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Category VILLES ET VILLAGESLorraineVosges › Provenchères-sur-Fave

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Désignation d'une matrone à Provenchères

jeudi 25 octobre 2012, par Anne Auburtin

Source : archives en ligne archives départementales des Vosges

Ce jourd'huy vingt quatre avril mil sept cens cinquante sept jour de dimanche, Margueritte Martin femme a Blaise Claudel habitant de provenchères et echevin de la dite paroisse, cy devant matrone pour la communauté du ditprovenchères et de Beulay, se trouvant par son grand age hors d'etat de faireles fonctions de sa charge, il a été procédé à l'election d'une autre matrone al issue de la messe paroissiale. Chaque femme ayant présenté les trois quelles jugeait les plus capables, Marie Bar veuve de joseph Ramenatte lorsqu'il vivait tailleur de pierre a provenchères, a eu la pluralité des voix ; et nous ayant rendu bon compte de sa religion, et pretté devant nous le serment accoutumé avec promesse de s'acquitter exactement et chretiennement des fonctions de son employ, nous en avons confirmé l'election pour le temps qu'elle serait fidele et capable de la charge. le tout sans trouble et opposition quelconque en présence de la paroisse assemblée et nommement de blaise claudel échevin et de dominique mougeat maitre d'école

Description de Provenchère-sur-Fave

Provenchères sur Fave, à 13 Km de Saint Dié, est situé dans la vallée de la Fave, à 403 m d'altitude.proven2.jpg

Le nom :

  • Provencherioe
  • Provenchères en Vosges
  • Provenchères sur Fave ( décret du 26.12.1881)
  • dérive de Proventus : terre de rapport (Dom Calmet)provenchere_le_centre.jpg

Les hameaux (en 1867) :

  • Bestru (99 habitants, 24 maisons)
  • Brafosse (62 habitants, 13 maisons)
  • Les Truches (26 habitants, 5 maisons)

Les écarts :

  • Les Ailes (12 habitants, 3 maisons)
  • Bettrampot et Mayegoutte (9 habitants, 3 maisons)

Les fermes :

  • La Briboudière (3 habitants)
  • La Fouxelle (3 habitants)
  • Haleuche (5 habitants)
  • Le Moulin (3 habitants)
  • La Piviche (3 habitants)

Les habitants :

  • 1710 = 38 habitants
  • an XII = 449 h
  • 1830 = 560 hproven6.jpg

 Les redevances

Provenchères-sur-Fave dépendait du doyenné de Salm et du diocése de Toul. Il appartenait pour le temporel au Chapitre de saint-Dié. Dès le XI° siècle, l'importance des possessions du chapitre étaient grande puisque la littera rectidudinum énumère avec détails les redevances que percevait le chapitre. les habitants en étaient soumis aux corvées de charrues et tenus de nourrir les chiens du chapitre (brennae).

Les redevances sont classées dans l'ordre chronologique de perception :

  • à la fête de Saint Dié (18 juin) 30 sous de cens, 2 sous pour le plaid, 8 deniers pour droits d'autel, 14 sous de droits d'étal ; à Paques, 44 poulets
  • En 1188, le grand prévôt percevait 6 sous,8 deniers de la mairie ; le maire lui devait 12 deniers et 2 chapons ;
  • Au XV° siècle, le prévôt, qui avait Provenchères dans sa juridiction spirituelle, recevait 6 sous, 6 deniers pour le benedicti ; 7 sous 4 deniers pour les menues dimes; 10 sous sur les droitures.
  • Le chapitre, par l'intermédiaire du sonrier de la ville percevait en 1398 : 36 muids de blé, 10 réseaux de féves ; 22 livres pour les tailles ; 30 sous pour les droitures ; 4 livres, 12 sous pour les droits d'autel.
  • En 1467 : 25 muids.proven5.jpg

Les cultures et industries (en 1867) :

Sur 727 hectares, 309 sont en terre labourable, 162 en prés, 175 en bois, 11 en jardins, vergers, chenevières, 1 en friches.
 Les cultures principales sont le blé, l'avoine et la pomme de terre.
On y trouvait 1 tissage mécanique avec 664 métiers et 150 ouvriers.
Les principaux commerces sont le bois de construction et le vin.proven4.jpg

Registres et archives :

Les BMS en ligne commencent en 1657.proven3.jpg

La famille Dolmaire de Provenchères

 On trouve dans le Nobiliaire de Dom Pelletier un fragment généalogique sur la famille Dolmaire, originaire de Saint-Dié. Nous avons cherché à le compléter à l'aide de renseignements puisés principalement dans l'Inventaire sommaire des Archives dit département des Vosges (Registres de Saint-Dié).

Nous avons pensé que ce petit travail, tout incomplet qu'il soit, pourrait être de quelque intérêt pour nos confrères de la Société philomatique.

Suivant Dom Pelletier, Jean Dolmaire, garde du scel à Saint-Dié, fut anobli par lettres données à Nancy le 28 novembre 1632. Il reçut pour armes : D'argent, à une tête d'ours de sable, année et lampassée de gueules; écartelé, fascé et contrefascé d'or et d'azur Cimier : un ours rampant.

Jean Dolmaire fut de plus commis du trésor des chartes, maitre des requêtes ordinaires et gruyer de Saint­Dié; il mourut le 15 août 1656, âgé de soixante-six ans. Il avait épousé Élisabeth Conrard, remariée le 23 avril 1665 au sieur Alix. Il en eut les deux fils suivants

1. Noble Paul Dolmaire, seigneur de Provenchères, de la Tressonnerie, d'Anould en partie, lieutenant particulier au bailliage de Saint-Dié, mourut dans cette ville, à l'âge de quatre-vingt-six ans, le 18 mars 1709. Il avait épousé, le 22 février 1656, Marguerite de Tabouret de Maxeville; veuve de François l'Escarmoussier, adjudant général de l'armée du duc Charles IV, et fille de Charles Tabouret, seigneur de Maxéville en partie, et d'Élisabeth Fournier; il en eut les trois enfants qui suivent

1.1 Jean-François Dolmaire, écuyer, seigneur de Provenchères, Lusse, etc., gruyer de Saint-Dié et capitaine des chasses de S. A. R., est mort à Saint-Dié, àgé de soixante-trois ans, le 5 octobre 1729. Il fut parrain à Saint­Dié, le 5 novembre 1707, de Jean-François Ferquel, la marraine était demoiselle Anne de Circourt. Il avait épousé à Saint-Dié, le 7 janvier 1710, sa cousine germaine, Françoise Dolmaire, fille de Jean, dont il sera parlé plus loin. Ils ne semblent pas avoir eu de postérité.

1.2. Élisabeth Dolmaire, né à Saint-Dié le 28 novembre 1656.

1.3. Gertrude Dolmaire, décédée à Lunéville le 7 octobre 1739, épousa François-Joseph Malclerc, seigneur de Sommerviller, capitaine des plaisirs de S. A. R.; ils eurent une fille mariée à son cousin Melchior Dolmaire, dont il sera parlé à son rang.

2. Jean Dolmaire, II du nom, deuxième fils de Jean et d'Élisabeth Conrard, fut contrôleur des domaines et grueries de Saint-Dié, et décéda dans cette ville le 22 mars 1697. Il avait épousé en premières noces Marguerite Ferry de Flavigny, dont il n'eût qu'une fille, Françoise, mariée à son cousin germain, Jean-François Dolmaire, comme il a été dit plus haut; en secondes noces, il épousa à Saint-Dié, le 26 novembre 1674, Claudette (ou Claude) Jacquemin. De ce second mariage sont nés les enfants suivants :

2.1.Charles Dolmaire, né à Saint-Dié. 1e 10 avril 1690. 

2.2. Jean-François Dolmaire, avocat à la Cour, juge de la Cour spirituelle de Saint-Dié, mort âgé de soixante­trois ans, à Saint-Dié, le 22 juillet 1750.

2.3. Melchior Dolmaire, qui sera rapporté ci-après.

2.4.Simon Dolmaire, prêtre de l'insigne église de Saint­Dié, curé d'Anould.

2.5. Joseph Dolmaire, cadet dans la compagnie des gen­tilshommes de S. A. R., capitaine au régiment de Chartres, infanterie, puis au régiment d'Étampes (La Ferté­Imbault), au service de France; il mourut à Lunéville, âgé de quarante ans, le 21 août 1735.

2.6. et 2.7. Claudette-Gertrude et Barbe, filles.

2.3. Melchior Dolmaire, écuyer, seigneur de Provenchères, Lusse, la Cour sauvage de Lunéville, ban de Crevic et de Dombasle en partie et autres lieux, fut avocat à. la Cour; il épousa à Saint-Dié, le 28 février 1718, sa cousine Pauline-Jeanne-Gertrude de Malcler, fille de François-Joseph et de Gertrude Dolmaire; ainsi qu'il a été dit plus haut; ils eurent pour enfants

2.3.1. Melchior Dolmaire, né à Saint-Dié le 21 mars 1720.

2.3.2. Melchior-Simon Dolmaire, né à Saint-Dié le 6 août 1721.

2.3.3. Joseph-Dieudonné Dolmaire, né à Saint-Dié le 24 août 1724.

2.3.4. Charles-Melchior Dolmaire, né à Saint-Dié le 13 mars 1725.

2.3.5. Jean-Népomucène Dolmaire, né à Saint-Dié le 26 mai 1730.

2.3.6 Charles-Nicolas-Pierre-Fourier Dolmaire, qui suit. 

2.3.7  Françoise-Gertrude Dolmaire, née à Saint-Dié le 12 décembre 1718.

2.3.8 Marie-Antoinette Dolmaire, née à Saint-Dié le 22 septembre 1726.

2.3.6. Charles-Nicolas-Pierre-Fourier de Dolmaire, écuyer, seigneur de Provenchères, Lusse et autres lieux, est né à Saint-Dié le 18 septembre 1732, il y mourut le 20 no­vembre 1780. Par arrêt du Conseil d'État du 13 juillet 1763 et lettres patentes du 26, entérinés à la Chambre des Comptes le 6 septembre suivant, il fut déclaré gentilhomme, avec permission de faire précéder son nom de la particule et d'ajouter deux ours au naturel pour supports à ses armes. Il avait épousé Pauline-Alexandrine-Joséphine de Henry de Seichamps, née au Quesnoy (Flandre française) le 26 février de Pierre-Paul-Melchior Henry (le Seichamps, capitaine au régiment d'Ar­tois, et de Joséphine-Charlotte de Carondelet. Il est pro­bable que ce mariage eut lieu sous les auspices des deux oncles de la mariée, Joseph-Dieudonné-Balthazar et Benoit-Balthazar Henry de Seichamps, tous deux chanoines du chapitre de Saint-Dié.

M. de Provenchères étant décédé le 18 novembre 1780 fut inhumé dans l'église Saint-Martin de Saint-Dié, où son mausolée disparut lors de l'incendie de cet édifice en 1895. Sa veuve épousa en secondes noces Dominique, baron de Richard, conseiller intime de S. M. I. et Apostolique; elle mourut dans sa maison de campagne de Richardville le 6 décembre 1817 et fut inhumée dans le cimetière de Saint-Dié. (Henri BARDY, Brevet, maire royal de Saint-Dié de 1817 à 1829, dans le Bulletin de la Société philornatique, 1899-1900).

M. de Provenchères avait certainement le goût des livres; son Ex-libris gravé par Nicole n'est pas rare. Il est daté de 1162, c'est-à-dire antérieur aux lettres patentes dont nous avons parlé; aussi l'écu n'est-il pas sup­porté par les ours concédés l'année suivante, mais par des lions. On sait que Nicole exécuta aussi, en 1747, un Ex-libris au nom de l'abbé de Seichamps, assurément l'un des deux. chanoines de Saint-Dié dont nous parlons plus haut.

M. de Dolmaire de Provenchères eut de son mariage les trois enfants qui suivent

2.3.6.1  Simon-Charles-Joseph de Dolmaire de Provenchères, était en 1785 sous-lieutenant au régiment de Réchicourt (chevaux-légers) au service d'Autriche, et en 1790 chambellan de S. M. 1. Lors de l'entrée des alliés en France, grâce à sa position auprès de l'empereur, il contribua, de concert avec son beau-père, le baron de Richard, à préserver la ville de Saint-Dié du pillage. Il ne fut pas marié. Sa maison, une des plus belles de la ville, fut achetée par la municipalité en 1818. (H. BARDY Quelques payes de l'histoire de Saint-Dié pendant la Révolution dans le « Bulletin de la Société philomatique, année 1898-99.)

2.3.6.2 Gertrude-Joséphine de Dolmaire de Provenchères, née à Saint-Dié le 12 aoùt 1763, mariée dans cette ville le 4 septembre 1787, à Jean-Louis-Antoine Humbert de Tonnoy, lieutenant au régiment de Dauphin, infanterie. Le chanoine Joseph-Balthazar-Dieudonné-Henry de Seichamps, Grand Chantre du Chapitre, assista à la cérémonie nuptiale comme témoin de la mariée, dont il était le grand-oncle du côté maternel, et le curateur.

2.3.6.3 Barbe de Dolmaire de Provenchères, née en 1768, mariée à Saint-Dié le 19 mars 1784, à Dominique-Ignace­Charles de Hausen de Weidesheim.

De la même famille était probablement Léopold Dol­maire, né à Saint-Dié le 12 juin 1703, de Claude Dolmaire et de Jeanne-Françoise Carand; il eut pour parrain le duc Léopold, et pour marraine S. A. R. la duchesse Charlotte­Élisabeth.

Cle ARTHUR DE BIZEMONT.Bulletin de la Société philomatique vosgienne 1904. 1. 29e année. (1903-1904)

La vie d'autrefois dans le canton de Provenchère-sur-Fave

mercredi 4 décembre 2013, par Anne Auburtin

Source : articles d'Eugène MARTIN in Le Pays Lorrain 1929 (page 628) et 1930

Dans une précédente notice, j'ai parlé de la dépopulation dans le canton de Provenchères et des industries rurales qu'on y exerçait. Je voudrais aujourd'hui parler des mœurs et de la vie d'antan. Vie paisible et sédentaire dans des familles attachées au sol et qui ne connaissaient l'éparpillement que lors des mariages contractés dans le même village ou dans des villages rapprochés.

Vers 1830 et un peu auparavant les petits propriétaires ruraux employaient des ouvriers aux travaux de culture au prix de quatre sous par jour, plus la nourriture, celle-ci consistait le matin en une soupe au lait ou à l'oignon, à midi une soupe aux légumes et au lard et le soir des pommes de terre cuites à l'eau (le hot) avec du lait caillé (le maton). Tel  était le menu invariable de chaque jour.

Pour les batteurs au fléau, le travail commençait dès quatre heures du matin pour finir le soir vers dix heures, à la clarté d'une lampe à huile fumeuse pendant la plus grande partie du travail. Cela pour une rétribution de huit sous par jour, nourriture comprise. Et on ne se plaignait pas!

Vers 1845 la récolte des pommes de terre fut désastreuse dans toute la région. C'est à peine si les plus gros tubercules atteignirent la grosseur d'une noix. Le demi-resal, équivalent à dix litres, se vendait 2 fr. 50. Ma mère me contait qu'à cette époque elle avait été chargée d'aller acheter des pommes de terre dans une ferme éloignée, par la neige. Le fermier ayant livré son demi-resal, ma mère prit une pièce de cinq livres (cinq francs). Le fermier un peu farceur, prétextant qu'il n'avait pas de monnaie, prit une hache et fit mine de couper la pièce en deux. Effrayée, ma mère  retirant sa pièce, se sauva à toutes jambes, laissant là ses pommes de terre_ Ce ne fut qu'après de nombreux appels qu'elle fit demi-tour pour reprendre sa petite provision.

Pendant cette période, le chiendent, l'ortie entrèrent pour une grande part dans l'alimentation. Le pain était aussi fort rare. A l'entrée de Lubine, sur le gauche de la route se trouve une parcelle de pré que les anciens du pays connaissent encore sous le nom de « Pré de la Miche de Pain ». Ce pré aurait été échangé par son propriétaire contre une miche de pain. Mais cela doit remonter à des temps plus reculés, peut-être aux guerres des Suédois.

Cette dure époque passée, les habitants, fidèlement attachés au pays, connurent un peu plus de bien-être. Sans se décourager, sans abandonner le clocher, ils trouvèrent à s'occuper dans le tissage à domicile alimenté par les fabricants de Sainte-Marie-aux-Mines qui, de 1855 à 1860, donnaient du travail à volonté. A cette époque, les fabricants n'avaient pas de dépôts dans les villages. Hiver comme été, des caravanes d'artisans, la hotte au dos contenant à l'aller l'ouvrage à livrer, au retour le fil nécessaire au travail futur, sillonnaient les routes par tous les temps. Pour qui connaît la région, il est facile de se rendre compte des fatigues endurées par les tisserands, durant ces voyages qui se répétaient tous les huit ou dix jours selon l'importance de l'ouvrage accompli.

A Sainte-Marie, le rendez-vous des tisserands se trouvait à l'auberge Kauffmann, où ils absorbaient pour tout dîner un petit pain avec un verre de vin. Au retour ils faisaient halte à la ferme des Hautes-Chaumes après la grimpée du Haut-des-Vaux. On y payait un bol de brocatte, lait aigre et bouilli, la somme d'un sou. Telles étaient les dépenses de route.

Les tisserands profitaient de leur voyage à Sainte-Marie pour faire divers, achats: articles de ménage et de quincaillerie, etc. C'est ainsi qu'un jour, une brave femme se présenta chez un quincaillier, demandant à acheter un harichoual. Ebahissement du marchand, qui comprit seulement lorsque la cliente s'écria : « Tenez en voilà un qui ganguille là ». Et elle désignait une lampe ou hourcharl dont elle avait cru boa de franciser le nom en harichoual.

Pour se procurer du travail, les tisserands de Colroy et de Lubine parcouraient ainsi, quarante kilomètres en moyenne, aller et retour. Ceux de Lusse étaient un peu plus favorisés, le territoire de leur commune étant proche de celui de Sainte-Marie.

Le tisserand occupé à son métier, la femme ou les enfants étaient occupés au dévidoir. Le dévidoir servait à convertir les écheveaux en trames, c'est-à-dire roulait les fils sur des tubes de carton demi-coniques, d'une grosseur régulière ; ces trames étant fixées dans la navette, navette bien différente de celle employée dans les tissages mécaniques, car à chaque extrémité elle était pourvue d'une roulette, petit cylindre, en buis, fixé à la navette par des vis spéciales.

La culture du chanvre se pratiquait aussi un peu alors. Elle a disparu totalement depuis de longues années déjà. En automne, dans mes promenades, je m'arrêtais souvent devant un hangar où par bottes, le lin était suspendu; les bonnes vieilles, à cheval sur la braque, étaient occupées au braquage ou décortiquage des fibres, opération qui suivait celle du rouissage, le pourrissage comme on l'appelait, Après cette opération, les fibres se détachaient facilement.

Pendant les « loures » des soirées d'hiver, le rouet était en activité. Comme le tisserand en étoffes de coton, le tisserand en toiles faisait battre son métier, mais en hiver seulement. Pauvres vieux rouets et pauvres vieux métiers de toiles disparus depuis de longues années!

Durant l'hiver 1870-71, alors que les rassemblements se faisaient un peu partout pour avoir des renseignements sur la guerre, il advint qu'un soir, un bon luron, se trouva auprès d'un de ces rassemblements. Nouveau venu, il fut vite questionné comme bien l'on pense; celui-ci de répondre aussitôt : « Ça va bien, les Prussiens sont en déroute, et qu'est ce que nos soldats leur passent. Vous n'entendez pas les canons de Strasbourg. Qu'est-ce qu'ils doivent prendre les Prussiens ! » Et tous, les oreilles tendues, de s'écrier « Ah! oui, c'est vrai, le canon n'arrête pas. » Il ne s'agissait que du bruit du battant du métier d'un tisserand de toile peu éloigné.

Pendant les loures, les bonnes vieilles, toutes occupées au tricot ou au rouet, avaient chacune leur conte à dire: contes de revenants et de sorcières qui effrayaient et faisaient frissonner les jeunes.

Ainsi, une bonne vieille, septuagénaire, ayant toujours croyance aux sorcières, se plaisait à conter ce qui suit: Il était une vieille femme, fileuse, toujours occupée à son rouet où elle semblait dormir. Or, il arriva un soir que son mari voulant la réveiller, la secoua,: les habits tombèrent par terre ; le corps les avait abandonnés, transporté ailleurs dans quelque sabbat.

Une autre loure, c'était un autre conte : Pendant la Révolution, peut-être bien auparavant, on ne fixait pas de dite précise, des soldats en campagne étaient cantonnés dans une chaumière appartenant à un jeune ménage, dont le mari avait sa mère à charge. Or, il advint que la jeune femme fut prise, subitement, de malaises, d'étouffements et dut s'aliter. Le mal empirait; consultations faites dans l'entourage, chacun donnait son avis, lorsqu'un soldat s'étant approché aperçut un fil d'araignée qui, pendant du plafond, se posait sur la gorge de la malade. D'un coup de sabre il tranche le fil, il en tombe un bras humain, celui de la belle-mère qui étranglait sa bru, La belle-mère, aussitôt après, fut trouvée dans son lit, amputée d'un bras.

Le sabbat qui, disait-on, se tenait à la Charbonnière, près de Lubine, était souvent évoqué dans les récits des loures. Anciennement on voyait là les sorcières, pendant la nuit, danser et se trémousser autour d'un grand feu. On en était tellement persuadé que même en plein jour on évitait de passer par là.

Ces veillées, qui entretenaient les vieilles traditions de familiarité, de solidarité et de bon voisinage n'existent plus qu'à l'état de souvenir. Aujourd'hui ciment vit pour soi. Jadis, pour rendre service, on était toujours prêt. Si un orage menaçait, les voisins accouraient. La voiture était vite attelée. En peu de temps, elle était chargée du foin ou du blé en péril. Le dimanche on abandonnait la partie de quilles engagée pour aider le voisin menacé.

Quelques détails montreront la simplicité de ces temps disparus.

Les mariés se présentaient à la mairie et à l'église sans aucun apparat : le Marié vêtu d'un costume de grisette (toile bleue), la mariée coiffée du petit bonnet piqué à bord de velours noir, habillée d'un corsage de drap grossier, dit halbeline, et d'une jupe de même étoffe ; la jupe était retenue aux hanches par un bourrelet rond fixé au corset de toile porté sous le corsage. La cérémonie terminée, le couple regagnait la maison, soit des parents, soit des beaux-parents, où un métier était mis à leur disposition. C'était tout pour l'entrée en ménage; à l'époque où les familles étaient nombreuses, il n'y avait pas de parents qui auraient pu se trouver en mesure de monter en ménage chacun des enfants. Le métier était alors en marche jour et nuit! Durant le jour c'était la femme, la nuit c'était le mari, tout-cela sans interruption, et celui qui avait quitté le métier était occupé au dévidage des écheveaux convertis en trames.

Ce travail si peu rétribué, permettait cependant, à force de privations, de faire des économies au moyen desquelles le jeune ménage se montait en batterie de cuisine sommaire, la literie, le mobilier venaient ensuite.

Comme je l'ai dit, l'habillement de l'époque était sans luxe. Vers 1830, les notables se coiffaient d'un chapeau à larges bords, et en réponse au saint qui leur était fait, c'était le traditionnel: « Dieu vo fias. » (Dieu vous garde), accompagné du geste de la main porté au chapeau. Le pantalon était à battant, c'est-à-dire se déboutonnant par devant, d'une pièce renimbant, et l'habit était à queue de pie. Pour les femmes, c'était le bonnet piqué ou de dentelles, on ignorait les chapeaux ornés de fleurs artificielles et la crinoline, la « crilorine », comme on disait.

Les anciens aussi ont connu la capeline, couvrant la tête, le cou et le dessus des épaules. Le tout d'une pièce, bien cousu et ajusté, fait d'étoffe noire, le capuchon arrondi, orné sur le devant d'une ou deux rangées de ruban façonné en arrondis, jusque vers 1882, les jeunes filles, les écolières, portaient un bonnet de même couleur et façon, mais sans y adjoindre le couvre-cou et épaules des vieilles. Pour le travail des champs, on chaussait les sabots: les hommes portaient les hauts sabots, sans brides, et qui avaient l'avantage en hiver de ne point laisser pénétrer la neige et, en été, la. terre; pour les femmes, les sabots à bride, plus légers.

Je me rappelle, un jour de fête à la Hingrie, où étant très jeune un oncle m'avait conduit. Je fus frappé du pittoresque de ce hameau, en pleine forêt, à peu de distance de Lubine, sur le versant alsacien des Vosges. Mais ce qui me frappa le plus ce fut de voir les danseurs et les danseuses chaussés de sabots. Il me fut donné là de goûter aux oriquettes pour la première fois, chez l'aubergiste Charles Conraux.

Revenons aux anciens divertissements. Le nouvel an était annoncé toute la nuit par des coups de feu tirés par les jeunes gens avec des pistolets à un ou à deux coups, achetés soit à Saales, soit à. Sainte-Marie-aux-Mines pour la somme modique de trois francs au maximum, et bourrés après 1871 de poudre de contrebande. Les jeunes gens ayant des vues sur une jeune fille ne manquaient pas de faire des salves devant la demeure de celle-ci un peu avant le jour.

Toute la journée était bruyante. L'eau-de-vie se versait à pleins verres et c'était le sempiternel souhait: « Bonne année, bonne santé, le-Paradis à la fin de vos jours », suivi de la phrase : « Et un bon cochon à la cheminée toute l'année ».

Au moment du carnaval on faisait les ménages. On choisissait le moment où les habitants d'une maison étaient occupés, le mari à son métier, la femme à des soins domestiques. En sourdine, après avoir barricadé les portes, on entassait dans la pièce qui servait de cuisine en été, tout le mobilier et tous les objets qu'on pouvait trouver dans la maison et aux alentours. J'y ai vu amener la vache. Quand la pièce était bien remplie, l'un des farceurs faisait résonner une casserole ou lançait de la vaisselle sur le pavé pour annoncer que le ménage était fait, et les mystificateurs fuyaient en hâte. Parfois leur besogne était interrompue par ceux qu'on voulait mystifier, Ainsi un jour en soulevant un grand cuveau à lessive renversé, on trouva le maître de la maison qui s'y était caché, Quand le ménage avait été artistement fait, c'était une opération difficile pour les victimes de sortir de la maison. Presque toujours elles prenaient bien la chose, offrant la goutte aux farceurs. Si ceux-ci étaient surpris au cours du branle-bas, on les passait au noir, c'est-à-dire qu'on leur enduisait le visage d'un mélange d'huile et de noir de fumée.

L'après-midi du mardi-gras, les métiers étaient délaissés; les ménagères s'occupaient de bonne heure à préparer le repas, qui ce jour-là, par exception, comportait un menu sortant de l'ordinaire des autres jours: c'était généralement une choucroute préparée avec du fumé, soit une bajoue, une épaule, un morceau de filet ou un jambonneau. Les jambons étaient réservés pour la fête patronale et n'en devenaient que meilleurs par- la continuation de leur séchage. ,

Le dimanche suivant, c'étaient « les Bures ». Pendant la semaine, les jeunes gens s'occupaient à amasser le bois et à le placer à l'endroit choisi, bien en vue, presque toujours le même. Le dimanche les hommes y mettaient aussi la main. Autour d'une longue perche, à l'extrémité de laquelle était fixée une botte de paille, le bois était entassé, A la nuit tombante les jeunes gens procédaient à l'allumage. Venaient alors les rondiots et les chants. Quand le brasier était en plein feu, un jeune homme muni de pidoles (rondelles sciées dans une bûche de sapin, de faible épaisseur, trouées dans leur milieu), lançait celles-ci dans le feu, et au fur et à mesure qu'elles étaient bien enflammées, les en tirait une à une avec un grand bâton qu'il faisait tourner pour envoyer au loin les pidoles. En même temps le jeune homme criait: « Je marie, je marie qui? » et un autre répondait: « Un tel », et avec qui? « Avec une telle ». Et les deux fiancés des Bures se réunissaient pour le reste de la soirée; et ainsi de suite pour chaque pidole lancée, jusqu'à ce que tous les jeunes gens fussent fiancés (pour la soirée du moins). Puis on faisait, les derniers rondiots autour de la Bure, et bras-dessus, bras-dessous, on se rendait dans la maison choisie à l'avance, pour continuer la soirée, par un bal aux sons d'un accordéon, tout en mangeant les beignets, que les femmes avaient confectionnés durant la journée; les filles avaient préparé des neuhattes (noisettes), destinées aux voisins et surtout aux amants, tous heureux d'en posséder un ou plusieurs cornets. Ces noisettes étaient composées avec de la pâte à beignets qui, après avoir été étendue au rouleau, à une épaisseur de deux centimètres environ, était débitée par petites pièces à l'aide d'un dé à coudre, on les passait ensuite à la poêle et on les servait saupoudrés de sucre.

Les beignets se mangeaient déjà en famille dans l'après-midi, pour continuer le soir. Dans les auberges, on en installait des pyramides sur les tables, à l'intention des clients:

Les feux de joie si nombreux autrefois sont passés de mode. De ma maison paternelle on arrivait à en compter parfois jusqu'à trente-quatre. Aujourd'hui je ne sais si j'en compterais une demi-douzaine.

Aux fêtes de Pâques, bien des familles se retrouvaient réunies, bien-des membres revenant au pays natal, souvent d'assez loin, pour revoir ceux qui y étaient restés et revivre un peu autour du clocher. Ce jour-là les parrains et les marraines se rendaient chez leurs filleuls et filleules pour leur apporter les oeufs de Pâques, généralement quatre, teints en rose, en rouge, en violet, en vert, etc.

A la fête patronale, c'était le grand remue-ménage, pendant toute la semaine la précédant : blanchissage des murs à la chaux, grand nettoyage, grande toilette pourrais-je dire, tout le mobilier y passait, y compris les moindres cuivres. L'étameur faisait de belles journées : cuillers, fourchettes, louches, tout allait à l'étamage.

Dès le vendredi soir, les femmes se mettaient au pétrin et le samedi au matin le four était allumé: que de tartes, de bretzels et de kougelhofs allaient y être enfournés. On prenait à peine le temps de manger; on se contentait de pommes de terre cuites sur le devant du four, avec un bol de lait, et le repas se faisait vite, chacun ayant son occupation. Avec quel oeil on contemplait chacune des pièces sorties du four, la jeunesse attendant le lendemain avec impatience, quoique l'une des tartes était déjà sur la table pour le repas du soir pour marquer la satisfaction de la tâche accomplie. Pour les jours de la fête on se payait un petit tonneau de vin de 30 à 40 litres que l'on allait acheter au chef-lieu de canton et qu'on rapportait sur une hotte.

A cette époque la fête se faisait avec beaucoup d'entrain et d'éclat, car elle n'arrivait qu'une fois par an, disait-on. Aujourd'hui, elle n'existe véritablement plus qu'à l'état de vieux souvenir. Les moeurs sont changées : les bals et autres plaisirs se succédant, inconnus alors. Actuellement, le vin paraît sur la table tous les jours pour la majorité des ouvriers, la chère est bonne et, un peu partout, chaque dimanche on danse aux sons d'un accordéon. Plus besoin d'attendre la fête annuelle.

Une des plus grandes fêtes de l'année, après la fête patronale, était celle tant désirée et si bien accueillie par les enfants, la Saint-Nicolas. En général elle se faisait le samedi le plus rapproché du 6 décembre, à cause du repos du lendemain. La Saint-Nicolas se passait en famille, entre voisins. Les femmes en cercle autour du fourneau ou de l'âtre, les hommes autour de la table, jouant des parties de quarante ou de ratas, pendant que les enfants jouaient au dé caché ou à colin-maillard (la babeleuche). Vers onze heures, la partie de cartes s'arrêtait et tout le-monde se réunissait autour de la table, où un gâteau était servi pendant que flambait un bon brûlot. Le plat le plus apprécié était le boudin, avec les vêques, pains en forme de losange que l'on allait chercher parfois par hottées chez le boulanger. Ces pains d'assez grande forme se payaient deux sous pièce, le treizième offert en plus de chaque douzaine achetée. Vers 1880, le café venant un peu en vogue, était servi aux femmes; celles-ci rentraient au logis vers une heure, avec les enfants, tandis que les hommes reprenaient la partie de cartes, parfois jusqu'au jour. A la Saint-Nicolas on tuait le cochon; dès les premiers jours de décembre, on en commençait le sacrifice.

La visite de saint Nicolas et du père Fouettard, accompagnés de la traditionnelle bourrique, était attendue avec impatience par les enfants. L'arrivée du cortège était annoncée par une clochette tintée le long des chemins. Saint Nicolas, habillé d'une longue chemise de femme, coiffé du bonnet d'évêque en papier, avec sa longue barbe confectionnée avec du chanvre, en imposait aux enfants. Leur frayeur grandissait à la vue de la bourrique. Un peu d'ingéniosité et la bourrique était montée : un bâton fourchu, dont les deux extrémités étaient pourvues d'un entortillement figuraient les oreilles ; la tête était faite de toile rembourrée de foin ou de paille. Un homme, dissimulé sous une couverture grise, tenait de ses mains le bâton où était fixée la tête, qu'i tournait à droite, à gauche, tout en s'avançant. La frayeur disparaissait vite après leur départ, car la plupart du temps, il arrivait qu'un membre de la famille glissait un ou deux biscuits, représentant saint Nicolas, à la bourrique, qui les posait, à la Sortie, au milieu de la chambre. Au matin, les enfants trouvaient un sabot garni par saint Nicolas : quelques zigues, des pommes et des poires et un ou deux biscuits ; l'âne y figurait avec le saint: l'âne ayant toujours un petit sifflet en terre cuite fixé dans le derrière. Ces friandises étaient données par les parrains et marraines.

A Noël, de toutes les fermes, de hameaux, on se rendait à l'église resplendissante de lumières. C'est en sabots, avec des chaussons bien garnis, que l'on affrontait la neige souvent épaisse. Dès huit ou- neuf heures, dans les écarts, on se dirigeait vers le village, où l'on s'arrêtait chez des amis, les sabots et les chaussons pleins de neige séchaient près du feu en attendant la messe.

A l'Epiphanie, le gâteau des Rois était de tradition. Ce soir-là on se réunissait entre voisins. Lorsqu'arrivait le gâteau, on s'observait les uns les autres, pour voir qui serait roi. A la fève qui s'avale sans effort, on substituait une noisette qui ne passe pas aussi facilement. On arrosait la galette de quelques rasades d'eau-de-vie ou de kirsch. Avant 1880 ou 1882, le jour des Rois était une grande fête pour les écoliers, auxquels on accordait la vacance de l'après-midi. Fête aussi pour les instituteurs, à qui les élèves apportaient certains cadeaux de la part des parents. Les élèves Be groupaient, les plus intelligents, les plus anciens en tête, porteurs de gâteaux de biscuits, de petits sapins bariolés de rubans. Le cortège se mettait en route vers l'école et au plus dégourdi de la bande incombait la tâche de lire un discours-compliment à l'instituteur.

Ces vieilles coutumes et ces moeurs simples ont aujourd'hui tout à fait disparu. Nous avons pensé qu'il était intéressant de les retracer avant que leur souvenir fut tout à fait oublié.

La dépopulation dans le canton de Provenchère-sur-Fave

jeudi 30 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Eugène Martin dans le Pays Lorrain, 1929, disponible sur Gallica


"La dépopulation dans nos campagnes a été souvent l'objet d'études où l'on a montré combien était regrettable l'exode vers les grandes villes.

Que de familles quittent l'ancien foyer, pour trouver à la ville des logis étroits et sans air.

Je voudrais montrer les funestes effets de cette désertion dans mon canton natal de Provenchères. Il a été formé en 1871 avec un lambeau du canton de Saâles, dont sept communes restèrent françaises : Provenchères, Lubine, Colroy-la-Grande, Beulay. Lusse, La Petite-Fosse et La Grande-Fosse. Le reste du canton de Saâles fut rattaché à celui de Schirmeck qui comme lui avait fait partie de l'arrondissement de Saint-Dié.

Toutes les communes du canton de Provenchères ont reçu la croix de guerre. Restées pendant la guerre dans la zone envahie, sauf la Petite-Fosse et la Grande-Fosse, elles ont particulièrement souffert des bombardements, des réquisitions, de l'enlèvement du bétail, du mobilier, des déportations des habitants à Bitschwiller et à Rastadt, des destructions systématiques des maisons opérées par des ouvriers français dirigés par des soldats allemands.

Il me faut d'abord dire un mot des beautés naturelles de ce petit coin, trop ignoré des touristes, faute d'une propagande qu'il serait utile de voir entreprendre.

Toutes les communes possèdent de belles forêts de sapin dont quelques unes ont été systématiquement exploitées par l'envahisseur. Lubine a son pèlerinage de la Jambe-de-Fer, dans un endroit pittoresque, peu éloigné du village, à une centaine de mètres de la route de Villé. Les alentours de la chapelle ont été aménagés par le brigadier forestier Schwob, mort en 1913, chevalier de la Légion d'honneur, qui refusa toujours tout avancement pour ne pas quitter le pays.

Il y a lieu de signaler aussi à Lubine les anciennes mines d'argent dont l'exploitation a cessé vers 1835. L'entrée grillée et cadenassée des galeries subsiste encore un peu en amont du tunnel de la nouvelle ligne Saint-Dié-Saâles. La scierie domaniale de Génré, située sur la route à une centaine de mètres du village, servait autrefois au lavage et au broyage du minerai.

Sur le territoire de la Petite-Fosse, se trouvent les ruines de l'ancien château féodal de Spitzemberg, perché sur un mamelon conique au nord-est du massif de l'Ormont.

Colroy-la-Grande est dominée par le Voyemont (732 mètres d'altitude) visible de toute la vallée de la Fave et des environs. De la Roche des Fées située à son sommet on jouit d'une très belle vue. Depuis 1871 cette montagne était allemande pour la moitié nord-est et française pour le surplus.

Les roches étaient sur le territoire français, une partie de leurs assises étant sur territoire allemand. Au pied du Voyemont, à la section des Hautes-Prayes, coule au milieu des sapinières la petite cascade de la Grosse-Fontaine. Dans la montagne, au Jeal, se trouvent pratiquées les galeries souterraines d'une carrière de pierre. Elles étaient exploitées il y a une cinquantaine d'années, par un vieux ménage qui, avec des moyens assez primitifs, extrayait la pierre à chaux.

Il existait jadis à Colroy, près de la route de. Lubine, une mine de houille dont l'exploitation fut arrêtée vers 1840. L'une des deux galeries de cette mine avait son entrée sur la route de Colroy à Lubine, aux Roches de Lanlau, l'autre dans la rue Cachée, à proximité de l'ancienne route de Lubine à Villé. Cette route passait à la Creuse des Brandebourgeois, ainsi appelée à cause d'une bataille d'autrefois.

Sur le territoire de Provenchères se voient aussi de belles forêts. La chapelle Saint-Gondelbert est située dans l'une d'elles. C'était un pèlerinage jadis très fréquenté. Non loin de Provenchères se voit aussi la chapelle Sainte-Claire et sa source. Le pèlerinage qui a lieu le 12 août amène toujours de nombreux pèlerins. De Saint-Dié et des environs on y venait autrefois en longs cortèges. On s'approvisionnait de l'eau de la source, souveraine pour les maladies d'yeux.

Le canton de Provenchères connut des jours de prospérité, surtout vers l'époque 1878-1880, quand la population était plus dense. La petite culture était pratiquée par tous. Chacun avait tout au moins son jardin, auquel s'ajoutaient les portions de terrain communal louées pour un certain nombre d'années, moyennant un loyer peu élevé. Le chauffage était procuré pour la plus grande partie par les affouages.

En dehors de ces travaux des champs qui subvenaient aux besoins de la maison, les habitants étaient occupés aux métiers à bras à tisser le coton ou la laine. Ils tissaient les mouchoirs, les cotèles, les milanais, les calculas, les zéphyrs, foulards, draps vosgiens, les toiles à chemise, les coutils.

Beaucoup d'articles tiraient leur nom du lieu de destination de la commande.

Dès 1871 le travail fut fourni par diverses maisons de Saint-Dié. Les articles coton par l'usine Marotel ; les lainages et foulards par la maison Philippe (Baldensperger) ; les coutils par Steib et Chrétien, les mouchoirs et zéphyrs par Camille Humbert, les chemises par Clevenot et Lévy. L'usine Haton de Lépanges fournissait aussi du travail en coutil. Enfin vers 1910 existait aussi à Colroy un dépôt pour les tissus lainages de la maison Lang à Sainte-Marie. J'oublie sans doute d'autres maisons, par exemple le tissage Colin de Saint-Dié.

Comme on peut le voir par cette énumération, chaque tisserand pouvait choisir selon ses aptitudes et sa spécialité. Les prix de façon variaient selon les articles.

En dehors de ses occupations, un tisserand de petit article pouvait arriver à gagner de deux francs à deux francs cinquante par jour, tandis qu'un autre avec les articles lainage ou autres gagnait le double.

Les journées n'avaient pas de limite de durée pendant la morte saison.

On les allongeait plus ou moins ; en général les lampes étaient allumées à cinq heures du matin et le soir on les éteignait entre neuf et dix heures.

Lubine a été classé de tout temps comme possédant les meilleurs tisserands. Colroy et Lusse venaient ensuite, à rang à peu près égal.Provenchères comptait peu de métiers, les ouvriers étant occupés au tissage mécanique Valentin frères, qui fut incendié et détruit pendant la dernière guerre. Beulay en comptait peu aussi. A la Grande-Fosse et à la Petite-Fosse, on travaillait les petits articles coton.

Ainsi que je l'ai indiqué, c'est vers 1878-1880 que le travail fut le plus actif. Puis ce fut la décadence. Le pays va évoluer. Je ne puis mieux faire que de reproduire ici cette lettre de mon vieil ami Masson, de Colroy, qui montre les transformations profondes de nos villages :

« Durant la guerre, les Allemands qui s'étaient installés chez nous en maîtres, ont brûlé ou détruit tous les métiers à tisser. Tu dois te rappeler, chaque maison du Houssot en possédait un et même deux. Les pauvres habitants de ton hameau ont été brutalement emmenés en captivité tout au début de la guerre. Leur mobilier a été emporté, volé ou saccagé. A l'armistice la plupart des maisons n'étaient plus que ruines : ta maison paternelle était du nombre.

« Après l'armistice fut étudiée assez longuement la question de la Percée des Vosges, finalement ce fut le tronçon Saint-Dié - Saâles qui fut adopté. Un lot fut adjugé à l'Entreprise Ballot. Les travaux et les prix payés avaient fait bonne impression sur les populations avoisinantes ; beaucoup d'ouvriers y trouvaient leur intérêt et ne pensaient plus à remonter leurs métiers. Il se trouva même des gens aisés qui n'hésitèrent pas à lâcher leurs occupations pour commercer, monter des cantines pendant toute la durée des travaux. Ces travaux, en général, ont contribué à faire délaisser le métier en même temps que la culture. Les terrains communaux qui étaient en pleine culture il y a quelque vingt ans ne sont plus aujourd'hui que des champs de genêts incultes.

« La jeunesse quitte le village; tous nos jeunes gens veulent porter le képi. la casquette (administrative bien entendu). Ce ne sont que douaniers, facteurs, gardes forestiers, gendarmes, sergents de ville, employés de chemins de fer, etc.

« Somme toute, notre population du pauvre Colroy n'a pas gagné avec les ans, car au lieu d'augmenter elle a diminué chaque année.

« Les travaux de la Percée des Vosges avaient amené beaucoup d'étrangers de toutes nationalités, mais comme ces travaux sont sur le point d'être terminés ce sera alors un « sauve qui peut » général. Déjà dans la région plusieurs logements sont vides ou sont à la veille de l'être; quant à être reloués ce sera long et très problématique. Et en attendant ces logements tomberont de vétusté. « Ici, dans la région, alors qu'en beaucoup d'endroits où elle se fait tant .sentir, la crise des logements.n'existe pas, au contraire, il y a abondance.

et d'ici quelques années, lorsque les vieux auront disparu, on se demande anxieusement qui leur succédera, pour habiter les maisons inhabitées et devenues inutilisables par la suite. »

Il me paraît intéressant d'indiquer ici quels furent les chiffres de la population des diverses communes du canton, ces chiffres m'ont été fournis par les maires, auxquels j'adresse mes vifs remerciements.

PROVENCHÈRES-SUR-FAVE

.Cette commune comptait en

  • 1658, de 160 à 170 habitants;
  • 1730, 180 h.;
  • 1750, 350 h.;
  •  en l'an XII, 491 h.;
  •  1822, 545 h.;
  • 1841, 741 h.;
  • 1860, 693 h.;
  • 1866. 808 h.;
  • 1872, 834 h.;
  • 1875. 935 h. ;
  • 1898, 910 h.;
  • 1911, 771 h.;
  • 1921, 650 h. ;
  • 1926. 780 h.

Il résulte de ces chiffres que la population la plus dense exista vers 1878-1880, ainsi que je l'ai déjà indiqué pour l'ensemble du canton. En effet, en 1878, nous trouvons le maximum de 935 habitants (cela peut tenir aussi à un afflux après l'annexion), tombé à 650 en 1921. L'année 1926 par son chiffre de 780. n'accuse pas une augmentation de la population sédentaire, il est dû à la présence d'ouvriers travaillant temporairement à la ligne du chemin de fer.

LUBINE.

Pour cette commune, la diminution du nombre des habitants est plus élevée encore.. La Goutte, les Leuzes de Fouillaupré, les Champs Louviot sont désertés et nombre de maisons du village même sont en ruines.

Petit pays sans industrie, n'ayant pour ainsi dire connu que les tissages à bras, déserté depuis que les tissages mécaniques leur ont fait concurrence. Quelques ressources, mais si peu nombreuses, restaient aux bûcherons pendant les coupes de bois. et aux charretiers, sortant de la forêt les grosses et grandes tronces de sapin pour les acheminer vers les nombreuses scieries de la vallée de la Fave. ou vers la gare de Saint-Dié. Charroi qui sera désormais supprimé pour la plus grande partie par la ligne Saint-Dié - Saâles.

La commune de Lubine. si gaie. si joyeuse autrefois, est bien tombée aujourd'hui. Qui ne se rappelle l'antique fête patronale de la Pentecôte qui commençait réellement le lundi, car la Pentecôte était un haut jour et personne n'aurait osé danser ou se divertir ce jour-là. Cependant, dès le dimanche, on se trouvait déjà réuni en famille ; or goûtait les tartes, on entamait les Koguelhooffs aux raisins secs, et du tonneau de la fête on soutirait quelques litres de vin.

La fête commençait le lundi, offices ordinaires du dimanche : messe et vêpres; le mardi se célébrait l'office des morts. L'affluence était grande, tant par les invités que par les étrangers venus de tous les environs; parmi ceux-ci se trouvaient les pèlerins du Saint-Esprit, à l'église, et ceux se rendant au pèlerinage de la Jambe-de-Fer.


Sur cette commune, M. Hauwiller, doyen des maires du canton, m'a communiqué les renseignements suivants: la commune comptait

  • en 1873, 923 habitants ;
  • en 1878, 977 h. ;
  • en 1882. 822 h. ;
  •  en 1891, 747 h. ;
  • en 1896, 704 h. ;
  • en 1905, 668 h. ;
  • en 1911, 534 h. ;
  • en 1921, 400 h. ;
  • en 1926, 403 h.

On constate de 1873 à 1926 une diminution de plus de moitié dans le nombre des habitants.

COLROY-LA-GRANDE.

Pour Colroy, les résultats sont aussi significatifs. C'était jadis un pays prospère. Sa fête patronale tombait le premier dimanche de mai. Elle attirait beaucoup d'étrangers venus des communes environnantes. Situé le long de la Fave, sur une étendue de deux kilomètres environ, le village est dominé par l'église.

  • En 1879, il comptait 1.343 habitants ;
  • en 1926, il n'y en avait plus que 928, étrangers compris, la population fixe étant de 620 habitants.

LUSSE.

 En l'absence de documents officiels, M. le maire de Lusse me donne le chiffre de 1.400 habitants vers 1880, qui me semble exact ; cette commune étant alors une des plus peuplées du canton. En 1926, il n'y avait plus que 731 habitants, y compris les étrangers.

Le territoire de Lusse, très accidenté, se prête mal à la culture. Dans la section des Trois-Maisons les terrains escarpés et rocailleux n'en donnaient pas moins leur rendement. Le transport de la récolte des pommes de terre se faisait dans des sacs chargés, sur des schlittes jusqu'au chemin, d'où elles pouvaient être amenées à la maison par voitures attelées ou charrettes à bras. Travail pénible et fatigant, puisqu'après chaque descente, où il avait fallu retenir la schlitte glissante, on devait la remonter à dos jusqu'au champ. Et avant les récoltes le fumier et les semences avaient dû être montés à la hotte..

Mes plus anciens souvenirs me rappellent encore certains défrichements opérés dans cette commune, sur l'Ordon. notamment. On enlevait les gazons en une couche mince, sur l'étendue du terrain que l'on voulait cultiver; ces gazons réunis en petits tas on y mettait le feu. Ce travail s'effectuait en temps sec, pendant les chaleurs, et s'appelait en patois faire lés beurheus, et les tas en combustion étaient dénommés soit feuilaîlles, soit founaîlles (fourneaux). Dès l'automne, le terrain ainsi préparé pouvait être labouré sans fatigue. C'est ce qu'on appelle dans d'autres régions de la France l'écobuage.

BEULAY

Ce village, séparé de Provenchères par une centaine de mètres seulement, a connu, lui aussi, son époque de bonne vie et de prospérité. Il y a une cinquantaine d'années, les anciens peuvent se rappeler le port aux bois de Frapelle, situé un peu en aval de Beulay. C'est de là que la Fave devient flottable. Les flotteurs y construisaient les longs radeaux de bois acheminés par la Fave et la Meurthe ensuite vers Raon-l'Etape surtout. Vers 1890 ce genre de transport cessa.

Beulay possédait une féculerie et une scierie; la féculerie a été transformée en scierie depuis de nombreuses années.

En l'absence de renseignements officiels, les archives de la commune ayant été détruites pendant la grande guerre. M. le maire a bien voulu me donner les renseignements suivants puisés auprès des anciens du pays.

Le chiffre maximum de la population aurait atteint 160 habitants, pour redescendre à 140 vers 1880, et arriver actuellement à celui de 90. La différence serait donc un peu moins sensible que pour d'autres communes.

LA GRANDE-FOSSE

. D'après M. .le maire, la population du village a diminué de recensement en recensement: celui de 1876 accuse 699 habitants; en 1881, 574 h.; en 1926, 325 h. D'où une différence de 374 habitants en cinquante années.

Comment pourrait-il en être autrement? Cette petite commune, haut perchée ( d'où le nom de Perdrix donné aux habitants par les communes voisines), n'a d'autre industrie que les tissages à bras, articles coton, et comme voie de communication que la route de Saâles vers Senones et Moyenmoutier. Les autres voies n' étant que de petites routes ou chemins plus ou moins tortueux. Lubine, Colroy, Provenchères et Beulay sont bien mieux favorisées à ce point de vue. et à d'autres; et cependant ont subi le même sort. Les carrières de trapp occupaient quelques ouvriers pour l'extraction et le cassage, mais les moyens de communication et les distances ne permettaient pas un grand rendement, dont le coût était trop élevé. Elles étaient encore en bonne activité vers 1886.

On peut croire que les premières maisons de la Grande-Fosse furent construites à la Bonne-Fontaine. C'était là qu'existait l'église primitive, sur l'emplacement de laquelle a été construite une maison ; en face, en bordure du chemin, sur un tertre surélevé, se trouvait le cimetière d'autrefois, marqué en son milieu par une croix ne fer forgé qui a disparu aujourd'hui Les quelques moulins qui se suivaient, je dirai même se touchaient, sur le ruisseau Sainte-Catherine, ont tous cessé de tourner depuis de longues années déjà, sauf le moulin Bataille.

LA PETITE-FOSSE

Située au bas de la côte d'Ormont, pour ainsi dire cachée, éloignée elle aussi de la grande route Saint-Dié - Saâles et Lubine, la Petite-Fosse comptait bien des ménages aisés qui savaient cultiver leurs terrains et en tirer profit. Dans les communes environnantes on surnommait ses habitants « Les Renards ». Mais sans industrie aucune, le reste de la population était occupé aux tissus ordinaires et quelques ouvrières faisaient de la broderie sur tulle au métier.

Ce village a peut-être été le plus éprouvé du canton pendant la guerre, de par sa situation au pied de la côte d'Ormont et du mamelon de Spitzemberg que les Allemands avaient pris pour principal objectif de leur tir dès les premières hostilités.

Le tableau ci-après accusera dans cette commune un déficit de population de 224 habitants, de 1876 à 1926, soit près de 50 au. dernier recensement.


nnée Population Maisons
1836 365  
1841 351  
1846 365  
1851 359  
1856 334  
1861 356 72
1866 360 73
1872 393 80
1876 402 79
1881 361 79
1886 328 76
1891 277 75
1896 263 75
1901 275 68
1906 233 68
1911 229 68
1921 158 43
1926 178 58

Dans ce tableau on remarquera qu'après les dévastations de la guerre, quinze maisons ont été reconstruites sur place en cinq ans.

En résumé et d'après les chiffres qui précèdent, le canton de Provenchères-sur-Fave, qui comptait à l'époque 1878-1880 une population moyenne de 5.916 habitants, n'en compte plus actuellement que 3.127, soit une différence de 2.789, presque la moitié. Comme je l'ai déjà souligné, une fois les travaux de la ligne de chemin de fer terminés on a constaté une nouvelle diminution.

Une des causes de la désertion de nos villages est l'autorisation qui fut donnée de vendre les dommages de guerre. Des spéculateurs y ont trouvé leur compte et certains sinistrés ont préféré quitter un pays sans com-merce et sans industrie, sans communications, pour se fixer dans des centres industriels après avoir cédé leurs dommages ou les avoir remployés dans un rayon de 50 kilomètres.

Ramener au pays natal les fugitifs est un problème difficile à réaliser ici comme ailleurs. Il faudrait pour cela développer et encourager l'artisanat tel qu'il existait autrefois, il serait facilité par les nouveaux moyens de communication, par l'énergie électrique dont sont déjà pourvus certaines localités et le tissage mécanique Sainte-Catherine entre Provenchères et Colroy.

L'industrie se développant peu à peu ramènerait sans doute au pays ceux qui l'ont quitté. Mais combien trouveraient des ruines à la place des maisons qu'ils ont abandonnées."