"J'ai trouvé un manuscrit, fait à Frouard en 1888/89, par, je pense, un instituteur car le texte n'ai pas signé mais il correspondant à une monographie demandée à l'époque par le gouvernement lors de l'exposition universelle de 1889. Ce texte décrit les conditions de vie des ouvriers de l'industrie sidérurgique et métallurgique de Frouard." Alain Mariotte

En 1888, à l'occasion du proche centenaire de la Révolution française et de l’Exposition Universelle, les instituteurs furent inviter à composer une monographie communale. On sait tout ce que l’industrie de Meurthe et Moselle doit aux annexés de Lorraine et d'Alsace, immédiatement après 1870. L’intérêt des monographies est de nous donner des indications commune par commune. L’industrie en essor a besoins de bras, ainsi les manoeuvres agricoles et les ouvriers des petites industries implantées dans les villages, se dirigent vers les usines. 

Du manoeuvre agricole à l'ouvrier

Lorsque c’est l’industrie qui vient au manoeuvre agricole comme à Frouard, deux catégories sont à distinguées : ceux qui abandonnent tout pour l’usine ou la mine où le salaire moyen est de 7 à 8 francs par jour, et ceux qui continuent d’aller à la vigne en été et au bois l’hiver. Le genre de vie de l’ouvrier est totalement adopté par le manoeuvre qui renonce à la culture. Il conserve peu de traits de son ancienne condition. 

Nombres de monographies font état du souhait de maintenir à la terre des manoeuvres et des jeunes gens, certains espère que les jeunes resteront dans leur village où, par la culture et l’élevage, ils tireront une foule de produits, de douceurs. Ils gagneront certainement moins qu’à l’usine, mais à la fin de l’année ils seront plus riches, s’useront moins vite, s’adonneront moins à l’alcool et seront à l’abris de bien des infirmités qu’amènent trop souvent les industries métallurgiques. 

Le parallèle fait, entre les deux vies tourne au bénéfice des cultivateurs "ils gagnent moins que l’ouvrier d’usine, mais ils savent mieux compter que lui, et pratiquent mieux que lui l’économie sans laquelle les gros gains s’effondrent lamentablement. Aussi l’aisance règne souvent dans la maison du laboureur alors qu’elle règne très rarement dans la maison de son voisin ouvrier, sans compter que leur vertus domestiques y sont en honneur." 

Le manoeuvre a-t-il réellement la possibilité de continuer à vivre au village en menant la même vie que son père, certains pense que oui ! "Que leur dire pour les fixer dans leur village ? Qu’un bon domestique de culture gagne 1 franc 25 par jour, qu’il est avec cela bien nourri, qu’il peut mettre de côté, tout en s’amusant honnêtement le dimanche, 200 francs par an ; qu’il peut, tout en servant son patron, épouser une femme qui lui élève un porc, cultive un petit champ de pommes de terre et suffise elle-même à son entretien ; qu’au bout d’une dizaine d’années il aura pu, s’il l’a voulu économiser plus de 2 500 francs avec lesquels il achètera un ou deux chevaux, un petit attirail de culture, louera quelques hectares, fera des charrois pour les particuliers afin d’augmenter ses ressources et que, de domestique, il deviendra lui-même cultivateur en titre."

L’avenir de l’ouvrier est beaucoup plus sombre : "A 55 ans, 60 ans l’ouvrier est usé par le travail et par les excès ; ses forces affaiblies ne lui permettent de se livrer à une besogne aussi rémunératrice. Devenu asthmatique au dernier degré, par suite des nombreuses années passées dans la chaleur et le mauvais air de l’usine, il se voit obligé d’abandonner complètement son chantier. Resté sans ressources par suite de son imprévoyance, souvent malade, il se trouve dans la pénible nécessité de solliciter de l'Assistance publique les secours qu’il ne peut se procurer et dont il a un réel besoin, ou bien il reste à la charge des ses enfants qui ont, eux-mêmes bien de la peine à suffire à leurs besoins. Alors, c’est la gène qui règne en maîtresse au logis, quand ce n’est pas l’affreuse misère". C’est alors que cet état d’indigence, difficilement supporté, se traduit par des imprécations, de sourdes colères contre la société, les "bourgeois jouisseurs" et d’autres anathèmes plus implacables, mais aussi plus vains les uns des autres. 

Un état d'esprit anti-urbain et anti-usine

On peut multiplier les citations. Une dernière nous donnera la pointe finale de l’état d’esprit anti-urbain et anti-usine : "C’est un véritable fléau que nous devons combattre. Mettons-nous donc à l’oeuvre, instituteurs, et puissions-nous réussir !" 

A Frouard, sans qu’il y ait de véritable intimité entre eux, les habitants du village se voient très peu avec ceux du faubourg et des casernes (terme employé à l’époque pour parler des cités ouvrières). La dissemblance des caractères et aussi un peu celle des habitants ne permet pas une fréquentation, bien désirable cependant. L’ouvrier, selon l’instituteur, dépense au cabaret une notable partie de ce qu’il gagne à l’usine. Il se débauche, la boisson engendre des querelles. 

A Frouard on parle de la "fureur belliqueuse" des ouvriers :"pour un rien, ils passent vite des injures aux coups. Il est rare de une fête ou une réunion sans qu’il y ait quelque rixe." Est-ce tellement propre à la population ouvrière ? 

Si la pratique religieuse des ouvriers peut-être mise en doute, leur patriotisme n’est pas niable. A Frouard, où nous avons la description d’une population querelleuse, "cette humeur n’exempte pas chez eux la bonté du caractère et surtout l’amour patriotique, la majorité a prouvé qu’en cas d’alerte ils seraient prêts" ; il est dit également "rien de plus touchant que de les voir admirer, chaque fois qu’ils en ont l’occasion, la belle tenue et l’air martial de nos soldats. Quel plaisir ils goûtent de s’entretenir entre eux des intérêt et des besoins de la patrie, et approuver de grand coeur tous les sacrifices qu’elle s’impose dans un but de défense !  La frontière est trop rapprochée d’eux pour ne pas évoquer dans leur esprit des souvenirs pénibles, et pour ne pas provoquer en eux cet amour du patriotisme qui est le propre des vrais Lorrains." 

Pour confirmer le civisme des ouvriers de Frouard, l’instituteur parle de la presse qui parvient dans tous les foyers, où les ouvriers suivent au jour le jour la marche des affaires du pays. 

La condition des ouvriers

Une des causes de la "dégénérescence" de l’élément ouvrier est le logement trop étroit dans les cités, faubourg et casernes. 

Horaires de travail : à Frouard, la semaine de jour est suivie d’une semaine de nuit, et il arrive quelquefois de doubler le poste à un changement de semaine. 

Les enfants se pressent plus nombreux au foyer de l’ouvrier qu’à celui du paysan ; malheureusement, l’enfant d’ouvrier est celui qui souvent manque le plus l’école. Les enfants ayant le droit de travailler à l’usine dès l’âge de 10 ans, la majeure partie quitte l’école communale à cet âge. 

On dit peu de choses de la femme de l’ouvrier : incidemment, on note qu’elle est moins travailleuse, moins économe, moins propre que l’épouse du cultivateur. 

D’une façon générale dans l’ensemble des villages nouvellement industrialisés l’argument des gens des villages, qui par définition sont habitants du bourg depuis plusieurs générations contre les ouvriers qui "ne sont pas du lieu" mérite d’être souligné. Si l’étranger de passage est toujours bien reçu dans les villages lorrains, il n’en va pas de même de l’étranger qui s’installe. 

Évolution de la population et misère

Le sens de l’étranger, (sens pris dans son sens le plus large, étranger venant d’un autre village, d’une autre ville, d’un autre canton, d’un autre département et bien sur d’un autre pays), donc de l’ennemi est très vif en Lorraine.

La proportion d’étrangers parmi les ouvriers est trop forte pour que la catégorie d’étranger ne rejaillisse pas sur l’image de l’ouvrier. Ce sentiment est ancien. "L’étranger, et même le plus rapproché par la langue ou par les habitudes, était suspect dans les villages proches de la frontière." 

Frouard n’a pas toujours été une petite ville. Il a été d’abord un village, puis un bourg qui a été réduit à certaines époques à un chiffre d’habitants des plus minimes. Au 17° siècle  il est déjà dénommé avec le titre de bourg, C’est dans ces temps qu’il fut réduit considérablement par suite des guerres. Une requête adressée par les Commissaires délégués des habitants de Frouard, à la Chambre des Comptes, en 1632, nous apprend que le 24 juin de cette année les armées du roi de France venant de Liverdun s’étaient campés dans les blés, les avoines et les orges de Frouard, de Pompey et de Champigneulles ; ces céréales servirent de pâture aux chevaux ou de litière, si bien, que d’après cette requête, dans 300 jours de terre on ne devait pas faire une gerbe de récolte. Ses soldats vivaient à discrétion dans les habitations, sur le dos du peuple ; les fourrages étaient consommés par les chevaux et l’ouvrage des champs ne se faisait pas. A leur départ, les greniers étaient vides ; les foins piétinés par les troupes furent livrés à la pâture et les habitants se virent dans le dénuement le plus complet. 

La peste, apportée par les gens de guerre, ne fit qu’accroître les maux ; le duc de Lorraine, par compassion, fit l’aumône de 40 réseaux de blé. En 1633 une nouvelle plainte des habitants leur fait obtenir la quittance de l’aide St Rémy, montant à la somme de 316 francs et 8 gros. 

Dans les années suivantes, la misère ne fit que s’étendre. 

En 1640, le Receveur des Domaines dit, dans son rapport "qu’il n’a pu faire de recettes, tant le peuple est pauvre ; et qu’au lieu de 120 bourgeois, il n’en reste que 5 ou 6 tous pauvres" ; les autres ont quitté la localité tant la misère y est grande. Le rapport de 1641 nous dit que le cens de Frouard s’élèvent à 38 francs, n’a pu être payé et que les terres sont abandonnées et en friches.

 La dépopulation fut telle qu’en 1661, Frouard ne comptait plus que 6 ménages. Et il en était de même dans les villages environnants. 

170890 habitantsdont plusieurs pauvres et même mendiants. 
1792670 
l’an 8 759        
1836      852 
1841      898         
1846 886        
1851      1105        
1856984        
1861      1205        
18661576        
1872      1654       
18772771       
1882      3391 
1886      3121       

On  voit  qu’en 1851 le  chiffre  de  la population  s’élève  de beaucoup : il faut attribuer cet accroissement à l’établissement des voies ferrées et du canal. 

En 1861 le chiffre s’élève de nouveau par suite de l’installation des forges de Frouard et de l’ouverture des mines. 

En 1877 il augmente encore par suite de l’annexion, et antérieurement à cette date, d’autres industries s’installent ou prennent de l’extension ; Boulonnerie, Chaudronnerie, Moulins, mines, forges de Pompey. 

Cet accroissement de population, cette concentration d’ouvriers d’usine, avaient nécessité pour le maintien du bon ordre dans la commune et celles avoisinantes, la création d’une brigade de gendarmerie qui s’est établie à Frouard en 1864 et qui existe encore. En 1886, le chiffre des habitants faiblit un peu par suite du chômage dans beaucoup d’usines, arrêt qui force plusieurs familles à quitter le pays pour aller chercher de l’ouvrage ailleurs. La population est un peu remontée, par suite de la reprise du travail et l’installation de nouvelles industries. 

Statistique établie d’après les actes de l'État civil. 

 

Périodenaissancesmariagesdécès
1802 à 1813 22858 251 
1813 à 1822      23162      196
1823 à 1833 25272206
1833 à 184324465210
1843 à  185330292271
1853 à 1863      40495418
1863 à 1873 519113447
1873 à 1883976201693
1883 à 1888      517119376

En 1886, la population se répartissait ainsi : 

  • Population agricole : 228 
  • Population industrielle : 280
  • Population commerciale : 191 
  • Population transport et marine  : 293 
  • Force publique : 305 
  • Professions libérales : 33 
  • Rentiers : 76 
  • Sans profession  : 5 

La population scolaire

Si on se reporte à la statistique de la population on voit que le chiffre de la population augmente sensiblement après 1860 et avec lui doit s’élever celui de la population scolaire. 

En 1864 le premier poste d’adjoint à l’instituteur est créé. 

En 1868 création du premier emploi d’institutrice-adjointe. Tous ces nouveaux emplois et l’accroissement du nombre des enfants dans les écoles ont nécessités leur agrandissement. 

En 1873, sur une demande du Conseil municipal, en date du 4 décembre 1872, un deuxième poste d’adjoint est créé, et sur une autre demande du 16 novembre 1873 est installée une deuxième adjointe.

 Les locaux scolaires sont insuffisants pour contenir la jeunesse : une classe pour les garçons, tenue par un adjoint, est installée dans la maison commune. 

Les années suivantes nouvelle progression, nombre de maîtres et de maîtresses insuffisant et impossibilité de l’augmenter faute de local. C’est alors que les anciennes écoles sont abandonnées et que les enfants reçoivent l’instruction dans le nouveau groupe scolaire, bâti en 1880, faisant partie de l'Hôtel-de-Ville et très spacieux.

 Par décision ministérielle du 11 avril 1881, le troisième poste d’adjoint est créé. 

En 1882 les écoles de filles et l’asile qui étaient tenus par des congréganistes sont laïcisés ; le 29 septembre 1882 le personnel qui y enseignait est remplacé. Enfin, une décision ministérielle en date du 22 novembre 1882 approuve la création d’un quatrième poste d’adjoint à l’école de garçons, d’un troisième d’adjointe à l’école de filles et d’un poste de sous-directrice d’école maternelle avec maintien d’une aide. Telle est encore la composition du personnel enseignant : directeur, directrice, adjoints et adjointes ont chacun leur classe. 

Ajoutons que la fonderie de Frouard a une école libre tenue par deux congréganistes et comptant environ 30 élèves. 

Élèves inscrits au registre matricule :  

  • Garçons (avant 1882):
    • 1863   99  
    • 1864   95   
    • 1866  135  
    • 1867  138  
    • 1868  106  
    • 1871  113 
    • 1872  134  
    • 1873  181  
    • 1874  194 
    • 1875  217 
    • 1876  215 
    • 1877  235 
    • 1878  246 
    • 1879  242 
    • 1880  243 
    • 1881  272 

                    

  • Après 1882
AnnéeGarçons Filles           Asiles (enfants des deux sexes)
1882295230
1883304230
1884284231140
1885270247195
1886250238155
1887253202184
1888243185180 (1er Août)

  La classe se faisait les douze mois de l’année. 

Les élèves payaient en 1877, une rétribution scolaire comme suit : les abonnés : 8 francs par an; les demi-abonnés âgés de moins de 7 ans ou ayant un frère à l’école ou ayant fait la première communion payent 4 francs par an. les non abonnés payent 2 francs par mois.

 A la suite de cette statistique disons que les ouvriers, pères de famille, apprécient les bienfaits de l'instruction ; les différents sous ce rapport ne sont pas nombreux. Il s'en trouve encore une certaine partie qui sont dépourvus de connaissances ; ressentant leur infériorité, ils ne voudraient pas que leurs enfants fussent privés comme ils le sont des connaissances que l'on répand maintenant dans nos écoles. Parmi les élèves qui manquent les classes, quelques-uns n'ont aucun motif sérieux ; mais les autres sont empêchés par des causes vraiment dignes d'intérêt ; les uns appartiennent à une nombreuse famille et sont obligés de temps à autre de rester au logis pour garder le dernier né pendant que la mère vague aux soins du ménage ; les autres aident leur mère indisposée, malade, pendant que le père et les aînés travaillent à l'usine. 

Mine de fer. 

Il y a longtemps que l’on sait que les terrains oolithiques du ban de Frouard renferment du minerai de fer; une note consignée dans les comptes du Receveur général de Lorraine pour 1547-1548, fait mention, sans aucun détail, d’une mine de fer existant sur le ban de la localité. Jusque vers le milieu du 19ème siècle il n’est plus question de recherches de minerai sur ce territoire. 

En 1856, le nommé Harmand, maître de forges à Nancy, est autorisé, sur sa demande, par le ministre de l’agriculture à opérer  dans les bois communaux de Frouard, des fouilles qui ont pour objet la reconnaissance d’un gisement de fer hydroxidé-oolithique. La même année une autorisation semblable permettait au sieur Salin, maître de forges à Abainville (Meuse) de faire des recherches dans la forêt de la Voiletriche, dans les bois communaux de Frouard et Liverdun. 

En 1865, abornement des mines de la Voiletriche et des concessions faites sur le territoire de Frouard. Les mines de la Voiletriche ne sont plus exploitées depuis plusieurs années par suite du chômage des forges de Liverdun. 

La seule existant maintenant sur le territoire de Frouard est celle qui est dans la section du “Haut des Plantes” et qui s’étend sous les bois qui couvrent le plateau. La galerie principale a une longueur considérable ; elle va jusque sous les Rays.

 La Mine est riche en minerai, mais elle n’occupe que 7 ouvriers au plus et qui n’y travaillent pas encore constamment. Le minerai est amené de l’intérieur des galeries par des wagonnets que conduisent des hommes. Des camions conduisent ce minerai à la fonderie, éloignée d’environ deux kilomètres. Cette mine ne suffirait pas à elle seule pour alimenter les hauts-fourneaux : celle de Bouxières-aux-Dames supplée à son insuffisance. 

Fonderie. 

La fonderie de Frouard a été établie en 1864. La société qui la dirige est la société Montataire. Elle est établie presque en face de la gare, à l’extrémité du canal qui joint la Moselle au canal de la Marne-au-Rhin,  sur la rive gauche de la Meurthe. Elle comprend 3 hauts-fourneaux dont 2 seulement sont allumés et occupent environ une centaine d’ouvriers Elle s’alimente de minerai dans deux endroits comme nous venons de le dire ; mais elle n’a pas autant d’importance que celle de Pompey. Il y a environ deux ans elle a été arrêtée un certain temps, par suite du manque d’écoulement de sa fonte et elle n’occupait qu’une quarantaine d’ouvriers.

Chaudronnerie.

 La chaudronnerie a été fondée en 1871. Elle n’occupe pas de bâtiments bien spacieux, mais en revanche elle a à proximité deux voies pour écouler ses produits et lui amener les matières premières nécessaires pour l’alimenter. Elle est en face de la gare ; devant l’usine il y a le port dont nous avons parlé. Elle appartient à Mrs Munier Fils qui la dirigent. 150 ouvriers environ y sont occupés. Pendant un certain temps elle en occupait beaucoup moins, mais maintenant elle acquiert une renommée qui lui attire journellement de nouvelles et nombreuses commandes. A présent elle travaille beaucoup pour le montage de la tour Eiffel. Le Ministère de la Marine et des Colonies lui donne aussi de l’occupation. Beaucoup de grandes industries ; fonderies, brasseries, usines à gaz, etc, s’adressent à elle pour établir leurs machines et surtout leurs chaudières ou des tuyaux en tôle ; les compagnies de chemin de fer, le service des ponts-et-chaussées ont des ponts en fer qui sont en partie sortis des mains de ses ouvriers. Elle paraît être en bonne voie de prospérité. 

Galocherie. 

Deux nouvelles industries viennent de naître à Frouard : une galocherie et une brasserie. La galocherie est entrée en fonction au commencement de mai ; elle est établie dans les locaux d’une industrie qui vient de disparaître : la Boulonnerie. Elle a amené quelques nouveaux habitants ; beaucoup de jeunes ouvriers y sont employés, ainsi que quelques jeunes filles. 

Brasserie.

 La brasserie qui ne fonctionne pas encore est située en dehors de la commune, près du canal de la Marne-au-Rhin, non loin de la gare dont elle est séparée par ce dernier, et sur le chemin qui conduit à la fonderie. 

Moeurs, constitution physique des habitants

 A Frouard, comme partout ailleurs, se trouvent des hommes robustes et d'autres à la santé débile ; on peut dire que la majeure partie des habitants jouit d'une assez bonne santé. Néanmoins, on n'y rencontre pas les forces, les vives couleurs, ces visages sur lesquels ont lit la vigueur et qui sont le partage des habitants de nos campagnes. La population agricole offre à peu près le même type que celui de nos villages ; mais la population industrielle diffère. 

D'abord celle-ci est constamment dans les usines, exposée la plupart du temps à une température très élevée, respirant un air plus ou moins vicié, mais jamais pur ; travaillant une semaine pendant le jour et la semaine suivante pendant la nuit, quelquefois la nuit et le jour ; habitant des logements trop petits pour une nombreuse famille parfois, et des logements où l'hygiène n'est pas connue et encore moins suivie : tout cela ne suffit-il pas pour compromettre la santé ? Quand les ouvriers reviennent du travail, ils sont noirs de fumée ; lavés, ils ont la figure pâle, jaunâtre, ou bronzée. Il y en a qui ont le visage osseux, les yeux tachés de rouge ; il semblerait que quelques-uns ont les joues coloriées avec du carmin : ceux-là sont exposés à l'ardeur des fours à puddler. Ils se courbent de bonne heure, leurs jambes se raidissent et il est rare de les voir arriver à un âge avancé. 

Leurs enfants se ressentent de cette constitution affaiblie : il en est est qui ont 10 ans, 11 ans, 12 ans même et auxquels on  ne  donnerait  que  7 ou 8 ans, tant ils sont petits, frêles et peu vigoureux ; ils sont souvent malades, indisposés. Dés qu'ils quittent l'école, ces enfants embrassent ordinairement la même profession que le père ; ils entrent dans une usine ou un atelier de la localité. Lorsqu'ils y ont passé une année, leur physique s'est changé ; le travail de l'atelier a déjà commencé son oeuvre de transformation chez ces adultes qui ne tardent pas à avoir une mine et des allures comme celles de leurs devanciers. 

On ne peut en faire un reproche à quelques-uns, à beaucoup  même ; c'est déjà bien triste pour eux qu'ils usent leur santé et leurs forces, à un âge tendre, dans les usines et pour le bien de l'humanité ! mais il est de ces ouvriers qui perdent leur santé trop vite et par leur faute : ce sont ceux qui, à la fatigue du travail, joignent l'abus du tabac, de la cigarette principalement ; abus qu'ils commettent depuis leur apprentissage et même avant. Ajoutons à ces malheureux fumeurs les individus passionnés pour les boissons alcooliques ! 

Comme nous l'avons dit, beaucoup de ces ouvriers sont logés à l'étroit, d'autant plus que d'habitude ils n'ont guère moins de 3 enfants ; plusieurs même ont une famille nombreuse. Les logements et les vivres sont chers, le gain, dans la crise industrielle de cette heure, n'est pas bien important et les arrêts en hiver sont fréquents. Dans bien des ménages la nourriture est plus ou moins suffisante et principalement plus ou moins saine, eh bien ! malgré cette pénurie, bon nombre d'individus laissent dans les cabarets l' argent qui ferait tant de bien à leur famille.

 La population peut se diviser en 3 catégories : la première comprendrait les vrais habitants qui demeurent à Frouard depuis plusieurs générations ; la 2ème, les employés, commerçants, etc, qui sont venus s'y établir ; la 3ème, la population industrielle, la plus nombreuse, originaire en partie des pays annexés. 

Cette dernière, venue d'un peu partout, a apporté avec elle des moeurs plus ou moins bonnes, des coutumes plus ou moins saines et un langage plus ou moins correct et plus ou moins convenable, en sorte que la petite ville de Frouard n'est pas renommée pour avoir des moeurs bien honnêtes. Ce qui contribue encore à ce trop de laisser-aller dans les paroles et les actes de la population ouvrière, et ce qui le perpétuera encore longtemps, malgré l'éducation que l'on s'efforce continuellement de développer, c'est l'obligation imposée à la jeune fille d'aller gagner à la ville voisine de quoi augmenter le gain journalier du père et des frères. Elle y récolte un peu d'argent, il est vrai, mais en retour, et triste retour ! elle acquiert dans le chemin qu'elle fait de chez elle à son atelier, dans son atelier même, des moeurs peu enviables, qu'elle ne pourra que transmettre à ses enfants, car on ne peut donner à quelqu'un que ce que l'on possède et on ne peut lui enseigner que ce que l'on sait. 

Une chose facile à remarquer parmi ces ouvriers, c'est leur humeur belliqueuse ; pour un rien, ils passent vite des injures aux coups. Il est rare de voir une fête ou une réunion quelconque sans qu'il n'y ait quelque rixe. 

En revanche, il faut dire que cette humeur n'exempte pas chez eux la bonté de caractère et surtout l'amour patriotique. La majorité nous a prouvé qu'en cas d'alerte ils seraient prêts. 

Nous ajouterons que depuis que la presse peut parvenir dans tous les foyers, tous ces ouvriers suivent au jour le jour la marche des affaires du pays. Jusqu'alors on n'a pas encore entendu circuler dans leurs conversations ces utopies dangereuses des socialistes ; un ou deux se sont laissés perdre par ces théories fausses, mais les autres ne font que rire des cris et des plaintes qu'ils leur entendent pousser contre la propriété et ceux qui la détiennent. Ils souffrent avec patience la crise qu'ils traversent avec l'industrie. 

Il est difficile de faire une distinction entre le caractère de la classe ouvrière des usines et celui de la population originaire de Frouard, parce que celle-ci a à peu près acquis les habitudes de la première dont le chiffre lui est beaucoup supérieur. Les moeurs ne sont pas plus pures, mais cependant elle commet moins d'excès. Elle n'est pas très franche et ce qui lui fait surtout défaut, c'est l'esprit de solidarité ; il existe chez elle un courant de jalousie qui lui fait regarder d'un mauvais oeil le voisin qui acquiert de l'aisance ou qui s'élève un peu. 

En résumé : constitution physique en dessous de la moyenne par suite du travail dans les usines et des excès ; moeurs légères, esprit querelleur, un peu jaloux et avec cela bon fond de caractère, dévouement pour la patrie, intérêt aux affaires du pays, éloignement des chimères du socialisme et courage dans les temps d'épreuve, voila ce que l'on peut remarquer parmi la population de Frouard.