généalogie et histoires lorraines

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Raon l’Etape au XIXe siècle : introduction (1/12)

mardi 12 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l'Etape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 11-497




Voulez-vous bien, Mesdames et Messieurs, venir avec moi passer une heure en la compagnie de nos arrières-grands-parents et faire un tour de promenade dans le Raon de Charles X et de Louis XVIII.


  Nous arriverons par la route royale, celle qui va de Lunéville à Saint-Dié. Du haut de la côte du Clairupt, — la Chique — nous apercevrons les montagnes, les sapins, les prés verts et la rivière qui serpente, tout comme aujourd'hui, mais quand nous avancerons, nous croirons pénétrer dans une ville qui nous est inconnue.


Mis à part le quartier du centre, nous verrons des maisons basses, aux fenêtres étroites, couvertes, non de tuiles, mais de bardeaux et très exceptionnellement de chaume. Un peu partout, des maisons font saillie et rompent l'alignement.


Les bâtiments publics qui nous sont familiers, l'église, les halles, les écoles, n'existent pas encore. La mairie, bâtie au XVIIIe siècle, est beaucoup plus petite qu'aujourd'hui et cependant elle abrite, dans un entassement qu'on imagine assez mal, non seulement les services municipaux, mais encore les écoles, le logement particulier de l'instituteur et aussi la salle d'audience de la justice de paix. Tout contre la mairie, sur la place actuelle, le long de la grand'rue, est la vieille église ; bâtiment délabré, incommode et malsain, église étroite et basse avec un petit clocher pointu. Là où sont aujourd'hui les Halles, un pâté de vieilles maisons, ou plutôt de masures. Pas de trottoir, une voirie très rudimentaire et point d'éclairage public. Dés que la nuit tombe, l'obscurité est complète et les habitants ne circulent plus qu'avec une lanterne à la main.

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Raon l’Etape au XIXe siècle : la nuit, les crieurs, les transports (2/12)

jeudi 14 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée è l'Hôtel de Ville de Raon-l'Etape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927 11-498





Pour assurer la sécurité des rues, on a créé en 1808, deux crieurs de nuit.

Ils doivent, avant tout, signaler les incendies, alors fréquents et graves ; ils doivent aussi arrêter les malfaiteurs et chacun d'eux porte un fusil. Enfin, ils annoncent l'heure aux habitants et les gens qui ne dorment pas les entendent passer en psalmodiant, sur un mode assez triste, ces mots rythmés : « Citoyens, dormez en paix ; voilà minuit qui vient de sonner ».

Malgré ces fonctions multiples, les crieurs de nuit n'en étaient pas mieux rétribués. Ils touchaient, par année, une somme de cent cinquante francs, huit sous par jour, à peu prés de quoi se payer, au taux du jour, deux livres de pain et rien du tout pour mettre dessus. En 1836, on s'aperçut que les crieurs de nuit ne servaient pas à grand chose et qu'ils empêchaient tout au plus les gens de dormir. Alors, on les supprima.


Le sommeil des Raonnais n'était pas seulement troublé par les appels des crieurs de nuit.

Tous les transports se font alors par route ; les voitures arrivent au marché de très bonne heure, le roulage est actif vers les Hautes Vosges et l'Alsace. Les voituriers ont la fâcheuse habitude de faire claquer leurs fouets très bruyamment et c'est à celui qui fera le plus de bruit et le plus de tapage. Les plaintes des Raonnais qui voudraient bien dormir tranquilles se font pressantes et le maire prend un arrêté interdisant aux voituriers de faire claquer leurs fouets, même de jour.

Aujourd'hui, les claquements de fouets ne nous gênent plus beaucoup. Les voituriers sont devenus rares ; ils sont remplacés par les automobilistes qui font ronfler leur moteur et jouer leur sirène et leur klaxon. Voilà en quoi consiste le progrès.

Raon l’Etape au XIXe siècle : artisanat et commerce (3/12)

samedi 16 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée è l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 11-498


 Si Raon a beaucoup changé dans l'aspect de ses rues et de ses monuments, les différences sont beaucoup plus sensibles encore dans le mouvement des affaires et la vie de la population. Cent années les ont transformés du tout au tout.

Il n'existe alors, à Raon, aucune des usines importantes que nous connaissons aujourd'hui, qui font, de notre ville, un centre industriel actif et prospère et assurent à la population un travail régulier.

Quelques artisans, tailleurs, cordonniers, maréchaux-ferrants, menuisiers ou bourreliers exercent un petit métier. A la Trouche, une petite faïencerie occupe quelques ouvriers, il existe, à Raon, une poterie fort modeste et aussi trois moulins à blé, un moulin à huile, une tannerie, plusieurs brasseries que je signale d'autant plus volontiers que l'une d'elles appartenait à mon arrière-grand-père. Des bouchers, des boulangers assurent les besoins essentiels ; leurs boutiques sont modestes et sans luxe.


Le mouvement des affaires n'en est pas moins considérable, il se réalise seulement sous une autre forme qu'aujourd'hui.


Raon est à la porte des Vosges, entre la plaine et la montagne, et cette situation géographique en a fait le centre d'un très important commerce de blé. Les gens de la montagne viennent y chercher le blé qu'apportent les cultivateurs de la plaine, productrice de céréales. Les grains sont amenés par voiture, achetés et emportés sur route, et ce gros commerce a donné longtemps à Raon une grande prospérité. Les jours de marché, l'animation est grande, les voitures sont nombreuses. Acheteurs et vendeurs se répandent dans les auberges, les débits et les magasins ; ils font, comme on dit, marcher le commerce.


A certains jours, se tenaient aussi d'importantes foires aux bestiaux, les plus animées étaient celles du premier samedi de février et du dernier samedi  d'octobre. Les marchés au blé, les foires aux bestiaux ont disparu devant des habitudes commerciales nouvelles, la création de moulins régionaux et les transports par chemin de fer.
Par contre, le commerce de bois est toujours actif. Voilà cent ans, il était déjà important, mais son mode d'exploitation était différent. Il est un peu naïf de dire qu'il n'y avait alors ni gare, ni chemin de fer.

Raon-l’Étape au XIXe siècle : Flotteurs et bûcherons (4/12)

lundi 18 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 11-499




Tous les transports de bois se font sur les rivières, par flottage. Il ne faut pas être encore un vieillard, arrivé an déclin de la vie, pour avoir conservé le souvenir des floues qui passaient sur la Plaine et sur la Meurthe. Si le flottage a aujourd'hui disparu, il était autrefois extrêmement actif. Seul, il permettait le transport des bois. Alors, Raon est le port de transit. Sur son port aux planches arrivent les flottes légères qui viennent de la montagne, de la Plaine, du Rabodeau et de la Haute-Meurthe. On y forme les grandes flottes qui s'en iront vers Lunéville, Nancy et Metz, et parfois plus loin jusqu'à Trêves ou même Coblence. De temps immémorial, le flottage se pratique ainsi.
Les flotteurs étaient à peu près tous originaires de Raon ; il s'en recrutait fort peu dans tout le reste de la contrée et les Raonnais avaient le monopole du pavillon dans tout le bassin de la Meurthe.
Ces flotteurs on les appelait alors les voileurs et le patois vosgien prononçait oua-lou. Leur métier était rude, les accidents nombreux et tous ces oua-lou ne parlaient pas sans un certain effroi du dangereux passage des grilles de Metz.

Le transport des bois s'effectue aussi sous une autre forme assez originale ; je veux parler de la boulée. La cristallerie de Baccarat fonctionne alors au bois et dans les fours d'où sortira un cristal très pur, elle consomme des quantités énormes de bois. Elle achète des coupes dans les Vosges ; les pins, les épicéas, les bois tendres sont abattus en boches d'un mètre de long et rangées en tas le
long de la rivière, le plus souvent de la Plaine. Quand le jour est venu, on jette ce bois à l'eau et toutes les bûches, suivant le fil de la rivière, s'en vont jusqu'à Baccarat où elles sont arrêtées par les grilles de l'usine. L'emploi de la houille a mis fin à la boulée, qu'on appelait officiellement le flottage à bûches perdues. La rivière était littéralement couverte de ces bois qu'entraînait le bran, c'est-à-dire le flux de l'eau, qu'on avait retenue dans les vannes ou biefs de scierie, pour la lâcher au bon moment. Des hommes surveillaient les bords de la rivière pour rejeter à l'eau les bois qui s'accrochaient aux rives, et aussi pour empêcher, dans la mesure du possible, les riverains de s'approvisionner à trop bon compte de bois de chauffage.


En l'absence de toute industrie et à part quelques artisans, la population ne vit guère que du travail de la forêt, d'un côté les bûcherons, de l'autre les flotteurs. Entre eux, les différences sont nombreuses. Le bûcheron, attaché au sol, n'a d'autre horizon que les grands bois. Il n'a guère quitté son pays et il ne connaît rien que les rues de sa ville, les sapinières profondes et silencieuses, et les chemins qui mènent à la forêt.
Le flotteur, lui, a vu du pays. C'est un nomade, un marin — marin d'eau douce, c'est possible, mais marin tout de même. Il a des horizons moins bornés que le bûcheron. Il s'est frotté à plus de gens, il connaît la grande ville, ses plaisirs et ses ressources et, à ce titre, il a plus de prétentions. Son caractère est devenu plus hardi, son humeur plus batailleuse et, comme beaucoup de ceux qui ont couru le monde, il aime parfois à se vanter.
Un mot de flotteur a été souvent rapporté. Saint Nicolas est le patron des flotteurs et la basilique du grand Saint, dans la petite ville de Saint-Nicolas-dePort, était pour eux l'objet d'une vénération particulière. Des flotteurs parlaient un jour de la messe de minuit qui s'y célébrait dans la nuit de Noël et l'un d'eux s'écria, devant ses interlocuteurs ébahis : « La messe de minuit à Saint-Nicolas, j'y ai été plus de cent fois ».
Il n'est nul besoin, vous le voyez, d'être né sur les bords de la Garonne ou les rives de la Méditerranée, pour exagérer quelquefois.


 On dit parfois des Raonnais, qu'entre tous les Vosgiens, ils ont un tempérament un peu à part. Volontiers, ils crient et ils tempêtent, mais ils se calment tout aussitôt. A chaque occasion, ils récriminent, puis reconnaissent qu'ils ont eu tort. Ils font du bruit, mais peu de mal. En deux mots : Ils ont mauvaise tête et bon coeur. Déjà, jadis, il en était ainsi des flotteurs.
Très différents parfois, les flotteurs et les bûcherons ont par ailleurs beaucoup de traits communs. C'est une population rude, dont le cercle d'idées est d'autant plus étroit que son instruction est plus rudimentaire. Les enfants quittent l'école de très bonne heure, sans l'avoir jamais beaucoup fréquentée et, tout jeunes encore, ils aident leurs pères dans la forêt ou sur les rivières.


 Aucune loi ne réglemente encore le travail de l'enfance. Plus tard, beaucoup plus tard, en 1841 seulement, une loi interdira de faire travailler les enfants avant un âge qui nous paraît aujourd'hui invraisemblable de précocité, celui de huit ans. En 1820, aucune défense. Poussés par l'appât du gain, plutôt même par le besoin, les parents font travailler leurs enfants, dès que ceux-ci sont en âge de rendre le plus petit service. A partir de ce moment, point de lectures, point de livres, cela va de soi, pas de journaux qui donnent aujourd'hui au moins une teinte vague des questions générales et des événements du jour.
En dehors des préoccupations de la vie matérielle, les conversations entre flotteurs et bûcherons manquaient, à n'en pas douter, d'éléments. Si le flotteur était parfois hâbleur, il était plus souvent encore taciturne, pour la raison très simple que, tout comme le bûcheron, il n'avait pas grand chose à dire.


Un jour deux flotteurs, leurs bois livrés, dînaient dans une auberge de Metz, et il leur avait été servi une soupe de pommes de terre fort réussie. En sortant, l'un dit à l'autre : «  Elle était bonne la soupe-là » et les deux hommes reprirent à pied la route de Raon, sans échanger un seul mot. Le lendemain matin, en arrivant à la Chique, au dessus du Clairupt, le second flotteur, ayant terminé ses méditations, laissa échapper ces mots : « Elle était tout de même bonne, la soupe-là ». — C'était la réponse à la réflexion de Metz.


 Si ces bûcherons et ces flotteurs sont d'âme rude et d'esprit fruste, ils sont aussi très misérables. Les salaires sont extrêmement bas et n'assurent qu'un minimum de vie très réduit. Si ces salaires se sont parfois élevés dans des périodes d'exceptionnelle prospérité, en 1822, par exemple, ils ne dépassaient guère en principe un franc par jour. A la veille de 1848. le gain journalier d'un maître flotteur n'était encore que de trente sous. Malgré le bon marché de la vie, il était tout à fait insuffisant.   


De plus, si le travail dans la forêt ou sur les rivières est pénible et mal rétribué, il est aussi saisonnier. Le froid, les neiges l'arrêtent et quand vient l'hiver une grande partie des habitants manque de travail et ne vit guère que de la charité publique.


La culture procure bien quelques ressources, mais elles sont maigres. La nourriture se compose surtout, dans un menu presque invariable, à midi, de soupe au lard et de pain sec ; le soir de lait caillé et de pommes de terre cuites à l'eau ; à de très rares occasions de la viande de boucherie.


S'étonnera-t-on alors que le bûcheron, le flotteur, mal nourri, mal vêtu, exposé à tous les frimas, à la neige, à la pluie, an froid, cherche dans l'alcool un excitant et une consolation. Nul doute que l'ivresse ne fut alors un vice extrêmement répandu. L'alcoolisme est le fléau, la tare, des populations pauvres et misérables. Un travail régulier, un logement plus sain, une vie plus large et plus confortable, une nourriture meilleure, voilà contre l'alcoolisme les meilleurs remèdes et à cet égard de très heureux progrès ont été réalisés.

Raon-l’Étape au XIXe siècle : Années de misère (5/12)

mercredi 20 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 11-502



Cette population, qui vit au jour le jour, est hors d'état de se ménager des ressources pour les temps de chômage et que vienne une crise, une mauvaise récolte, elle sera en proie à la plus noire misère.


Les exemples malheureusement abondent. 1817 fut une année terrible. Elle est restée longtemps dans le souvenir de ceux qui l'avaient vécue, et non sans frémir, ils l'appelaient la chère année. Après de mauvaises récoltes est venue la disette, presque la famine. La liquidation des guerres de l'Empire et des impôts très lourds ont amené une crise des affaires ; le coût de la vie est monté à des chiffres qui paraissaient alors invraisemblables ; le manque de travail rendait la situation plus tragique encore.

Le 29 janvier 1817, il est établi que sur 3.000 habitants, 732 sont hors d'état de vivre, si on ne vient pas à leur secours. Pour leur permettre de subsister jusqu'à la récolte, le conseil municipal attribue à chacun, du 1er février au 1er août, un secours en nature, une demi-livre de pain par jour ; tout juste de quoi ne pas mourir de faim. Ce seul fait montre, mieux que de longs développements, l'état de misère des ouvriers raonnais pendant la triste année de 1817.


Au cours des années qui suivirent, la vie fut plus douce, mais bientôt les jours noirs vont revenir.

L'hiver de 1829-1830 fut extrêmement rigoureux, il rappelait le sinistre hiver de 1709. Le thermomètre était descendu jusqu'à trente degrés au-dessous de zéro, le froid rendait tout travail impossible et inabordables les rivières et les forêts. Les glaces se sont amoncelées sur la Meurthe et sur la Plaine ; on peut redouter que la débâcle amène une véritable catastrophe. Tant pour assurer la sécurité de la ville que pour occuper les chômeurs, on creusera un canal dans la glace. Les travailleurs seront payés x franc par jour, ce qui — espère-t-on — leur permettra de vivre. L'hiver passa, les beaux jours revinrent, mais ils amenèrent un autre bouleversement. En juillet, ce fut la Révolution de 1830. Charles X fut renversé et Louis-Philippe devint roi des Français. La Révolution de 1830 entraîna une nouvelle crise commerciale et l'arrêt du travail. C'est l'effet de tous les bouleversements.


 En 1832, nouveau malheur. Sur la France s'abat une terrible épidémie, le choléra. A Raon, plus de 800 personnes sont atteintes, une centaine meurt. Au mois d'août 1832, l'épidémie est si violente qu'on supprime les messes d'enterrement, les corps sont portés directement au cimetière. Le maire prodigue à ses administrés de sages conseils. IIl les invite à la plus grande propreté ; il leur recommande d'éviter la fraîcheur des matinées et des soirées et aussi la transpiration et les courants d'air. Les rues devront être balayées, les mercredis et les samedis. Les bouchers devront jeter à la rivière le sang et les entrailles des animaux, ce qui — soit dit en passant — semble un singulier moyen d'assurer l'hygiène et la salubrité. Enfin, les fumiers qui encombrent les rues et donnent encore à la ville l'aspect d'un grand village devront immédiatement disparaître, excellente mesure qui n'en souleva pas moins de vives protestations. Il n'est rien de tenace comme les vieilles habitudes, surtout quand elles sont mauvaises.


1833 ramena la prospérité, mais les périodes troubles et pénibles reviendront encore. La crise de 1848 sera particulièrement aiguë; il y en aura d'autres par la suite.


De cet exposé rapide ressort, à n'en pas douter, qu'il y a cent ans, la population ouvrière de Raon vivait très misérablement. Salaires bas, chômages fréquents, arrêt du travail pendant la saison d'hiver. alimentation insuffisante entraînant des habitudes d'alcoolisme et d'ivrognerie ; maisons et logements incommodes et souvent insalubres. J'ai déjà dit qu'à tous ces points de vue, d'heureux et incontestables progrès ont été réalisés.


Au regard de cette médiocrité individuelle, il faut placer, en un contraste saisissant, la richesse ou du moins la très belle aisance de la commune.


La ville de Raon est propriétaire de forêts étendues. Sans doute, ces forêts ne sont alors ni aussi belles, ni aussi bien aménagées qu'aujourd'hui. Depuis un siècle, une administration intelligente les a considérablement améliorées. Alors, le Bambois n'a que des peuplements de chênes broussailleux, rabougris et sans grande valeur. Dans les bois de Raon, qu'on appelle en ce temps la « forêt sapinière », on voit une quantité énorme d'arbres secs ou dépérissants qui gênent la pousse des sapins plus vigoureux. Dans les forêts de la ville, comme partout, l'enseignement de l'École forestière et la gestion des agents forestiers ont produit les plus heureux effets. Sans doute aussi, le cours des bois est assez bas, mais il se règle sur le coût général de la vie et la ville de Raon tire de ses forêts de très belles ressources. Grâce à elles, elle va pouvoir faire face de 1815 à 1830 à des dépenses énormes pour l'époque. La première est d'ordre historique. (voir le billet sur les invasions et celui sur les grands travaux - billets 6 et 7)

Raon-l’Étape au XIXe siècle : Deux invasions (6/12)

vendredi 22 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 11-504





Nous sommes à la fin de l'épopée impériale. 1812 a vu la campagne de Russie et — après l'entrée victorieuse à Moscou — la retraite dans la neige et le froid. L'hiver a en raison de l'armée française jusqu'alors invaincue. En 1813, l'Empereur a rassemblé une nouvelle armée ; il combat en Allemagne. Après des succès passagers, il succombe à Leipzig.


Derrière lui, les alliés, Prussiens, Russes, Autrichiens, Bavarois, passent le Rhin, le 1er janvier 1814. Le 5 janvier, arrive à Raon le corps du maréchal Victor, duc de Bellune. Comme dans toutes les troupes en retraite, la discipline était fortement relâchée parmi les soldats de Victor. Des violences, des exactions sont commises ; les soldats consomment et surtout gaspillent une énorme quantité de denrées.
  Le 11 janvier, des cavaliers russes, venus de Saverne, font à Raon leur jonction avec les Autrichiens de Schwarzenberg qui débouchent de Saint-Dié. Les Cosaques, partis de la lointaine Russie, apparaissent, la lance au poing, sur la côte de Chavré.
Ce sont des passages incessants de troupes, allant vers la Champagne, vers Champaubert, vers Montmirail, vers le Chemin des Dames et la ferme de Heurtebise, là où, dans l'immortelle campagne de France, Napoléon joue sa dernière carte et le sort du pays. A Raon, les réquisitions succèdent aux réquisitions, l'ennemi est exigeant et brutal, les ressources de la ville s'épuisent, les dépenses et les dégâts augmentent tous les jours. Quand la paix fut signée, la ville de Raon se trouvait en présence d'une situation qui paraissait impossible à régler. Elle avait à payer une somme d'environ 150.000 francs. Ce chiffre nous parait peut-être modeste ; il ne nous dit plus grand chose aujourd'hui; il dit beaucoup moins encore à nos enfants. Mais cette somme, il faut l'évaluer au taux du jour, suivant le prix des choses et la valeur de la monnaie. Elle représentait en 1814, vous pouvez le croire, une dette extrêmement considérable.


Le 29 août 1814, le conseil municipal se réunit pour étudier les mesures qui s'imposent. 29 août 1814. Coïncidence curieuse, mais surtout tragique. Cent années après, jour pour jour très exactement, l'ennemi sera de nouveau à Raon, mais son entrée sera bien autrement terrible que celle des Cosaques de 1814. Je n'en dirai pas plus, puisqu'aussi bien, cette histoire, vous l'avez vécue.
Je ne songe pas, rassurez-vous, à entrer dans le détail des combinaisons financières auxquelles s'arrête le conseil municipal de 1814. Il repousse un emprunt comme trop onéreux et il décide de supprimer les affouages distribués, jusque-là, aux habitants. On vendra ces bois au profit de la ville, on fera des coupes extraordinaires et la situation, qui paraît si critique, pourra être rétablie en quelques années.


Les finances de la ville n'allaient pas tarder à recevoir un nouvel et rude assaut. Au mois de mars 1815, Napoléon quitte l'ile d'Elbe, il débarque au Golfe Juan; l'aigle vole de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Le 20 mars, l'Empereur rentre aux Tuileries. Bientôt, c'est à nouveau la défaite et l'invasion ; c'est Waterloo, c'est Sainte-Hélène. Aucun combat sérieux ne se livra en 1815 dans les Vosges et en Lorraine, mais de très nombreuses troupes traversèrent le pays. 130.000 hommes passèrent à Raon et beaucoup y cantonnèrent. Deux compagnies d'infanterie bavaroise y tinrent garnison pendant trois mois. Des réquisitions incessantes et coûteuses furent exercées avec la rigueur et la brutalité qu'amène toujours la guerre.


Les dépenses sont énormes et il faut les payer. Depuis longtemps les ponts sont délabrés et menacent ruine. La commune a l'argent nécessaire pour les réparer ; elle s'en servira pour payer ses dettes de guerre. Les ponts attendront et, s'il le faut, on s'en passera. Et voilà comment, en 1814 et en 1815, la ville de Raon put faire face aux très lourdes dépenses de la guerre et de l'invasion, sans avoir obtenu de l'État l'aide la plus légère. Il n'existait alors aucune loi sur la réparation des dommages de guerre.


Grâce à cette administration intelligente et avisée, les finances de la ville, mises à une si rude épreuve, se rétablirent assez vite. Quelques années plus tard, le budget était en excédent.

Raon-l’Étape au XIXe siècle: Les grands travaux (7/12)

dimanche 24 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 11-505

Alors commence la période des grands travaux, on construit l'église, les halles, le marché aux porcs, l'abattoir, les écoles. Toutes ces constructions se succéderont dans un temps assez bref et parfois elles seront menées de front.
Le travail le plus important et peut-être le plus urgent était celui de l'église.


L'église, vous le savez, se trouvait alors accolée à la mairie et dans le même alignement sur la Grand'rue. Une délibération du conseil municipal nous en donne, le 9 juillet 1809, une description fort peu engageante : « L'église est fort ancienne, elle est si peu commode qu'elle a été interdite par l'évêque de St-Dié, dès avant la Révolution, et que le service du culte a été transféré à l'ancien couvent des Cordeliers. Ce couvent ayant été vendu, le culte est de nouveau célébré dans l'ancienne église. »
Cette église est beaucoup trop petite. Raon, d'après le géographe Bugnon qui dressa en 1696 la carte de Lorraine, n'avait que 75 feux, à peu prés trois cents habitants. En 1809, la ville a 615 feux et 2.700 habitants et bien entendu pour une population près de dix fois supérieure, l'église est très insuffisante. De plus, elle est bâtie trop près de la mairie, si bien qu'on n'y voit pas clair et que l'air n'y circule pas. Enfin, elle est humide et, par surcroît, on y a fait jadis des inhumations à fleur de terre, si bien que l'air est irrespirable. Pendant les offices, les assistants éprouvent fréquemment des spasmes et des faiblesses et on est obligé de les emporter au dehors, ce qui amène des mouvements tumultueux et des impressions pénibles.


Vous le voyez, les fidèles de 1815 avaient bien du mérite à assister à la messe. Ils ont du attendre de longues années la fin de leur supplice. Les dépenses de guerre firent ajourner longtemps la construction d'une nouvelle église, déjà reconnue nécessaire en 1809.


Le 20 octobre 1825 seulement, la construction est décidée. Pour la payer, on coupera dans la forêt 20.000 stères de bois qui, à 8 francs le stère, produiront 160.000 francs, somme suffisante, pour le gros oeuvre tout au moins.


L'architecte choisi est M. Grillot fils, de Saint-Dié. Avec l'église; il bâtira aussi les halles et le marché aux porcs. Toutes ces constructions ont entre elles une certaine analogie et elles ne manquent pas de cachet. M. Grillot était certainement un architecte de mérite.
Bientôt après, les travaux de l'église furent adjugés à MM. Schweighofler et Gazelin, entrepreneurs à Mulhouse, qui se mirent aussitôt à l'oeuvre.
Les travaux durèrent plusieurs années et l'église fut ouverte au culte en 1832. En attendant l'inauguration, les exercices religieux avaient lieu à l'ancienne chapelle des Cordeliers que la ville avait louée pour trois cents francs par an.


Pendant le même temps, on construisait les Halles. Si Raon était alors le centre d'un important commerce de blé, le marché se tenait dans les rues et en cas de pluie dans les granges ou les maisons. La surveillance était difficile et elle semblait d'autant plus nécessaire qu'il y avait, paraît-il, autour du marché de Raon, pas mal d'intermédiaires et de courtiers marrons qu'il importait de surveiller.
Les porteurs de sacs, les mesureurs se livrent à des achats clandestins et dans une sphère modeste, on les voit jouer à la hausse et beaucoup plus rarement à la baisse. Des vendeurs peu scrupuleux présentent des sacs de très belle apparence, mais au-dessous du bon grain se trouve l'ivraie. Le sac est camouflé et ne contient que du blé ou du seigle de second choix. Autour du marché rôdent des individus suspects et des agents de malveillance qui font courir des bruits sinistres — c'est le conseil municipal qui le dit — et ils faussent les cours à leur seul profit. Vous le voyez : il n'y a rien de nouveau sous le soleil et il ne faut pas s'imaginer un seul instant que notre époque a vu naitre le spéculateur peu scrupuleux et le marchand malhonnête.
La construction des Halles permettra une surveillance plus facile ; elle est décidée le 15 septembre 1824. La ville achète un pâté de maisons au centre de la ville et sur leur emplacement s'élèvent les halles que nous avons connues jusqu'à l'incendie de 1914, avec ses gros piliers qui leur donnaient un incontestable caractère d'originalité. Cette dépense ne sera pas improductive. Pendant longtemps, les droits de place procureront à la ville des ressources appréciables.

raon_l_etape_les_halles.jpg(Ce qui reste des Halles après la première guerre mondiale - photo prise en 1919)


La série des grands travaux n'est pas close. Elle se continue avec une rapidité qui fait grand honneur aux municipalités d'alors.


Le cimetière, très ancien, se trouve au centre de la ville, à peu prés sur l'emplacement actuel des écoles de garçons. Il n'a que mille mètres carrés, ce qui est tout à fait insuffisant. Le nouveau cimetière est alors créé, il sera peu à peu agrandi.


L'abattoir est bâti en 1832, le marché aux porcs en 1835, la place du marché au bétail, dite " Place des bêtes ", est agrandie et aménagée.

Il y aurait beaucoup à dire sur les écoles, mais je dois m'arrêter. L'unique école de la mairie est beaucoup trop petite, malgré le peu d'assiduité des élèves. Peu à peu, les bâtiments nécessaires sont construits.

Raon-l’Étape au XIXe siècle : Les inondations (8/12)

mardi 26 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 11- 507



Si nous pénétrons de plus près dans la vie de nos arrières-grands-parents, nous voyons que leur existence était troublée par des calamités que nous connaissons encore, mais dont les effets sont devenus infiniment moins graves. Je veux dire les inondations et les incendies.


La Meurthe et la Plaine ressemblent aux personnes nerveuses et fantasques. Elles montent comme des soupes au lait. Elles ont le régime torrentiel, c'est-à-dire qu'elles débordent très facilement, mais que très vite aussi, elles rentrent dans leur lit, comme de petites filles bien sages. Il est inutile, n'est ce pas, de vous rappeler la grande inondation du mois de décembre 1919, vous ne l'avez pas oubliée. Il y a donc encore des inondations à Raon, mais autrefois leurs conséquences étaient beaucoup plus graves. D'abord et surtout, elles emportaient les ponts qui étaient tous en bois, sauf celui de la grande route, le pont de la Chèvre, et les communications de la ville étaient coupées. Puis, il n'y avait pas de quais, les rivières n'étaient pas endiguées, si bien que l'eau arrivait plus vite dans les rues et entrait plus facilement dans les maisons.

Ma grand'- mère m'a souvent conté que, quand elle était toute petite, c'est-à-dire vers 1820 ou 1821, l'eau était entrée dans la maison de ses parents avec une telle rapidité, qu'on l'avait portée en hâte au premier étage et, détail pittoresque, derrière elle, on faisait monter aussi la vache, très étonnée sans doute de ce changement d'habitation.


Deux de ces inondations d'autrefois furent particulièrement graves. L'une se produisit dans l'hiver de 1811-1812, au moment de la fonte des neiges et de la débâcle des glaces. C'était assez naturel. Mais deux ans après, nouvelle inondation, et cette fois, en plein été, dans la nuit du 12 au 13 juillet 1813. C'était un événement tout à fait anormal. Dans les parties basses de la ville, l'eau monta jusqu'à l'étage, c'est-à-dire jusqu'au premier. Les ponts furent emportés et toute communication avec l'extérieur interrompue. On eut même des craintes pour le ravitaillement de la ville et sans exagération, le conseil municipal put rappeler. avec un certain effroi, cet événement désastreux et extraordinaire qui mit la ville dans une situation alarmante.


Très probablement, ces deux inondations de 1811 et de 1813 ont été le point de départ de la tradition un peu vague qui rappelle les calamités qu'a entraînées jadis la crue des eaux, en y ajoutant sans doute, comme toute tradition qui se respecte, pas mal d'exagérations et beaucoup de détails terrifiants qui n'ont jamais existé que dans l'imagination populaire.


  L'inondation de 1919 tournera, elle aussi — et sans nul doute — à la légende. Nos arrière-petits-enfants feront monter l'eau à d'invraisemblables hauteurs et nous transformeront tous en de nouveaux Moïses, sauvés des eaux par un heureux miracle.

Raon-l’Étape au XIXe siècle : Les incendies (9/12)

jeudi 28 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 12-567



Si les Raonnais d'autrefois couraient parfois le risque d'être noyés, ils pouvaient craindre bien davantage encore d'être grillés. Les incendies avaient alors une fréquence et une intensité dont nous pouvons difficilement nous faire une idée. D'abord, les secours étaient assez mal organisés et les pompes très rudimentaires. Mais la cause principale qui étendait le fléau était la construction vicieuse et primitive des maisons. Les toits étaient couverts en bois, en essins, et les étincelles propageaient très vite l'incendie qui devenait difficile à combattre. Les cheminées étaient fort mal construites, beaucoup étaient faites avec des fascines, c'est-à-dire des brins de bois tressés. Dans nombre de maisons, il y avait un four à pain, les flotteurs allumaient sans grande précaution de grands feux pour tordre leurs harts. A une certaine époque, le conseil municipal incrimine les habitudes d'ivrognerie de la population et l'imprudence de l'ivresse. Décidément, nos ancêtres n'étaient pas tempérants. Comme jadis les fils de Noé, jetons un voile et passons.


L'incendie qui causa à Raon les plus graves désastres, qui fut une véritable catastrophe, est un peu antérieur à la période que nous essayons de revivre. Au printemps de 1790, le temps était très sec et un vent du nord violent qui soufflait depuis plusieurs jours avait tout desséché. Le 4 avril était le jour de Pâques. Dans la nuit du 3 au 4, un incendie se déclara rue du Louvre, aujourd'hui rue Gambetta, et il se développa avec une effroyable intensité. Soixante-cinq maisons furent la proie des flammes. Des centaines de personnes, complètement ruinées, — il n'y avait point d'assurances — tombèrent dans la plus noire misère.


Heureusement, les secours ne manquèrent pas. La première offrande vint d'un négociant de Versailles, un certain M. Isabois. Il passait par Raon en chaise de poste au moment où l'incendie faisait rage et il fut tellement ému qu'il remit au maître de poste deux louis d'or pour les malheureux incendiés. Les vieilles et opulentes abbayes n'avaient pas encore disparu. Moyenmoutier donna 100 louis d'or, Etival 30, et Senones douze. L'évêque de Saint-Dié envoya vingt-cinq louis et la communauté protestante de Sainte-Marie-aux-Mines 125 livres avec une lettre de sympathie émue. L’Assemblée législative vota des secours et une loi du 8 avril 1792 attribua aux sinistrés de Raon une somme de 13.731 livres, six sous. Des quêtes furent organisées dans toute la région, avec un certain savoir faire. Les flotteurs, habitués aux voyages, allèrent dans les villes qu'ils connaissaient s'adresser à la charité publique, soit pour les autres, soit plutôt pour eux-mêmes. Bref, si les pertes étaient lourdes, l'élan de charité fut tel qu'on soupçonna les sinistrés de s'en être tirés à fort bon compte, peut-être même d'avoir réalisé une bonne affaire.


Les incendies graves furent extrêmement nombreux dans la première moitié du XIXe siècle. J'en noterai un seul, parce qu'il fut si violent qu'à la suite fut décidée la création de notre compagnie de sapeurs-pompiers. Dans la nuit du 8 au 9 juillet 1828, éclata un grand incendie, cette fois au faubourg de Saint-Dié (le grand faubourg). La violence de cet incendie était effrayante et la ville courut le plus grand danger, dit le conseil municipal. Des hommes à cheval partirent au galop demander du secours dans les localités voisines : les pompiers de Saint-Dié, Senones, Celles, Bertrichamps, Baccarat accoururent et aidèrent à combattre le fléau.


Les incendies — cela va de soi — n'étaient pas une spécialité raonnaise ; les mêmes causes amenaient partout les mêmes effets et souvent les pompiers de Raon, eux aussi, partaient au secours des localités voisines. Le 8 mars 1840, notamment, ils allèrent à Thiaville, où faisait rage un immense incendie. Quarante-cinq maisons brûlèrent : on peut penser qu'il ne devait pas rester grand'chose du village.


Ces appels au secours suffisent à montrer quels étaient il y a cent ans le danger, la violence et l'intensité des incendies.


Quelques jours après le sinistre de 1828, le 20 juillet, le conseil municipal décide qu'il sera établi un corps régulier de pompiers. Il comprendra cinquante hommes choisis parmi ceux qui travaillent le bois, le cuir ou les métaux. Il faut leur donner un uniforme et un casque et le conseil municipal vote 2.500 francs, ce qui fait, si je compte bien, 50 francs pour habiller et casquer tout un pompier.
Mais il ne suffit pas d'avoir des pompiers, si bien habillés qu'ils soient, il faut des pompes et en 1828 celles de Raon sont fort délabrées. La ville les échangera contre des neuves chez Simon-Lacaze à Saint-Dié et paiera une soulte de 650 francs.


Aujourd'hui, les incendies ont bien perdu de leur fréquence et de leur gravité, notre compagnie de pompiers va célébrer son centenaire. Elle est toujours là, aussi zélée et mieux outillée. Nous ne demandons qu'une chose : c'est de la déranger le moins souvent possible.

Raon-l’Étape au XIXe siècle : Histoire d'une rosière et d'un roi de France (10/12)

samedi 30 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 12-569



Parmi les préoccupations des Raonnais d'alors, faut-il ranger le souci de la politique. S'il faut entendre par politique le droit de vote, il est bien certain qu'ils n'avaient pas grand'chose à faire. Les députés sont nommés au suffrage censitaire, c'est-à-dire que participent seuls au scrutin ceux qui payent un chiffre assez élevé d'impôts directs. A Raon, le nombre des électeurs est presque insignifiant. Jusqu'en 1830, les conseillers municipaux, le maire, l'adjoint, le le conseiller général ou d'arrondissement sont nommés par le gouvernement. Pas d'élections. Pas de luttes politiques.


 De la vie publique nous trouvons cependant quelques traces à Raon. Tous les ans, on y célèbre la fête du souverain, le 15 août sous Napoléon, la Saint-Louis sous Louis XVIII et la Saint-Charles avec Charles X. On tire des boîtes, on organise des bals publics et des jeux, on illumine plus ou moins, on distribue des secours aux indigents, alors fort nombreux. Tontes ces réjouissances rappellent, à s'y méprendre, nos modernes 14 juillet. Parmi ces manifestations, il en est de plus originales.


 Sous l'Empire, il était prescrit de célébrer tous les ans, le 2 décembre, jour anniversaire du couronnement de Napoléon, le mariage d'une rosière avec un ancien militaire. Le conseil municipal avait mission de choisir les futurs époux et ce n'était pas toujours besogne facile. Ainsi, en 1809, on avait bien une rosière, mais pas de candidat à sa main. Il est vrai que la rosière n'était plus toute jeune. Elle avait 42 ans. Il n'y a alors à Raon que deux militaires retraités, mais impossible de les décider à épouser la rosière. Le 10 novembre 1809, le conseil municipal les convoque ; il échoue complètement dans ses combinaisons matrimoniales. L'un des vieux soldats déclare qu'il n'a pas la vocation du mariage et qu'il entend rester vieux garçon. La situation de l'autre était infiniment plus délicate. Il veut bien se marier, mais pas avec la rosière. Il a choisi une femme, mais il reconnait tout le premier qu'elle n'a aucune des qualités requises pour être rosière et que, sans doute aucun, elle ne serait pas acceptée comme telle par le conseil municipal.
  Le maire se désespère, le préfet se lâche. Il écrit qu'il faut à tout prix marier la rosière le 2 décembre. S'il n'y a pas d'homme à Raon, qu'on en cherche un dans les environs. Piqués au vif dans leur amour-propre local, les Raonnais font l'impossible. Ils se souviennent qu'un des leurs, François Marande, est vétéran au château de Bitche. Il a servi 15 ans, compte 14 campagnes et plusieurs blessures et c'est un brave et honnête homme. Heureusement, il consent à revenir à Raon et à se marier. De son côté, la future, qui ne parait pas avoir été autrement consultée sur le choix de son futur mari, ne fit pas d'objections et le mariage eut lieu le 2 décembre 1809. Le témoin de la mariée était Jean-Luc Joinard, fontainier, dont les descendants exercent toujours à Raon le même métier.

Le conseil avait bien fait les choses. Il avait attribué à l'épouse une dot de 600 francs et 250 francs pour les frais de noce. On tira une salve de boîtes quand les mariés entrèrent à l'église, on en tira une autre lorsqu'ils en sortirent. Les autorités voulurent sans doute marquer ainsi leur satisfaction d'avoir mené à bien cette affaire délicate.


 En 1828, autre solennité. Le roi de France, Charles X, traversera Raon. C'était dans la vie d'une petite ville, alors un peu perdue, un événement tout à fait exceptionnel. En 1828, Charles X, sentant la popularité du régime un peu ébranlée, fait dans les provinces de l'Est un grand voyage qu'on pourrait, avec quelque irrévérence, appeler une tournée de propagande. Le passage par Raon ne fut certes pas la partie la plus réussie du voyage. Les Raonnais avaient cependant fait tout ce qu'ils avaient pu pour fêter dignement le monarque. Ils avaient dressé des arcs de triomphe, accroché des drapeaux, des banderoles, des inscriptions, préparé des réjouissances, tant et si bien que le passage de Charles X coûta à la ville la somme considérable de 1.807 francs, C'était bien cher, vous allez le voir.


 Le 12 septembre 1828, à 7 h. 1/2 du matin, le roi quitte Colmar pour aller coucher le soir à Lunéville, où est réunie pour des manœuvres d'apparat une grande partie de la cavalerie française. En montant le col du Bonhomme, Charles X, s'il faut en croire la relation officielle, admire beaucoup le paysage et il contemple aussi le spectacle d'un orage qui se formait dans la montagne. Vers deux heures et demie, le long cortège de voitures arrive à l'entrée de Raon et c'est alors que survient la catastrophe. L'orage que Sa Majesté a vu se former au col du Bonhomme éclate avec une violence inouïe. Les nuages, s'élevant du flanc des montagnes — c'est le récit officiel qui l'écrit — s'accumulent sur les sommets et versent des torrents de pluie mêlés de grêle. La voiture du roi et celles de la suite traversent la ville au milieu d'éclairs continuels et de coups redoublés de tonnerre. Vous avez vu souvent ce spectacle. Vous ne vous étonnerez pas que le roi Charles X n'ait sans doute conservé de notre ville qu'un souvenir assez peu flatteur.
Le préfet des Vosges, M. de Champlouis, avait accompagné le roi jusqu'à la limite du département ; puis il était revenu à Raon. Comme il pleuvait sans doute toujours, il en profita pour visiter les bâtiments communaux et c'est ainsi qu'il arriva dans la salle de la justice de paix. Cette salle était délabrée, et elle avait besoin de réparations. Le préfet le constate. Mais, à en croire un vieux 'récit' il remarque en même temps que la balustrade placée devant le siège du juge est hérissée de longues pointes de fer, acérées et très aiguës. Il s'étonne, il s'informe et le juge lui explique que les plaideurs de son canton ne sont pas toujours d'humeur facile, qu'ils s'emportent pour un rien et que, sans aucun respect pour la justice, ils jurent, ils tempêtent et qu'aussi ils frappent à coups de poing redoublés sur la balustrade. Pour réprimer ces écarts, le juge a pensé que le meilleur moyen était de garnir la balustrade de pointes de fer. L'explication eut peu de succès ; le préfet reprocha au juge d'employer des procédés asiatiques c'est le mot dont, paraît-il, il se servit — et dans un heureux jeu de mots, il ajouta qu'il fallait que la justice ne fut jamais blessante. Donc, le juge a le choix : enlever ses pointes ou voir laisser sa salle d'audience sans réparations. Il n'hésita pas, il supprima les pointes et la salle fut remise à neuf.
 Cette anecdote est rapportée par un auteur sérieux. Est-elle cependant tout à ait exacte ? La mauvaise tenue des plaideurs ne m'étonnerait pas autrement; j'ai déjà dit que les Raonnais avaient parfois le caractère un peu vif.


  Mais le juge de paix de 1828 n'est pas tout à fait oublié. IL s'appelait M. Drouet et il fut juge de paix de Raon pendant 24 années. Il est mort très âgé, en 1859, laissant le souvenir d'un homme fort instruit, très doux et ennemi de la violence. II repose au cimetière de Raon et sur sa tombe on peut lire : "Son bonheur était de concilier."  Voilà, n'est-il pas vrai, une note qui s'accorde assez mal avec l'histoire des plaideurs irascibles et de la balustrade en porc-épic.

Raon-l’Étape au XIXe siècle : Quelques vieux Raonnais (11/12)

lundi 1 avril 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 12-571




 A côté de M. Drouet, est-il possible de taire revivre d'autres personnages qui, il y a cent ans, ont joué un rôle à Raon. C'est beaucoup plus difficile qu'on ne le croît. Le temps passe et les années font vite oublier les services rendus. Les générations se succèdent, les souvenirs s'estompent peu à peu et tombent bientôt dans un oubli définitif. Mais il serait injuste de ne pas rappeler les noms de ceux qui ont géré, avec une intelligence avisée, dans des périodes difficiles ou tragiques, les intérêts et les finances de la ville.


 Pendant une grande partie de la Révolution et toute la durée de l'Empire, le maire fut Nicolas Prestre qui avait été sans doute officier de l'ancien régime, car il était chevalier de Saint-Louis. En 1815, il fut remplacé à la mairie par Jean-Nicolas Huin dont la famille a conservé avec le pays des attaches étroites. Son passage à la mairie fut assez court et le 7 mai 1817, il fut remplacé par Jean-Baptiste Marchal qui y demeura jusqu'en 1830. Alors Jean-Laurent Marlier qui, je crois bien, était son gendre, fut nommé maire. Son fils, Alexandre Marchal, devint à son tour maire en 1848. J'ai d'autant plus de plaisir à rappeler le souvenir des Marchal et des Marlier qu'ils ont laissé à Raon même des descendants.


Les maires étaient aidés dans leur tâche difficile par un greffier qui passa sa vie à l'hôtel de ville de Raon. Il s'appelait Philippe Skopetz ; il était entré à la mairie le 2 février 1805 et il y demeura jusqu'au 12 décembre 1847. Quand il prit sa retraite, au bout de 42 ans de bons services, le conseil, dans une délibération spéciale, tint à lui exprimer sa gratitude et à lui voter une pension. Les délibérations du conseil sont remarquablement rédigées et j'ai trouvé la plupart de ces souvenirs dans les registres de Philippe Skopetz.


Le percepteur, M. Paillon, était en même temps receveur municipal et il se distinguait ainsi que sa femme par un appétit qui est resté longtemps légendaire. Il mangea un jour, à lui seul, tout un bocal de cornichons. M. et Mme Paillon avaient une commune passion pour la tête de veau. Ils formaient un ménage fort uni, mais ils se disputaient volontiers pour savoir celui qui mangerait les yeux du veau. Des goûts et des couleurs, il ne faut jamais discuter. Il paraît que l'oeil de veau est pour les amateurs un morceau de choix.


Je n'aurais garde d'oublier l'instituteur Nicolas Valette, qui dirigea l'école pendant 36 ans, de 1812 à 1848 et fut ensuite nommé receveur municipal. Son fils, Charles Valette, lui succéda dans la tenue de la caisse de la ville. Beaucoup d'entre nous se rappellent cet excellent homme.


Enfin, au début du XIXe siècle, le curé portait un nom tout à fait prédestiné pour un prêtre. Il s'appelait Bonabé. Quand il mourut en 1831, son successeur fut l'abbé Noël qui dirigea la paroisse pendant trente-et-une années, avec beaucoup de dévouement.


Un nom d'autrefois est encore familier aux Raonnais d'aujourd'hui, mais pour la raison unique et très simple qu'une rue de la ville s'appelle la rue Jacques Mellez. De ceux qui passent par là, combien savent que le docteur Jacques Mellez était un médecin très charitable et très bon, qui mourut en laissant aux pauvres toute sa fortune. Le docteur Mellez était très populaire, il visitait sa clientèle dans une petite voiture traînée par un âne. Le prix des visites médicales était alors de 75 centimes ; c'est dire que Jacques Mellez n'a pas fait fortune dans sa profession. Il l'a fait d'autant moins qu'il oubliait régulièrement d'envoyer ses notes d'honoraires et c'est peut-être pour cela qu'il avait beaucoup de clients et qu'il était si populaire. A ce sujet, un trait de moeurs amusant. Le docteur fumait la pipe, la pipe en terre et cette pipe coûtait alors un sou. Un beau jour, le docteur s'en fut en acheter une chez l'épicière du coin. Quand il voulut payer, la marchande se récria avec indignation : — Oh, non, Monsieur Mellez, vous ne voudriez pas. Depuis le temps que vous nous soignez pour rien. Prenez la pipe. Comme cela, nous serons quittes. Malgré sa philosophie et son dédain de l'argent, le docteur Mellez demeura, ce jour-là, un peu estomaqué. Il y avait de quoi.

Raon-l’Étape au XIXe siècle : Distractions d'autrefois (12/12)

mercredi 3 avril 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Louis Sadoul reprenant une Conférence donnée à l'Hôtel de Ville de Raon-l’Étape, le 27 août 1927 publié dans Le Pays Lorrain, 1927, 12-573



Vous connaissez maintenant les Raonnais de 1827, les fonctionnaires d'un chef-lieu de canton, les marchands de bois, les commerçants indispensables, quelques artisans et la population ouvrière, c'est-à-dire les bûcherons et les flotteurs. Nous les avons vus au travail. Quelles étaient donc leurs distractions ?


En ce temps-là, un voyage était une affaire d'état et personne ne l'entreprenait sans avoir pris le soin de faire son testament. Cette précaution était élémentaire et classique. Les diligences n'assuraient que des moyens de communication difficiles et coûteux et la plupart des habitants n'avaient jamais quitté leur ville.


La grande distraction de l'année était la fête patronale. Cette coutume très ancienne n'a aujourd'hui encore rien perdu de sa force et la fête de Raon reste une solennité toujours en honneur. Jadis, elle avait moins de rivales et la date en était attendue avec plus d'impatience.


D'autres habitudes anciennes ont par contre à peu près disparu, les rondiots, par exemple, c'est-à-dire les danses dans la rue, les soirs d'été. C'était là une coutume gracieuse et on peut regretter que les rondiots ne soit plus qu'un souvenir.


Regrettons moins une autre habitude, celle de bassiner, c'est-à-dire de faire un grand tapage devant la porte de ceux qui se mariaient dans des conditions un peu anormales, le vieil homme qui épousait une jeune femme ou encore la vieille femme qui avait choisi un jouvenceau. Au concert très peu harmonieux des casseroles et des cuillers à pot se mêlaient des plaisanteries faciles et des facéties dont toutes — on le devine sans peine — n'étaient pas de très bon goût.


 L'habitude des veillées s'est aussi à peu près perdue. Alors, pour épargner le feu et la chandelle, on allait passer la soirée tantôt chez les uns et tantôt chez les autres. Les femmes tricotaient ou filaient, les hommes fumaient leur pipe, une femme chantait, on racontait de vieilles histoires à peu près toujours les mènes, on devisait des petits événements du jour et la soirée s'achevait ainsi pour recommencer le lendemain. Ces couaroils sont devenus infiniment plus rares, maintenant que chacun a chez soi de la lumière et du feu.
Mais l'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement et aujourd'hui on perçoit une sorte de renouveau des veillées. On ne se réunit plus autour de l'âtre pour conter des histoires ; on se groupe près de l'appareil de T. S. F. — déconcertante invention qui apporte les dernières nouvelles du jour, les jazz-bands des grandes villes, les concerts de l'Europe entière et les sermons de Notre-Dame.


Parmi les distractions d'autrefois, faut-il ranger les plaisirs de la table? Certes, la gourmandise est de tous les temps et elle n'est pas à la veille de disparaître. Mais il est certain que jadis, dans les jours de tête et de cérémonie surtout, on mangeait plus qu'aujourd'hui. Depuis longtemps, on était en marche vers plus de simplicité ; la vie chère a accentué le mouvement. Un menu qui semble aujourd'hui très convenable à une maîtresse de maison et à ses invités, aurait fait rougir de honte sa grand'mère. Les repas de noces se prolongeaient interminablement, avec d'innombrables services où défilaient toutes les viandes imaginables sans qu'un légume apparût. A la soupe succédaient le boeuf, le veau, plus rarement le mouton, et surtout le cochon sous les formes les plus variées, puis les animaux de basse-cour, poules, poulets, lapins, canards, pigeons, parfois du gibier, que sais-je encore, des plats chauds, des plats froids, servis avec une désespérante lenteur, tant et si bien qu'un repas de noces durait des heures et des heures, il faudrait plutôt dire des jours et des nuits. Le tout, entrecoupé de pauses, d'entr'actes, de promenades, de pipes pour les hommes, de chansons et de plaisanteries très gauloises. Il fallait un bon estomac, une tête solide et une imperturbable patience pour résister aux repas d'autrefois. Ne les regrettons pas trop. Soyons plus gourmets que gourmands et alors il nous sera beaucoup pardonné.


  A Raon, région forestière aux paysages agréables, il était naturel que la forêt jouât son rôle dans les distractions. A cette époque, une grande partie de la population a, vis-à-vis de la forêt communale, une singulière mentalité. Elle la considère un peu comme sa propriété personnelle et — souvenir des droits d'usage disparus à la Révolution, — elle trouve tout naturel d'aller couper dans la forêt le bois qui lui est nécessaire. De là un nombre énorme de délits forestiers. En 1835, plus de 3.500 individus sont poursuivis devant le tribunal de Saint-Dié pour délits forestiers et, dans ce chiffre déconcertant, la part des Raonnais devait être importante. Aujourd'hui, cette idée un peu simpliste et primitive de propriété collective s'est effacée et la forêt communale est mieux respectée.


Outre la promenade, la forêt donnait à certains un plaisir aussi vieux que le monde, celui de la chasse. On s'imagine souvent et assez volontiers que jadis le gibier était beaucoup plus abondant qu'aujourd'hui et que les heureux chasseurs de ce temps ne connaissaient guère la bredouille. Erreur complète. Les forêts de Raon étaient si peu giboyeuses qu'à une certaine époque le conseil municipal décida de ne plus louer la chasse afin, dit-il, de laisser au gibier si rare le temps de revenir. Mais les chasseurs protestèrent à grands cris et réclamèrent énergiquement de payer très cher le droit de se promener avec un fusil dans les forêts où il n'y avait rien à tirer. Tarascon et Tartarin n'ont pas inventé la chasse à la casquette.
 La chasse n'était pas accessible à tout le monde. Au début du siècle, seuls pouvaient prétendre louer des chasses, les contribuables qui payaient au moins cinquante francs d'impôts directs. Le chiffre était assez considérable pour l'époque. Le chasseur était aussi obligé par son bail d'entretenir deux chiens courants.

A côté de la chasse à tir, il ne faut pas oublier la petite chasse, c'est-à-dire la chasse aux petits oiseaux, aujourd hui sévèrement prohibée. La petite chasse était une distraction un peu barbare, mais fort amusante. Le procédé le plus populaire était la chasse de la mésange, à la pipée, au bâton fendu. Les vieux Raonnais qui l'ont pratiquée conservent le souvenir ému des belles matinées de septembre quand les mésanges passaient en sifflant, le souvenir aussi des rôtis de petits oiseaux à la casserole. Il y a quelque trente-cinq ans, on s'aperçut que les mésanges étaient des oiseaux très utiles à l'agriculture. La pipée fut interdite, on n'a plus pris de mésanges, on n'en a plus mangé à la casserole et je crois bien que l'agriculture ne s'en est pas beaucoup mieux trouvé.


 Il y a cent ans, les parties de campagne étaient fort à la mode ; elles ne nécessitaient pas de très longs déplacements. C'était l'époque où la côte du Château, jusqu'alors aride et sèche, se boisait et la plupart des familles aisées y créèrent de petites propriétés avec des loges de bois ou de pierre. On passait à la côte les heures de liberté, on y dînait, on y recevait ses amis, on s'y amusait gentiment, sans luxe et sans prétention. Les loges de la côte sont peu à peu tombées en ruines, l'herbe a envahi la plupart des jardins. D'autres distractions ont remplacé les parties de campagne, il est permis de le regretter.