieu le 13 mars 1811, inscrit au registre des délibérations du conseil municipal par Nicolas Marchai le jeune, secrétaire de la mairie. Nous le transcrivons en respectant scrupuleusement l'orthographe.

« Ce jourd'hui Treize mars Dix huit cent onze, c'est présenté en cette commune Le sieur Champion, Docteur en médecine résidant à Bourmont (Haute-Marne), Lequelle étant muni de vaccin.

Nous, Maire de la Commune de Bréchainville Lavons invité à vacciner Les Enfants que Leur père ou mère voudraient faire vacciner, après Les avoir engagé à User et Profiter de L'heureuse découverte de la vaccine, suivant que les circulaires de Mons, le Préfet nous y invitait, avons fait savoir par Le Son de la Caisse que le sieur Champion consentoit, avec un zèle Désintéressé, à se prêter aux Bien de Lhumanité Et qu'il invité Les pères et mères à conduire Leurs Enfants à La maison commune Cejourd'hui à sept heures du matin où il commencera L'innoculation ; voulant tenir note des Enfants vacciné dans cette commune, nous avons dressé le présent procès-verbal avec la Liste des vaccinés Telle qu'ils Lont Eté, savoir :

i. Euphrasie Saline. — 2. Marie-Jeanne Saline. — 3. Marie-Anne Salme, filles de Bernard et de Marie-Jeanne Marchai. — 4. Nicolas Gillet, fils de Pierre et de Marie-Anne Marchal, — 5. Louise Fourier. — 6. Nicolas Fourier, fille et fils de Nicolas et d'Anne Claude. — 7. Marie Noël, fille de Pierre et de Colombe Colot. — 8. Joseph Dinet, fils de N... et Libaire Dinet. — 9. Jean-Joseph Thouvenin, fils de Claude et de Françoise Maget. — Fin de la première vacci­nation. Le modèle à envoyer à M. le sous-préfet est au Tome premier, page 24 de la circ. off

Les séances de vaccination se poursuivent très irrégulièrement. Nous avons relevé :

Vaccination du 26 mai 1816 par M. Le comte : 1 garçon, 4 filles  (pour 2 de ces dernières, on a ajouté : n'a pas pris.)

Vaccination du 11 mai 1817: 5 filles, 2 garçons

27 avril 1820 : 8 garçons, 10 filles.

19 août 1825 : 9 filles, 3 garçons.

Vaccination du 3 septembre 1825  : 7 garçons, 6 filles.

19 septembre 1825 par M. Guillery, 4 filles, 4 garçons.

20 mai 1828 : 3 garçons, 5 filles .

28 mai 1831 : 4 garçons, 3 filles.

15 juin 1841: 12filles, 9 garçons.

Ici s'arrêtent les renseignements que nous avons pu recueillir. On remarquera que les instructions préfectorales n'étaient suivies que très imparfaitement. Au lieu de la vaccination annuelle prescrite, on ne trouve que 11 séances en 30 ans, dont 2pour chacune des années 1825 et 1828. Si la vaccination s'était poursuivie régulièrement chaque année, Nicolas Marchal, historiographe très scrupuleux, n'eût pas manqué de le signaler. Mais on ne doit pas en conclure qu'on a renoncé radicalement à la pratique de la vaccine ; il est plus probable qu'elle s'est simplement affranchie de la tutelle administrative, et que médecins et officiers de santé en ont abandonné le soin aux sages-femmes, tout au moins dans les communes rurales. Nous nous souvenons, en effet, avoir vu opérer ces honorables matrones dans des maisons particulières, où les mamans apportaient leurs enfants. Que de grosses larmes et quel concert assourdissant !

On ne gardait aucune trace officielle de ces opérations.

Les sages-femmes ont donc coopéré activement et utilement à la propagation de la vaccine et bon nombre de gens doivent à leurs soins éclairés d'avoir été préservés des atteintes de la redoutable maladie.

Aujourd'hui, les jeunes filles qui se destinent à cette honorable profession doivent suivre des cours spéciaux dans une Maternité ou un hôpital, et on ne leur délivre qu'à bon escient le diplôme qui leur permettra de l'exercer. Il n'en a pas toujours été ainsi, et M. le préfet Himbert de Flégny, dans une circulaire du 8 septembre 1810, prescrivait aux maires el de dénoncer à M. le procureur impérial les femmes qui exerceraient sans diplôme en bonne forme, pour les faire condamner, conformément à l'article 36 de la loi du 19 ventôse, an XI, à 100 francs d'amende pour la première fois, et, en cas de récidive, à une amende double et à l'emprisonnement. »

Bien mieux, si nous remontons à un demi-siècle en arrière, nous verrons que les sages-femmes étaient tout simplement élues par les femmes de la communauté, ainsi que le prouve le procès-verbal ci-dessous, extrait du Registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de Pargny-sous-Mureau pendant l'année mil sept cent soixante-cinq.

«  Cejourdhuy vingt-cinq mars mil sept cent soixante cinq, Anne Masselot, femme de Jean Colon, manouvrier de cette parroisse, âgée de quarante-huit ans, a été élue dans l'assemblée des femmes à lu pluralité des suffrages pour faire l’office de sage femme et a prêté le serment ordinaire entre mes mains conformément au rituel de ce  diocèse. » Signé : LE BLANC, curé de Fargny

Le 12 avril 1774, même formule de procès-verbal pour l'élection de Anne Renard, femme de Pierre Goliard, âgée de vingt-cinq ans.

Les termes de ces procès-verbaux de l'élection des sages-femmes et leur prestation de serment entre les mains des curés montrent qu'il en était de même dans toutes les communes du diocèse de Toul ou de Saint-Dié  En effet, sur les registres de baptêmes, etc., de la paroisse de Rollainville, nous trouvons exactement la même formule pour le procès-verbal de l'élection de Marguerite Mignot, veuve de Claude Oudin, âgée d'environ soixante ans, à la date du « ne mai 1770. »


Commentaire : La vaccination contre la variole a été découverte en entre 1770 et 1790.  C'est en 1796 que Jenner fit reconnaître son innocuité. Cette maladie est maintenant considérée comme éradiqué dans le monde, le dernier cas datant de 1977...  Pendant ces deux siècles, cette maladie très contagieuse a fait des ravages, une personne sur cinq atteintes en mourrait, les autres étaient défigurées. 

Aujourd'hui, il nous en reste deux choses :

- un mot : le mot vaccin vient de vaccine qui était la version bovine de la variole et dont le virus  été utilisé pour confectionner les premiers vaccins ;

- une possible  arme chimique par diffusion dans l'air, le ministère de la santé a donc établi un plan national de réponse à une menace de variole.

Pour en savoir plus : Wikipédia , le site du ministère de la santé