Source :Paul THIAUCOURT; Le Pays Lorrain, 1904

La presse régionale et la presse parisienne ont tout récemment entretenu leurs lecteurs d'un schisme assez curieux, fertile en incidents pittoresques, survenu dans une paroisse lorraine, à Culey (Meuse), où la population peut assister au spectacle de deux prêtres, revendiquant l'un et l'autre le titre et les fonctions de curé de ce modeste village.

Vers la fin du XVIIIe siècle, avant la Révolution, les habitants de l'importante paroisse du Val d'Ajol (aujourd'hui canton de Plombières-les-Bains, arrondissement de Remiremont) furent les spectateurs d'un schisme analogue à celui de Culey. Deux prêtres, un curé et un moine, renouvelant l'ancienne lutte des séculiers et des réguliers, se disputèrent publiquement la cure du Val d'Ajol et, â l'effet d'en faire déclarer l'authentique et seul titulaire, engagèrent un procès devant les tribunaux.

Pour mieux saisir les éléments de cette lutte, il nous parait utile de dire, au préalable, quelques mots de la cure qui faisait l'objet du litige et qui excitait lés convoitises des deux prêtres antagonistes. Les détails qui vont suivre ont été puisés dans la procédure même produite devant les tribunaux.

Le prieuré d'Hérival, fondé au milieu d'une forêt solitaire par le pieux Engi­balde vers la fin du Xle siècle, vit sa puissance et sa renommée décliner brusquement dans la première moitié du quinzième siècle ; car affirme un curé du Val d'Ajol, "il arriva au prieuré d'Hérival ce que la plupart des autres monastères ont éprouvé ; sa grande austérité, en lui attirant l'admiration, lui attira des richesses, et il s'en fallut peu que son opulence, en changeant ses mœurs, ne causât sa perte". Ce prieuré serait même devenu complètement désert si le Chapitre de Remiremont, qui déjà l'avait autrefois comblé de ses bienfaits, ne l'avait soutenu une fois de plus.

Le prieur Guillaume de Bonvoisin vint se jeter aux pieds des darnes du noble chapitre et réussit, par un récit pathétique de ses doléances, à émouvoir les dames à ce point qu'elles résolurent de disposer de la cure du Val d'Ajol en faveur du prieuré d'Hérival.

Les religieux d'Hérival devinrent ainsi maîtres de cette cure, niais, s'il faut en croire leurs adversaires. " ils songèrent plutôt â faire valoir les ressources qu'elle leur offrait pour les tirer de la misère où ils étaient plongés, qu'à satisfaire aux obligations saintes qu'elle leur imposait".

Vers 1770, Frére Monnier, titulaire de la cure du Val d'Ajol, arrivé au déclin de la vie et sentant ses forces baisser, sollicita et obtint de l'archevêché de Besançon un aide, Etienne Billoutel, sorte de coadjuteur, qui lui plut beaucoup ; aussi songea-t-il bientôt à faire de cet auxiliaire son successeur et signa-t-il, en avril 1773, un acte de résignation en sa faveur.

Le 17 décembre 1774, Etienne Billoutel, muni d'un arrêt d'autorisation en bonne et due forme, se mit en mesure de prendre possession de la cure du Val d'Ajol ; mais le prieur d'Hérival, le Frère Le Comte. ne l'entendit pas ainsi ; quelques jours après cette prise de possession il fit signifier au nouveau curé un acte de protestation conçu en ternies énergiques, et, le mois suivant, il le traduisit en cour de Rome,

L'affaire était retenue et allait être plaidée à l'audience du 17 juillet 1775 quand, au dernier moment, les religieux s'avisèrent de mettre en cause le curé Monnier, mais celui-ci mourut peu de temps après. C'est alors qu'au mois de mai de l'année 1777 le prieur d'Hérival nomma à la cure vacante le frère J.-B. Poirine, chanoine régulier de la Congrégation de Notre-Sauveur, qui fut mis en possession de ce bénéfice le 16 août suivant.

L'affaire, on le voit, n'était pas terminée, mais le procès se réduisit à deux personnages : le frère Poirine, demandeur, et Etienne Billoutel, prêtre séculier, défendeur. Les deux adversaires échangèrent des mémoires aussi copieux qu'aigres-doux, les mémoires nous ont été conservés ; ils sont fort curieux et amusants. 

C'est en premier lieu, un  Mémoire pour J.-B. Poirine, chanoine régulier de la Congré­gation de Noire-Sauveur, contre Etienne Billoutel, imprimé à Nancy le 18 janvier 1782 ; chez Thomas, 208 pages in-40. Dans ce mémoire Poirine reproche à Billoutel "d'être spécialement protégé :par un grand-vicaire du diocèse de Besançon" ; pour lui, le curé Monnier avait nettement formé le dessein de se venger de l'union de la cure du Val d'Ajol à Hérival ; "après avoir médité ce projet pendant trente-deux ans et avoir conservé son bénéfice jusqu'au moment auquel la mort allait le lui enlever, il a voulu terminer sa carrière par un acte qui a tous les caractères d'une disposition ab irato, l'acte de résignation du 16 avril 1773". Poirine s'efforce également de démontrer qu'en vertu de la règle  Régu­laria regularibus il est impossible que Billoutel, qui est un séculier, puisse être pourvu d'une cure régulière.

C'est ensuite un  Mémoire pour M. Etienne Billoutel, prétre séculier, pourvu de la cure régulière du Val d' Ajol, défendeur, contre F. J.-B. Poirine, chanoine régulier de la Congrégation de Notre-Sauveur, prétendant droit à la même cure », imprimé à Nancy, chez Barbier, 1782, 75 pages in-.10, dans lequel sont longuement exposés les moyens sur lesquels s'appuie Etienne Billoutel pour faire déclarer Poirine irrecevable et mal fondé en sa demande.

Nous n'avons pu trouver, et nous le regrettons, le texte même de l'arrêt qui trancha ce curieux litige ; nous avons toutefois, au cours de nos recherches, rencontré une mention qui permet de penser que c'est en faveur du Frère Poirine que la décision fut rendue.