Source : Annales de la Societe d emulation du departement des Vosges 1892. 1. 68e année page 296

Etendue :


Les cantons de Saint-Dié, Senones, Fraize, Provenchères en entier ; le canton de Raon, moins la vallée de Celles formaient ce territoire indépendant de tout diocèse.

Saint-Dié : Saint-Dié et Saint-Martin ; Taintrux, Anould, Clefcy, Le Valtin, Fraize, Mandray, Entre-deux-Eaux ; Saint-Léonard, Saulcy, Sainte-Marguerite, Laveline, La Croix-aux-Mines, Wisembach, Bertrimoutier, Provenchéres, Colroy, Lusse.

Abbaye d'Etival : Etival, Saint-Rémv, La Neuveville-les-Raon, La Bourgonce (avec Lasalle), Nompatelize, Saint-Michel (ban composé de Brehimont, La Vacherie, Herbaville, Sausserayes).

Abbaye de Senones : Senones, Saint-Jean-du-Mont, Plaine et La Broque en Alsace.

Abbaye de Moyenmoutier : Hurbache, Ban-de-Sapt, Raon-l'Étape, La Voivre, Saint-Jean-d'Ormont, Moyennmoutier.

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Histoire :


Le chapitre de Saint-Dié, les abbayes d'Etival, Senones, Moyenmoutier, refusèrent toujours de reconnaître la juridiction des évêques de Toul ; ils relevaient immédiatement du Saint-Siège, et par conséquent aucun évêque n'avait de pouvoirs sur eux.

Cet état de choses se prolongea jusqu'en 1777, date de la création de l'évêché de Saint-Dié.

Ces paroisses formaient le pays de « nul diocèse ». Elles figurent pour la forme dans les Pouillés. Le P. Benoit, si complet pour toutes les autres, se contente d'en énumérer les noms.

La sécularisation (954) de l'abbaye fondée par Deodatus (Saint-Dié), et l'institution d'un chapitre ayant à sa tète un grand-prévôt investi d'une juridiction quasi-épiscopale et officiant pontificalement, souleva, on le pense bien, de vives oppositions de la part des évêques de Toul : Il y avait des évêques à Toul, disaient-ils, trois siècles avant l'établissement des moines dans les vallées de la Haute-Meurthe, ils y trouvèrent une population - païenne ou non - qui était de leur juridiction. A cela, les moines objectaient : La région occupée par eux n'était, avant leur arrivée, qu'un affreux désert, peuplé de fauves ; ils ont défriché et par leur sainteté, attiré les habitants ; c'est donc un pays nouveau qui ne peut relever de l'évêché de Toul. Du reste, l'archevêque de Trèves Numérien, métropolitain de Toul, leur donna cette région ; il est vrai que les évêques de Toul contestèrent l'authenticité de cette charte, dont on ne vit jamais qu'une copie, l'original ayant été brûlé. Enfin, Toul ne fut pas toujours la métropole du pays des Leuques ; c'est â Gran que résidèrent les premiers évêques, saint Euchaire par exemple. On alla jusqu'à nier l'existence de Toul aux premiers siècles! L'on disputa ainsi pendant des siècles. Pourtant, plus de quarante papes reconnurent l'indépendance du chapitre et des abbayes; jamais les évêques de Toul ne se tinrent pour battus el, plus d'une fois, ils parvinrent à s'emparer de quelques bribes des districts indépendants.

Un prince de Salm se fit protestant et beaucoup de ses sujets, dont quelques-uns dépendaient, au spirituel, du couvent de Senones, firent comme lui. Les évêques de Toul, pour combattre l'hérésie, créèrent un doyenné à Badonvillers, et demandèrent au pape Grégoire XV (1618) d'envoyer un vicaire apostolique qui aurait tout pouvoir sur les paroisses indépendantes de l'évêché. Les princes de Salm étant revenus au catholicisme, le luthérianisme disparut bientôt ; mais les évêques maintinrent le doyenné et trouvèrent moyen d'y annexer Luvigny, Celles, Allarmont, Vexaincourt, Raon-sur-Plaine, ce qui réduisit le district religieux de Senones, aux paroisses de cette ville, de Saint-Jean-du Mont et de deux autres situées en Alsace (Saulxures et La Broque).

Le district d'Etival, divisé en bas et haut ban, ne fut pas entamé, ainsi que le val de Saint-Dié, qui comprenait dans sa juridiction vingt paroisses considérables, plusieurs autres églises succursales ou annexes avec un nombreux clergé. "Ce val forme un territoire séparé de plus de 160 villages et hameaux qui sont renfermés dans environ 25 lieues de contour, dans lequel le grand prévôt exerce une juridiction ordinaire et quasi pontificale, reconnue dans le pays de temps immémorial et autorisée par plus de quarante pontifes". (Dom Calmet.)

Cette lutte prit une très grande acuité aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les évêques de Toul refusèrent aux populations les sacrements que seuls ils ont le pouvoir de donner : la confirmation, par exemple. En suite d'accords souvent renouvelés et aussi souvent rompus, les évêques allaient dans ces paroisses donner la confirmation; ils y allaient officieusement â titre d'invités par les abbayes qui ne leur auraient pas permis de paraître officiellement comme évêques de la région.

Aux XVIIe et XVIIIe  siècles, les évêques se refusèrent à jouer cette petite comédie et entendirent se montrer dans ces régions contestées comme évêques reconnus. Tout naturellement le chapitre et les abbayes refusèrent, et il n'y eut plus de confirmation.

C'est à ce moment que le duc Léopold tenta d'obtenir la création d'un évêché : il demandait que la grande-prévôté de Saint-Dié, avec l'adjonction des abbayes, fut transformée en évêché. Le pape Clément XI envoya sur place un légat (1717), pour étudier la question mais le gouvernement français se mit en travers et le pape ne pût faire que de vagues promesses. Le négociateur, l'abbé Jean-Claude Sommier, curé de Champ, revint avec de bonnes paroles et le titre de camérier d'honneur et ce fut tout.

Envoyé à Venise par le duc (1724), Sommier poussa jusque Rome afin d'offrir au pape quelques-uns de ses ouvrages. Très bien accueilli, le pape Benoit XIII (29 janvier 1725), le consacra archevêque de Césarée. « Après quoi, raconte Dom Calmet, le pape ordonna à M. Sommier de lui dire s'il était vrai qu'il y eut en Lorraine des territoires de nul diocèse où l'on ne portait plus depuis longtemps les secours qui dépendent de l'ordre épiscopal, surtout le sacrement de la confirmation. M. Sommier lui répondit que ce qu'on lui avait dit était très vrai. Sa Sainteté lui demanda les raisons, pourquoi tant de pauvres peuples étaient abandonnés, et M. Sommier répondit qu'autrefois les évêques voisins ne faisaient pas difficultés d'y porter leur secours, sur l'invitation des prélats de ces territoires, mais que depuis un certain temps les évêques de Toul prétendant en être les ordinaires, et comme les prélats de ces lieux ne voulaient pas les recevoir en cette qualité, on n'y voyait plus d'évêques y faire ces fonctions. Sur quoi le Saint-Père, après avoir levé les yeux et les mains au ciel en signe d'indignation et de déplaisir, dit hautement et de manière à se faire entendre de tous les assistants : Hé bien ! archevêque de Césarée, je vous établis et vous donne mon pouvoir pour exercer les fonctions d'ordre épiscopal, pendant toute votre vie, dans les territoires exempts, qui sont dans les états du duc de Lorraine ; ce que Sa Sainteté répéta deux fois avant sa sortie de l'église-.. » Un bref du pape envoyé au duc confirma ces pouvoirs. (Dom Calmet).

Ce titre d'archevêque donné à l'abbé Sommier suggéra au duc Léopold l'idée d'arriver à son but par une voie détournée. Il obtint du grand-prévôt en fonction, Mahuet, sa démission, et nomma le nouvel archevêque de Césarée, faisant ainsi l'union personnelle de la dignité épiscopale et de la grande-prévôté.

Jean-Claude Sommier fut ainsi un véritable évêque de Saint­Dié et y resta jusqu'à sa mort (5 octobre 1737), malgré les protestations de Mahuet, qui voulut revenir sur sa démission. Mais avec la mort de Sommier, cette qualité d'évêque ne fut plus donnée à son successeur, et ce ne fut que quarante années plus tard (1771), que l'évêché de Saint-Dié fut définitivement créé.

 

N. B. Les ducs de Lorraine tentèrent bien des fois d'obtenir un évêché lorrain. Jusqu'à l'annexion de Toul et Metz à la France, ils étaient parvenus à faire occuper ces évêchés par des membres de leur famille ou par des évêques qui leur étaient dévoués. Mais, à partir de cette époque, les rois de France, dont le but constant était de réunir la Lorraine à la France, s'attachèrent à empêcher la création d'un évêché lorrain, et à empêcher toute nomination d'évêque favorable aux souverains lorrains.