Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

 

Monsieur Laurand est un homme corpulent, dont la figure poupine, fraîchement rasée, respire la santé. Il a le port majestueux d'un maire inamovible, d'un homme riche qui ne s'est pas fatigué à piocher la terre et à qui beaucoup d'administrés ont des comptes à rendre. Il parle lentement, il n'élève jamais la voix, son langage est choisi. Il a su adroitement écarter de son conseil les gens qui ne pensent pas comme lui et qui, à l'occasion, mettraient le nez dans les affaires de la commune : les élus sont ses débiteurs ou ses obligés.
Il habite, en face de l'église, la plus belle maison du village, Bien que gros propriétaire, il ne cultive pas ; ses fermiers travaillent pour lui. Il est l'obligeance même, et, dans les moments difficiles, il est toujours prêt à avancer aux petits manœuvres quelques écus réclamés par le percepteur. On lui paye régulièrement les arrérages. les uns en pièces de cent sous, les autres en bichets de blé. Il en est cependant qui ne payent rien, parce qu'ils ne le peuvent pas ; mais, quand la somme dévient rondelette, Monsieur Laurand, qui tient à jour sa comptabilité, sait qu'il y a à l'Embanie une chénevière, au Saulcy, un bout de pré qui fait bien son affaire, et il a tout ce qu'il faut pour rédiger un sous-seing privé.
Monsieur Laurand se dit bon chrétien ; il ne manque pas un office; il a sa place réservée au premier banc, devant l'autel de Saint Nicolas. Il lit pieusement épîtres et évangiles dans un gros missel à couverture de parchemin; il est le premier à recevoir les bénédictions du Seigneur et les coups d'encensoir de M. le curé; il donne à toutes les quêtes, mais jamais plus d'un sou à la fois.
Monsieur Laurand est économe: on le dit même un peu avare; de chez lui, ne sort que la fumée; cependant, il plaint les malheureux, et leur vient en aide à sa façon. Les mauvaises langues racontent qu'un soir, alors que la vieille servante Catherine jetait sur le fumier l'eau chaude où elle avait fait cuire des oeufs à la coque, son maître l'avait bien grondée : « C'ost maou doumèche, i si bon bouillon pou li poures ! » (C'est bien dommage, un si bon bouillon pour les pauvres.).