Source : Bulletin de la Société philomatique vosgienne, Volumes 13 à 14

Les divers vêtements féminins sont les cottes, la chemingeotte ou chamisatte, la quémisole et le pabré.

Autant nous avons trouvé de formes variées du costume masculin, autant la toilette des femmes semble sacrifiée. Mais il ne faut pas oublier que la femme, dans les campagnes, n'avait pas autrefois cette liberté et cette situation d'égale de l'homme qui lui permettent aujourd'hui de suivre à distance les modes des villes. Alors c'était la travailleuse, presque l'esclave, à qui n'appartenait qu'un modeste accoutrement. Aussi appelait-on avec mépris coues de caignes, queues de chiennes, les robes trop longues, qui traînaient à terre et consommaient inutilement de l'étoffe. Les apanaches (atours, toilettes tapageuses) n'existaient donc pas dans les campagnes, et la jupe n'y a porté qu'un nom, celui de cotte. Trosse tas cottes, en' srô mi débousées, dit un vieux dicton.

La cotte, du celtique coat, est le plus antique de nos vêtements. Après avoir été commun aux deux sexes, les hommes l'abandonnèrent au moyen âge, et depuis il n'appartint plus qu'à la femme. Cote elle ot d'un blanc bliaut (Xllle Se, Roman de BERTHE, XIX). Cotte juske al 'alun (Xlle Se, Job, 148). Les jupes de nos paysannes étaient autrefois plissées par le haut, à la ceinture, et pour les faire bouffer, elles portaient par-dessous un boudin d'étoffe rembourrée, faisant le tour des hanches et qu'on appelait beudin. Était-ce un souvenir des vertugadins du XVIe siècle, n'était-ce pas plutôt une précaution contre les chutes des enfants, comme ce bourrelet que les Espagnols appellent guarda-infante, c'est ce que nous ne pouvons décider.

Les noms des corsages féminins sont tous des diminutifs de camisa, chemise. La chemingeotte ou chamisatte, ainsi que la quémisole sont des corsages non ajustés, ne tenant point au jupon et ne descendant guère plus bas que les reins. Ine pote chamisatte Qui n'lou va qu'jusqu'la boudatte dit une vieille chanson. 312 La camisole était souvent lacée, comme le montre cette dayure : Je vous vends mé quémisole, Les ceillots sont d'our, Le lasset d'argent, Je n'lè mot qu'è lè saint Jean. On l'appelait aussi déshabillé : Je vous vends mon deshabillé blanc, Qui m'a tant coûté d'argent. Faudrait un garçon de grand apparentage Pour m'avoir en mariage. On retrouve ce mot dans le Gil-Blas de LESAGE dans un galant deshabillé (VIll, 11). La chemise, pour se distinguer des vêtements précédents, a presque gardé son nom français : Ene chemihhe de tole grihe. La couleur de cette dernière n'a, nous l'espérons, aucun rapport avec la nuance isabelle, qui tira son nom du voeu que fit Isabelle d'Espagne de garder la même chemise tant qu'Ostende ne serait pas pris, ce qui dura trois ans, et mit à la mode la teinte prise par le royal vêtement. ll y avait cependant dans les Vosges des émules d'Isabelle; ainsi les habitants de Greux, paroisse natale de Jeanne d'Arc, dont on disait : Greux los bocqueïes (les boucs ) Qui n'ont qu'eun' ch'minge de cueïe (cuir) Qu'ut co peine de peuïe. Mais la tole grihhe ou toile écrue, dont se plaint le jeune mari de la chanson, montre que nos pères étaient déjà délicats : J'avoye ine belle chemihhe De fin calevas, Que m'grattot les cuihhes Dou haut on bas. L'ouverture de la chemise pour passer la tête s'appelait mèce, et sa partie inférieure panaye, du latin pannus, pièce d'êtoffe, d'où est venu aussi pennon, bannière. On trouve déjà ce mot au Xllle siècle : Et sa cote qui étoit en maint lieu despanée.. . (Roman de BERTHE, XLVI.) De même dans les Vosges, on dit d'enfants aux robes salies par la boue : L'ont des bés painnés ! ou bien : Les ouètes (sales) panayes qui n'ont mi d'awe (d'eau) pou Io buée (pour la lessive). D'une fille coquette on dit : L'ai tojos des gahhons derri so painné; les toilettes de la ville s'appellent les grands panayes, par opposition aux jupes courtes de la campagne, et les enfants qui s'attachent aux robes trayène pané. Certain corsage sans manches s'appelait le pabré, dont nous n'avons pu découvrir l'étymologie, et certaine veste ou camisole de femme portait le nom d'Apollon, que nous petite robe de chambre fort courte qui ne descendait que jusqu'aux cuisses.

Nous avons trouvé dans Larousse, ainsi expliqué : " Autrefois Le tablier s'appelait en général devanteu ou devinteu (ventrée ou ventrin à Combessaux et Landremont, vainotte à Viterne.) ceints à travers le fond du corps de beaux devantez ouvrez ; On trouve souvent ce vieux mot au XVIe siècle :  Il mist l'aiguille  (AMYOT, P. Em. 56);  Un jeune pasteur qui son devantau sur sa teste  (RABELAIS); " De jeunes hommes tirait une bergère par son devantier (YVER, p. 552.) Dans les Vosges on dit : J'évoye in devinteu qu'ètot tot patchaye (déchirê.) In bé devantey de talla Aineu cà hana su hana (guenilles). Et l'on chante dans les dayures : Je vous vends mon tablier de soie, Qui est attaché devant moi Avec deux épingles d'argent, Si vous êtes fidèle amant. Je vous vends mon tablier de dauphine. Vos amours sont-elles aussi fines Que vous en portez la mine? La dauphine était une belle et forte étoffe de soie, à dispositions ou à semis de fleurs, que l'on appelait ainsi au dernier siècle, parce qu'elle fut mise à la mode par Marie-Antoinette, qui en faisait ses robes peu de temps après son mariage avec le dauphin. Elle se fabriquait à Reims et à Amiens. Il y a vingt ans, on voyait encore des Vosgiennes porter de ces tabliers brochés de fleurs. Les bords en étaient ornés de peurtintailles ou découpures ruchées.

Lorsqu'un garçon voulait demander une fille en mariage, il la consultait d'abord de la façon suivante. En lui parlant de choses indifférentes, il tâchait de défaire le noeud de son devanteu. Si la jeune fille lui laissait prendre les cordons, c'est que le garçon lui plaisait, sinon, et ce jeu étant renouvelé trois fois, il n'avait qu'à porter ses voeux ailleurs.

Les jours de toilette, les femmes mettaient un fichu pardessus leur corsage, comme en Alsace, et l'appelaient le moucheu ou moucheuil , tandis que le mouchoir de poche s'appelait mouchenez, comme au temps de Rabelais. (1, 13.) Ménage le nommait  mouchoir à moucher.  Ainsi les Vosgiennes eurent le bon goût (que notre langue n'eût pas) de distinguer par une terminaison variée deux objets d'un usage si différend : l'un, coquette parure du sein, l'autre, vulgaire essuie-nez dont le nom dérive de mucus. Du reste, si le mouchenez était toujours carré, le moucheuil était triangulaire, comme on le voit par cette locution : J'aveuil in bé champ, la route me l'ai cawpé, j'nâ pue qu'daw moucheuils. A Clefcy on appelle Tracas les mouchoirs que les filles donnent aux garçons à Pâques, en échange des pâtisseries appelées conattes que ceux-ci leur offrent. Tracas vient sans doute du mot français troc. De subtils linguistes, embarrassés par les deux attributions du mot mouchoir, ont fait l'injure à nos aïeules de les supposer capables de suppléer à l'absence de mouchoir de poche par un usage indélicat de leur mouchoir de cou. On voit qu'un mot de notre patois suffit pour terrasser cette hérésie. Un proverbe semblerait témoigner toutefois de la coupable teux dont se pare souvent la lèvre supérieure de leurs bambins : Vaut meuil laies s'a'ofant mouchaw que d'li arracher indifférence des mères pour les ornements d'un goût doul'nez. On appréciera ici la délicatesse du terme mouchaw, muqueux, comparé au français morveux. Mais il n'en faut point conclure que les enfants ne connaissaient que le mouchoir d'Adam au paradis terrestre, car on leur attachait aux reins une pièce de toile appelée mouchette. Notre proverbe signifie seulement qu'il faut souffrir un mal plutôt que de lui appliquer un remède plus fâcheux que le mal lui-même. On saisira aussi facilement le sens de celui-ci : In mouchaw veuil tojo moucha lis autres. Ce fut cependant un luxe d'avoir un mouchoir, et pour qu'on ne puisse pas dire d'un galant homme : II ne se mouche pas du pied, on le voit bien sur sa manche,  il avait le soin d'en laisser dépasser la moitié de sa poche, comme le dévoile naïvement cette dayure : Je v'vom m'moucheuil d'puche Que saute fue (hors) d'ma poche, Le gamin arabe s'appelle mouchachiou, le parisien moucheron. " Et de paniers et de banastres, et de corbeilles et de vans. " " Lesquels florins il affirma être en une bouge. " (Bibi.) C'ost pou feilre voïère aux gachons Que je seuil d'ine bonne mâjon.

Le mot poche que l'on trouve ici témoigne de la date moderne de ces vers, car poche, peuche, pouche, boche, n'ont jamais signifié en patois que bourse, jusqu'au siècle dernier. Lo diale ot do nié boche. signifie le diable est dans ma bourse. De même, dans l'ancien français, bouge, bougeotte, bougette désigne le petit sac de cuir oû l'on serrait son argent. des Chartes, 2e série. llI, 4244, XIVe S.) En celtique boulga avait le même sens. Les Italiens disent bolgia, les Bourguignons bougeotte, les Anglais en ont fait budget, revenu de l'Etat. Cette dayure vosgienne nous servira d'exemple probant : Je vous vends ma petite pochette Qui est pleine de noisettes. Si vous étiez mon amoureux Nous la viderions tous deux. Il est clair que s'il s'agissait d'une poche cousue à la robe, on ne pourrait la vendre. C'est donc bien une bourse. Les poches de robe portaient en patois différents noms. Les benatons ou bannades étaient deux grandes poches unies par un ruban que les femmes attachaient à leur ceinture, par-dessous la robe. Bannade vient évidemment de banastrum, cité par Du Cange, double panier attaché au bât de l'âne. Le vieux français ne l'emploie que dans ce sens : (XllIe S. Ben. 28619.) « Et li charretiers l'a changié, si l'a covert d'une banastre » (Ib. 3983.) On voit par là l'antiquité de ce mot patois. La poche de côté, ouverte par une fente dans le vêtement, s'appelle gougeotte, gageatte, dont le radical serait vagina, gaine, par la transformation habituelle du v en g, à moins que ce ne soit cachette, comme nous le ferait croire le bourguignon caichotte qui a le même sens. La fente de la poche, bien dissimulée dans les plis de la robe, justifierait ce rapprochement. Cette fente s'appelait aussi fouyousse ou fouillouse, du latin fouis, sac de cuir, vieux mot que l'argot a conservé. Dans les habits d'hommes, les larges poches se nomment quelquefois gandmousses, peut-être par corruption de gant moufle, mais plutôt du verbe patois moussi , se fourrer dedans, expression motivée sans doute par l'usage de mettre les mains dans ses poches qui servent ainsi de gants. Nous avons trouvé aussi le mot taihatte, signifiant poche de femme, que nous pouvons rattacher, comme Ménage et Diez l'ont fait pour le mot taie, au latin theca, venu du grec emm, étui, gaine, enveloppe. La taie ayant en effet la forme d'un sac, son diminutif la taihatte serait un petit sac ou pochette.

Nous n'avons point trouvé trace de corsets dans l'ancien habillement des Vosgiennes, et le lacet ne leur servait qu'à serrer leur corsage,  comme on le voit par la devinotte suivante : Qu'ost-ce qu'ost d'neuye (de nuit) grand comme in coudré (cordeau) et d'jo (de jour) comme ène ehhole (échelle)? C'ost lo laiço d'quémisole. La tresse qui sert à lacer s'appelle aussi lessotte ou lessiotte, tandis que le cordon qui sert à attacher les jupons se nomme coujion (petite cougie ou ficelle), et le lacet de cuir des souliers se dit couriotte, petite courroie.

On appelle également couriatte la jarretière en lisière de drap qui fait plusieurs fois le tour de la jambe. Quand elle est en tricot élastique on la nomme tricatte, et quand c'est un simple cordon, c'est la bette ou loyette, qui sert à lier. La dayure suivante l'appelle simplement jarretire : Vous, mamzelle, qu'allez à la goutteilre, De quelle couleur sont vos jarretires ? Eul' sont de couleur ou d'aute, Nos amours ne sont mi les vaute. Ce qui prouverait que les jarretières étaient la plupart du temps un cadeau du fiancé. Dans les noces, on se disputait à qui enlèverait la jarretière bleue ou tricolore de la mariée, destinée à servir de livrée aux assistants.

Les épingles, autrefois plus rares qu'aujourd'hui , étaient un souvenir que la jeune fiancée offrait à ses compagnes, dans la chapelle de la Vierge, le dimanche précédant son mariage. De là sans doute est venue l'acception de ce mot pris dans le sens de gratification, cadeau, présent. On les appelait nonnatte, de l'allemand nonne, épingle. C'est un des rares mots de notre patois qui nous soit venu d'outre-Rhin. Probablement les anciennes épingles provenaient-elles d'Allemagne. Le seul mot patois qui ait le même radical qu'épingle (spina, épine) sert de nom à l'épinoche, petit poisson hérissé de piquants, qu'on appelle chez nous espinglé ou pinguié. ll est passé en proverbe que la jeune fille qui met la première épingle à la couronne de la mariée sera elle-même mariée dans l'année.

Malgré la simplicité de leur habillement, les Vosgiennes aimaient à se parer de quelques bijoux. Elles portaient au cou un collier formé d'un ruban de velours, noir ou rouge, se fermant en avant par un coeur d'or auquel était suspendue une petite croix ou jeannette. Ce collier s'appelait claviye, dérivé sans doute du latin clavus, étroit ruban de pourpre dont on bordait certains vêtements. Le noeud qui l'attachait par-derrière s'appelait floc, loquet ou fieuké. Les agrafes s'appelaient aigraife ou épotiate qui veut dire petite porte, la partie femelle de l'agrafe s'appelant encore aujourd'hui la porte.

Les boucles d'oreilles étaient des pendoroye, pendants d'oreilles ou des auberlique, corruption de breloque, petits bijoux de peu de prix, suspendus à un anneau, de bre ou ber, particule péjorative et loque (allem. mod. locke), boucle de cheveux, chose pendante. On les appelle aussi brimborion dans un vieux Noël : C'ato de pti brimborion Que d'ses oreilles brindillon. Les bagues s'appellent éneye, bauque ou bogue. L'anneau de mariage était en argent, avec deux coeurs couronnés, gravés sur la face. Il n'était pas passé au doigt de la mariée pendant la cérémonie nuptiale, mais attaché à son annulaire avec un flot de ruban noir, par la soeur ou une amie du marié, usage très ancien rappelant l'indissolubilité des liens du mariage et la gravité de ses devoirs, symbolisée par la couleur du ruban.