Le Pays lorrain : revue régionale bi-mensuelle illustrée / dir. Charles Sadoul 1907 - article de Louis GILBERT

Tout le monde sait quelle place considérable tient notre contrée, dans l'histoire de la sorcellerie, et quelle redoutable énergie ont constamment employés les tribunaux criminels pour réprimer ce fléau. Les faits de ce genre étaient fréquents non seulement dans les campagnes, mais même à Metz. « Les Messins, dit M. Worms, avaient grande créance dans les sortilèges et les sorciers et plus grande peur encore des maléfices. Faisait-il mauvais temps, la récolte avait-elle été insuffisante, les vignes avaient-elles été gelées, c'était grâce aux sorciers, grâce à leur influence néfaste et mystérieuse ou bien c'étaient quelques impies qui avaient travaillé le dimanche ou un jour de fête. Pour détruire la puissance magique et apaiser le ciel, on brùlait sur le Pont-des-Morts un sorcier et plus souvent une sorcière, et on condamnait à l'amende ou on exilait les coupables d'infraction à la loi religieuse. »

Ce n'est pas à une époque de barbarie et d'ignorance que se sont passés ces faits regrettables, mais à la fin du XV°e siècle et au commencement du XVII°, sur le seuil de ce grand siècle de Louis XIV, où le génie français devait atteindre son apogée!

Quel a été le nombre exact de sorciers mis à mort ? Il est impossible de le dire même approximativement, car le plus grand nombre des procès ont disparu. La bibliothèque de Metz possède dans un volume manuscrit une faible partie des nombreuses procédures instruites à cette époque, et il est facile, en les compulsant, de se faire une idée exacte de la manière dont se passaient ces mystérieuses enquêtes. Ce fut donc un grand bienfait que l'établissement d'une cour souveraine qui fit disparaitre cette foule de juridictions où l'ignorance des juges égalait, pour ainsi dire, la barbarie des formes et la rigueur des supplices.
Quelle sinistre éloquence dans cette simple phrase de l'histoire du Parlement de Metz, de M. Michel : « Dans le mois d'Aoùt et de Septembre 1588, la justice de Plappeville fit brûler 25 sorciers de ce village, entre le Pont-des-Morts et le Pontiffroy. Peut-être, dit le chroniqueur de Saint-Clément, que les biens avaient été la cause de leurs accusations. »

En 1593, huit autres de ses habitants furent brûlés comme sorciers, savoir : la veuve de Collignon le Hardier ; Catherine la Hairlaye ; Briatte Gravelotte ; Béatrix, femme Lecomte ; Pierre Martin et Jeanne
sa femme ; Didier Parrin dite Soufflotte et Nicole, femme de Masson ; celle-ci s'était tuée dans sa prison pour se soustraire aux tortures de la question. Ce sont Marguerite, femme Reigner, de Plappeville et Catherine femme Leblanc, condamnés au feu pour la même cause, qui terminèrent en 1594 cette triste liste d'innocentes victimes.

Sorciers et sorcières n'étaient point rares non plus à Woippy, ainsi que dans plusieurs villages voisins, tels que Lorry, Saulny, Norroy-le-Veneur, Plesnois, Semécourt, Fèves, Marange, Talange, Mézières, etc.

A partir de l'établissement de l'inquisition qui eut lieu à Metz vers la fin du XV° siècle les sorciers furent activement recherchés, emprisonnés et presque toujours condamnés à périr sur le bûcher. De tous les procès instruits à Woippy, devant un tribunal spécial établi par le Chapitre de la Cathédrale de Metz, et composé du maire et des échevins du village, 5 seulement sont parvenus jusqu'à nous.

En 1519 fut condamné une jeune femme, dont le seul crime était d'être la fille d'une sorcière condamnée à mort pour ce crime. Il est nécessaire pour expliquer ce reproche, d'ajouter qu'à cette époque on croyait que toutes les sorcières vouaient au démon leurs enfants qui, par conséquent ne pouvaient manquer de le servir. En 1591 ce fut le tour d'un homme natif de Bayonville et demeurant à Woippy, Clément Philippin Terillon, qui fut accusé de sortilège et pour ce fait jeté en prison et plus tard condamné à mort et à être brûlé. Le mois suivant de cette même année, eut lieu un nouveau procès qui se termina également par une sentence de mort. Ce fut celui de Simonate, femme de Claudon Florentin, habitant de Woippy, qui était accusée par Térillon d'avoir renié Dieu, d'être entrée en relation intime avec le démon, auquel elle donnait le nom de Malifis ; d'avoir, en outre, fait périr un cheval rouge au moyen d'une poudre qu'elle avait jetée dans son avoine ; enfin, d'avoir, toujours avec cette poudre empoisonné une femme et plusieurs enfants .

En 1593, un semblable procès fut intenté à Colotte, femme de Toussaint Guillaume qui, « par sa propre confession tant volontaire que questionnaire se trouva avoir adhéré au diable, renoncé Dieu le Créateur et pris pour son maistre, Sathan qu'elle appelle Presinet ».

Le dernier procès enfin, qui a été instruit à Woippy, fut celui de Mangin Maréchal en 1622.

Le village de Saulny, lui aussi, revendique le triste honneur d'avoir été le théâtre de pareilles condamnations, car souvent on y brûlait des femmes pour crime de sorcellerie, et notamment en 1481, 1485 et 1488. Cette dernière année fut celle du Jubilé, dont les processions nombreuses furent constamment troublées et interrompues par des pluies torrentielles qui firent manquer les récoltes. On attribua ces intempéries aux maléfices des sorciers, et les bûchers s'allumèrent de toutes parts. Dans les mois de juin et de juillet, on brûla sepr femmes à Metz ; à Thionville trois hommes et trois femmes ; deux femmes à Mézières ; deux autres à Saulny ; deux à Woippy ; trois à Devant-les-Ponts ; trois à Jussy ; une à Rozerieulles ; trois à Châtel-Saint-Germain ; enfin une femme à Vigny et un homme à Vantoux. Les Messins, voyant que le supplice des sorciers n'avait rien changé à l'inclémence de la saison, imaginèrent un moyen plus doux d'apaiser les mur¬mures et les plaintes du peuple sur le haut prix des denrées, en lui donnant des fêtes et des bals.

Un siècle plus tard se renouvela encore une fois l'ère des condamnations. En 1598, l'abbé de Saint-Vincent fit poursuivre, comme sorciers, Nicolas Bouillot, maire de Saint-Jure, Jacques Motte, sa femme et Barthélemy surnommé le Grand Michel : ils furent tous trois brûlés vifs, après avoir subi les tortures de la question. Le procureur d'office qui a instruit cette procédure, se nommait Maréchal ; et les avocats consultés étaient MM. Legoulon, Mangin, Brulard, etc.

En 1594. était déjà mort sur le bûcher, un pâtre de Flocourt, nommé Nicolas Georgin. Il avait été condamné par les gens de justice du lieu, sur la réquisition des procureurs d'office de l'Ecolâtre de la cathédrale de Metz, pour avoir accepté le diable pour son maitre ; il avait été en outre convaincu du sabbat tous les jeudis, et d'avoir reçu de Satan, une poudre avec laquelle il faisait périr le bétail.

En 1604, Didier Chardel du même village eut le même sort.

Terminons, enfin, cette triste nomenclature par un des derniers procès qui eurent lieu en notre Lorraine. Ce fut celui de Françoise veuve de Jean Paul, de Talange, qui fut brûlée vive le 3 février de l'année 5622. On lui fit avouer, dans les tortures, que depuis 23 ans elle avait été séduite par le diable qui, « l'ayant mise du costé gauche sur un grand boucque noir, la menée sur la coste de
Saint-Quentin et au prez de la chapelle de Talange en l'assemblée et compagnie de sorciers et sorcières, où elle a veue Catin d'Agondange, laquelle va demander son pain ; que là, par ordonnance du diable et en son nom, ils ont touché de blanches verges la rivière et par ce moyen excité un brouillard puant pour perdre la mille des vignes. »

Doit-on rejeter la faute de toutes ces condamnations capitales sur le chapitre de la Cathédrale de Metz ? Certes non, car il se composait d'hommes intelligents qui, malgré leur foi ardente, étaient plus enclins à grâcier les sorciers qu'à les condamner ; toutefois. dans la plupart des cas, ils ne pouvaient résister à la pression de l'opinion alors si peu éclairée, et ils étaient moralement contraints d'autoriser ces poursuites.

Notons que les dénonciateurs étaient de braves villageois ignorants et crédules qui croyaient bien agir et se rendre agréables à Dieu en dénonçant à leurs concitoyens et au Chapitre, des gens dont ils redoutaient les pratiques mystérieuses, et qui, selon les préjugés de l'époque, obéissaient au démon. En présence d'un tel état de l'opinion, le Chapitre était, je le répète, forcé de laisser ses tribunaux sévir contre la sorcellerie comme le prouvent malheureusement les procès que nous venons de citer.
Louis GILBERT.