Source : Commandant LALANCE, Le Pays Lorrain, 1904

Avez-vous remarqué dans notre pays lorrain la grande quantité d'hommes et de femmes qui vivent de la forêt, de la forêt dont ils exploitent tous les menus produits, de la forêt dont ils tirent des restes comme ceux qui pourraient tomber de la table du riche. Pauvres diables souvent trop faibles ou trop inintelligents pour se plier aux gros travaux de la plaine ou de l'usine, souvent aussi paresseux et indisciplinés, aimant le grand air, le beau soleil et sachant se contenter de peu.

C'est que c'est une ressource que la forêt dont on peut rapporter tant de choses, depuis les grosses charges de bois mort qui chaufferont la masure en hiver jusqu'aux herbes tendres dont on nourrira la chèvre ou les lapins. 11 y a toujours à glaner pour la vieille femme comme pour l'homme encore vigoureux.

Voyez cette vieille, elle va cueillir les muguets, les fraises, les noisettes, les mûres, les brimbelles, les champignons, que sais-je encore, qu'elle porte à la ville et dont elle revient heureuse avec quelques sous. L'homme se spécialise dans l'arrachage des églantiers, des jolis-bois, des anémones ; peut-être braconne-t-il un peu. L'un et l'autre connaissent tous les cantons, tous les fourrés, tous les sentiers. Ils savent où trouver les produits : les jeunes taillis et les clairières qui vont fournir les fraises, les orées chargées de noisettes, les buissons d'épines noires où se cueilleront les prunelles quand le moment sera venu ; ils connaissent les champignons, et tout cela ils l'exploiteront en s’enlisant dans les fossés, en déchirant leurs misérables vêtements et jusqu'à leur vieille peau tannée par les intempéries,

L'un des spécimens les plus curieux du genre gîtait quelque part à Champi­gneulles ou aux alentours, je ne sais. Vous l'avez vu sans doute : petit mais trapu, semblable à un têtard de chêne noueux, l'oeil mobile, inquiet, comme â l'affût, la barbe inculte, les vêtements crottés, la hotte sur le dos, son fidèle hoyau suspendu à son bras gauche. Il connaissait toute la forêt de Haye depuis les fourasses de Laxou et de Villers jusqu'à la côte de Sainte-Acaille prés de Marbache. Aucune des sinuosité du massif n'avait de secrets pour lui et il vous aurait conduit les yeux fermés à la fontaine des « Quatre-Marronniers » aussi bien qu'au cabaret appelé « Le Rendez-vous des Pêcheurs ».

N'est-il pas venu vous offrir des fougères, des primevères, des tuteurs, des pierres de roche ? Il vous aurait offert la forêt elle-même pour peu que vous l'eussiez encouragé. Son fidèle hoyau n'était-il pas là pour arracher et défricher ? Les propriétaires le supportaient, les gardes le souhaitaient à tous les diables et l'accusaient de tous les méfaits sans jamais pouvoir le prendre en défaut. Nos lois, issues de vieilles coutumes, ont une certaine indulgence pour les riverains des forêts. Nos ancêtres n'y vivaient-ils pas ?

Son histoire est des plus curieuses ; il la contait volontiers à l'une de ces heures fréquentes où son gosier était humecté et il l'était souvent. Dans ses voyages à Nancy, il s'arrêtait à tous les cabarets du faubourg des Trois-Maisons où résidait sa clientèle ordinaire et lorsqu'il reprenait le chemin de Champigneulles après une livraison importante, il était tout a fait bavard. Si on lui adressait des reproches sur son ivrognerie, il s'excusait en disant « Tout cela voyez-vous, c'est la faute à 70, si vous aviez vu les Prussiens d'aussi près que moi » et le chapelet allait s'égrenant sans suites mais aussi sans fin. Un jour pourtant j'eus le courage d'écouter, de questionner, d'endiguer et de canaliser le torrent de paroles. Je voulais savoir.

Le héros se nommait Jean-Pierre. Il était originaire de Rémilly, gros village lorrain très connu, presque une petite ville puisqu'il a son chemin de fer et sa rivière, la Nied.

Malgré que ses habitants s'en défendent aujourd'hui, on y parlait en ce temps-là le patois messin expressif et sonore et il court encore sur Rémilly des dictons bien connus dans cet idiome.

Ç'a les genss'clé Remiy qu'ont m'cheu ollé au vin qu'au motin.

Qua lé kiache de Remiy fà diii, lé ci d'Utonco fà boum, po far vour qué l'a pu groùsse.

Et ce calembour horrible :

Ç'a c Remiy qui n'y è i bé motin : cin kiachis et qouette cents kiaches (cinq clochers, quatre sans cloches).

- Et tant d'autres que je ne cite pas car ils n'ont rien à faire ici.

Apres une jeunesse batailleuse où il avait tâté un peu de tout ce qui se fait à la campagne et où il avait surtout marqué ses goûts pour la vie au grand air et l'indépendance, Jean-Pierre était parti pour son sort. Il avait trouvé le moyen d'entrer dans un régiment d'infanterie de Metz et y avait même gagné les galons de caporal.

Il lui avait fallut un effort considérable à cet être indompté et avide de liberté, pour se plier à l'étude de la théorie et aux exercices des élèves caporaux. Là, toutefois, s'était borné l'effort ; bien vite, il avait deviné, ce philosophe, que le galon ne fait pas le bonheur et qu'un bon poste d'embusqué convenait mieux à son tempérament. Il manoeuvra si bien qu'il obtint le poste de caporal de l’infirmerie.

Il avait d'ailleurs la vocation car après quelques semaines de stage, il était aussi bien en état de prescrire 5 centigrammes d'ipéca ou de faire avaler une cuillerée d'iodure de potassium que le vieux major du régiment. Il n'avait pas non plus tardé à exploiter la situation. Moyennant quelques gouttes à la cantine, il se faisait le protecteur des carottiers et enseignait même tous les trucs infaillibles pour se faire reconnaître malade.

C'était un personnage dans le régiment que le caporal d'infirmerie Jean-Pierre, d'aucuns s'en souviennent. Quand, le dimanche, il sortait de la vieille caserne Coislin, tous les cabarets du Quarteau et, le soir, le bal Maguin de l'Abreuvoir regorgeaient de ses courtisans. On disait même que sur certaines maladies, il en savait plus long que son chef. C'est là que le trouva la guerre de 1870.

Loin de rester derrière ses pots de tisane, ses camarades le réclamant, il suivit son médecin-major et dès Forbach, à la première affaire, il était retenu par l'ennemi vainqueur. Deux jours après, il faisait la nique aux Prussiens, retraversait le village natal et courait après son régiment sous Metz. Il y subit le blocus tout au long.

Sans combattre, sans tirer un seul coup de fusil, il est partout où il se passe quelque chose. Il a l'oeil à tout, il secourt, il recueille, il apporte, il remporte et son concours est  précieux à ceux qui l'environnent. Quant aux nouvelles du dehors, il en a toujours de très sûres qu'il a prises on ne sait où et qu'il affirme avec un aplomb imperturbable. Il est aux ambulances, au camp, il commissionne, il trouve de la viande de boeuf, il découvre du sel, il sait apitoyer pour ses chers mal-ides, pour ses blessés, niais, tout de même, ne s'oublie pas. Ce n'est pas la soeur de charité ; c'est le soldat industrieux, fricoteur, gai, ficelle, mercantile et bon garçon.

Il raconte, et je le tiens pour exact, qu'au combat de Ladonchamps, il dit aux brancardiers enlevant un gros officier allemand blessé. « Quels beaux saucissons vous allez faire avec celui-là » et que le pauvre teuton, comprenant le français, leur jeta un regard angoissé.

A la capitulation, il lui fallut prendre le chemin de l'Allemagne au milieu de ses camarades qu'il encourageait toujours. Expédié comme eux dans un wagon à bestiaux, lui qui a trouvé le moyen de manger et de se soutenir alors que tous les autres sont débilités, il profite d'un arrêt du train près de Courcelles pour sauter dans le talus au moment où le train se remettait en marche. 11 essuya quelques coups de fusil inoffensifs et ce fût tout.

Mettant en oeuvre toutes les ressources de son esprit inventif dans cette vallée de la Nied qu'il connaît sur le bout du doigt pour l'avoir parcourue et exploitée, pour y avoir braconné sur terre et sur eau, il gagne le bois de Sorbey et s'éloigne de la ligne gardée par les landwehriens. Marchant la nuit, couchant le jour, tantôt dans les bois, patoisant avec les paysans qui ont tant vu et tant secouru de ces échappés, il gagne Lamarche et de là Bourges pour repartir à l'armée de la Loire où il recommença à jouer son rôle.

Il l'aurait joué longtemps, toujours insaisissable, si la paix n'était venu faire dévier le cours de ses occupations.

Libéré après la guerre, il est revenu dans son cher village, mais tout s'y transformait. Des étrangers y prenaient pied, des gendarmes, plus sévères que les anciens Pandores, parcouraient les campagnes, un vent soufflait qui emportait tout vers la France et lui, comme tant d'autres, s'est laissé déraciner. Il a abandonné Remilly et les bords de la Nied pour établir son quartier général à proximité de cette forêt de Haye qu'il se proposait d'exploiter à sa manière.

L'an dernier j'avais trouvé le pauvre vieux bien fatigué. Il lançait encore des imprécations aux Prussiens qui « lui en ont fait voir des dures mais auxquels il a joué de bons tours » ; on sentait que ses membres s'amollissaient et qu'il ne pouvait plus grand chose. Il le reconnaissait lui-même : « C'est la faute à 70, disait-il, si vous aviez couché comme moi, etc».

Il est encore venu en octobre dernier, avec son inséparable hotte, une des dernières de la Lorraine, me demander s'il me faudrait des églantiers, des pierres de roche, etc. Il avait les mains et la figure couvertes d'ecchymoses et d’écorchures encore fraîches que lui avaient, sans doute par vengeance, décoché les buissons du ravin de Belle-Fontaine furieux d'être dérangés dans leur végétation libre. Naturellement, il me fallut encore subir : « C'est la faute à 7o etc. » que je savais déjà.

Hélas ! l'hiver s'est passé et il n'est pas revenu mon vieux Champigneulles, comme je l'appelais. Un jour, que j'en manifestais mon étonnement à un autre de ses clients, j'appris qu'il était mort.Dans une circonstance où il avait trop humecté son gosier et trop conté son histoire, il s'était fait battre par ceux qui auraient dû le. défendre. Honteux de lui-même, confus - de sa faiblesse, persuadé qu'il ne pourrait plus rien à l'occasion contre ses ennemis de 70, emporté par la fièvre de l'alcool qui le minait depuis longtemps, il est allé au-devant de la vieille camarde qu'il avait nargué si souvent.

Les rangs vont s'éclaircissant parmi les acteurs du grand drame qui a bouleversé notre pays lorrain et, les uns après les autres, ils disparaissent souvent brusquement. Il avait peut-être raison, le vieux caporal Jean-Pierre : « C'est la faute à 70. »