généalogie et histoires lorraines

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Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 Introduction 1/7

dimanche 28 avril 2013, par Anne Auburtin

Série d'article de R. Perrout dans Le Pays Lorrain, 1913


En 1870, j'étais professeur à Épinal. J'enseignais les humanités dans le vieux collège où j'avais moi-même reçu ce pain de l'esprit. Marié et père de deux garçons, j'habitais un modeste logis dans la rue Entre-les-deux-Portes. C'est une rue paisible où chante le passé. Elle tire son nom de ce qu'elle relie les emplacements de deux portes de ville aujourd'hui démolies et qui jadis, au temps des libertés, fermaient vers le nord la cité des bourgeois : la porte du Vieux-Moulin ou du Tripot et la porte de la Fontaine. Là, je vivais, je vis encore au milieu des souvenirs. Je vois de mes fenêtres la colline de la Justice avec les terrasses de ses jardins, la fontaine de la Rochotte et, au bout de la rue qui monte, sur un piédestal de rochers, les beaux arbres du château.


C'est dans cette douceur que la guerre me surprit.

La tempête a passé, laissant derrière elle des ruines, des deuils et des rancunes. Je voudrais la dépeindre quand j'en frémis encore.
Assurément je ne me flatte pas d'écrire, après tant d'autres plus avertis que moi, l'histoire de la campagne. Le soldat dans le rang n'embrasse pas le champ de bataille. Mon dessein est bien plus humble. Je voudrais, simplement, sans parures, d'après mes notes quotidiennes et mes souvenirs récents, raconter ce que nous avons enduré, espéré, souffert dans notre ville qui était, au débouché de l'Alsace, une des premières étapes sur la route des barbares. Telle sera ma limite que je ne franchirai pas. Qu'on n'attende pas des nouveautés : en face des mêmes désastres toutes les armées françaises ont eu les mêmes angoisses. Ma tâche pourtant ne sera pas inutile. Il faut instruire nos neveux. Nous organisons pour eux une enquête. La réunion de tous ces témoignages les convaincra mieux de la douloureuse vérité. Et nous serons plus forts pour leur dire : Souvenez-vous.
Voici donc ce que j'ai vu — et comme je l'ai vu. Si, parmi tant de détails, de faits et de sentiments, j'ai commis quelque erreur, mon excuse sera dans ma sincérité. Et, me réconfortant de ces prémisses, je commence mon récit.

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Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'attente 2/7

mardi 30 avril 2013, par Anne Auburtin

Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (I0° année, no 2).    20 février 1913.

L'attente

Toutes ces billevesées n'empêchent pas les autorités de préparer énergiquement la résistance.

Elles organisent la garde nationale.

Le bataillon d’Épinal comprend sept compagnies. Tout le monde, au-dessous de soixante ans, en fait partie, hormis de rares dispenses. On élit d'abord les officiers. On choisit comme commandant M. Martin, ancien polytechnicien, conducteur des Ponts et Chaussées, ardent républicain, énergique, zélé, mais bourru, et, pour cette raison sans doute, médiocrement sympathique. On élève aux autres grades d'anciens soldats ou des notables, un retraité, ex-capitaine d'habillement aux lanciers, un avocat, un notaire, des rentiers.

Le commandant et son état-major s'installent à la Préfecture. Les hommes se réunissent ensuite au gymnase pour procéder, par compagnie, à l'élection des caporaux. Mon voisin, un architecte, est nommé caporal et nous buvons sur l'heure à sa promotion. Le lendemain, je suis honoré des galons de sergent. Je prends, le jour même, la garde à la caserne dite le Vieux Quartier. Le poste se compose d'une vingtaine d'hommes, sous les ordres d'un lieutenant, médaillé, épicier près des Halles et mon parent. A dix heures du soir, il me charge de reconnaître, avec une patrouille de deux caporaux et de huit hommes, si des francs-tireurs, qui viennent de quitter Épinal, sont bien arrivés à Chavelot, leur destination. On nous fait distribuer des cartouches et nous partons. La minute est solennelle. Je suis fort emprunté, n'ayant jamais servi, ignorant toutes les règles et les formalités de mon grade. De plus, ma carabine me pèse terriblement. Heureusement, nous trouvons à Golbey les gardes nationaux du village qui viennent de capturer deux voitures d'avoine destinées aux Allemands, et qui peuvent nous donner sur nos francs-tireurs les renseignements que nous cherchons. Nous rebroussons sur Épinal en décrivant un grand cercle par la route de Mirecourt, les Forges et Chantraine. En passant devant une auberge, .nous réveillons le propriétaire et je commande pour mes hommes des rafraichissements qui sont bien accueillis, car la nuit est lourde. Nous rentrons à deux heures du matin, n'ayant rencontré personne, mais glorieux — et fourbus de notre expédition.

Telles sont l'allure et la gravité de nos opérations militaires. Nous faisons souvent de ces rondes nocturnes. Les cartouches sont rares. On nous les compte chaque fois parcimonieusement. L'officier qui siège à l'hôtel de ville, à la lueur d'une chandelle, n'en donne qu'une ou deux par. homme Nous réclamons, nous protestons, n'ayant pas dépouillé les habitudes civiles d'insubordination. A la fin, nous partons tout de même.

L'instruction des hommes offre peu de prestige. Nous faisons, matin et soir, l'exercice au Cours, l'escrime à la baïonnette, l'école de tirailleurs, au travers des pelouses, sous les ombrages centenaires, témoins accoutumés de nos pacifiques et bourgeoises flâneries. Nous ne manquons pas de zèle, mais nous forçons vraiment notre talent. Les ébats de ces hommes corpulents ou placides sont assez comiques : ils rentrent chez eux exténués et poussifs. Quels guerriers se préparent pour les corps-à-corps heureusement improbables du lendemain ! J'ai moi-même l'épaule endolorie Nous tirons à la cible. Nous y sommes fort maladroits et j'ai la confusion d'avouer que je ne mets pas une balle dans la cible. Bientôt tout le monde se dit fatigué du poids, du recul des fusils, de la manoeuvre. Les bonnes volontés mollissent. On est déjà las de jouer au soldat.

(A suivre)

Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'attente (suite) - la garde nationale 3/7

jeudi 2 mai 2013, par Anne Auburtin

Article de René PERROUT. in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (I0° année, no 2).    20 février 1913.

Nous comptons dans nos rangs des figures extraordinaires.

Colinet, le scieur de bois, est la plus burlesque. Il n'arrive pas â marcher au pas. Il éborgne ses voisins du canon de son fusil. On finit, de guerre lasse, par le renvoyer chez lui.

Un jour on invente de  recruter une compagnie de pupilles, des volontaires de quinze à vingt ans. Nous en rions : les Allemands n'ont qu'à bien se tenir. Nous ajoutons par plaisanterie : â quand le bataillon des amazones ?  Nous avons tort, car ces jeunes gens, en plusieurs rencontres, â Champdray par exemple, accepteront avec beaucoup de crânerie, de bonne humeur et d'endurance, les fatigues et les périls de la campagne.

De leur côté, les femmes ont leur tâche : tout le long des journées, elles préparent de la charpie pour les ambulances.

Une telle troupe manque du moins d'entraînement et de solidité pour assurer la garde d'une ville ouverte comme la nôtre. Ses officiers ne la rehaussent guère. Plusieurs sont ahuris de leur autorité. Ils en perdent la tête. Notre lieutenant, marchand de musique, négociant fort exact, mais le plus simple des chefs, s'obstine â faire porter par un sergent un pli dont il a mal lu la suscription : urgent. Une autre fois, par une nuit resplendissante, il commande le poste de la caserne. Une patrouille lui amène un grand diable à barbe roussâti.e , haut de cinq pieds six pouces, vêtu d'une blouse bleue,  d'un pantalon de velours, les jambes serrées dans des guêtres de toile. Op l'a pris sur la route de Dogneville. Nul doute que ce ne soit un espion. On en voit partout.
Le lieutenant lui fait le plus rude accueil et le menace tout de suite du châtiment suprême. L'homme se défend : on l'a arrêté illégalement, on l'a traîné de poste en poste. II proteste de toutes ses forces : "Je suis garde forestier à Uriménil". L'officier ne veut rien entendre. "Comment se trouvait-il sur la route de Dogneville, si loin de son finage ?" Il riposte qu'il est parrain de son petit-fils qu'on baptise le lendemain â Dogneville. Mais ce sont des contes dont on n'est pas dupe. En attendant, il ira en prison et passera, le jour levé, devant un conseil de guerre.
Il est temps que j'intervienne. L'homme a une bonne figure ouverte où éclate sa sincérité. Il faut le délivrer. Je suis certain de son innocence. Je n'ai aucun mérite à l'établir. Je l'interroge sur son conservateur, son inspecteur, les bois de son canton, les Spinaliens qu'il connaît. Il répond â toutes mes questions avec une aisance imperturbable. La preuve est faite. On le.laisse aller. Il me serre la
main avec reconnaissance. Mais mon pauvre lieutenant, qui est pourtant le plus doux et le moins injurieux des bourgeois, en reste déconfit. Il regarde partir son butin avec les airs du plus comique regret.
Ces gardes nationaux sont de braves gens, citoyens vertueux et bons patriotes. Mais ils ont dépassé l'âge de la passion guerrière. Et puis, dans leur tranquille bon sens, ils mesurent toute l'inutilité de leur effort.

Un soir, on signale les Allemands à Saint-Benoit, entre Raon-l'Etape et Rambervillers. Le commandant Martin demande trois cents volontaires qui se joindront â la mobile pour garder le territoire. On maugrée : cet appel est-il réglementaire ? Les gardes nationaux se feraient tuer sur leurs foyers. C'est tout leur devoir et toute leur mission. Ce ne sont pas des soldats de manœuvre, ni d'offensive. Heureusement le préfet donne contre-ordre et l'incident est clos.Il est rouvert le lendemain. C'est le soir de la réunion électorale. Il y a, vers neuf heures, un branle-bas général. Au son du tambour, on lit une proclamation du commandant : « Tous les gardés nationaux sans exception devront se trouver le lendemain, à quatre heures du matin, sur la place des Vosges, en armes et munis de vivres pour deux jours. »

Les femmes et les enfants fondent en larmes. On discute avec vivacité la légalité d'un tel ordre "Les hommes mariés ou âgés de plus de quarante ans, d'après la loi, ne sont pas mobilisables." On décide
 d'aller au rendez-vous, mais on protestera si l'autorité militaire maintient sa réquisition. La nuit se passe dans les transes et sans sommeil. On entend le sifflet ininterrompu des locomotives. Je pars au matin, emportant dans ma sacoche un pain, un saucisson, du chocolat, une paire de chaussettes, deux mouchoirs, un foulard et une gourde pleine d'eau-de-vie. Je n'ai pas le courage d'embrasser les enfants qui sont réveillés et m'appellent.
Il règne un épais brouillard. L'aspect de la place est lugubre. Des femmes gesticulent, invectivent l'ennemi, honnissent les gardes nationaux qui manquent à l'appel. On en tire plusieurs de leurs maisons.
Les compagnies se forment. Celle de Golbey est au complet. Il manque des hommes dans plusieurs compagnies d'Epinal. Un. avocat se présente, le code sous le bras, puis, ayant démontré la violation de la loi, se retire. Le commandant, interpellé, semble fort gêné de justifier son ordre. Il autorise même l'un des plus turbulents â rentrer chez lui, ce qu'il fait incontinent au bras de son épouse. Tout le monde hésite, mais le parti de la vertu parait l'emporter. Nous allons gagner la gare quand, au nom du préfet, on vient nous lire cette déclaration : « Le général Cambriels, croyant que la garde nationale d'Epinal était tout entière mobilisée, avait donné au commandant l'ordre de la convoquer. Le préfet informé de l'incident a fait observer au général qu'il ne pouvait disposer que des gardes nationaux mobilisables, c'est-à-dire âgés de moins de quarante ans et que les autres restaient aux ordres du préfet. Le général a reconnu son erreur. Ne partiront donc que les mobilisables et les
volontaires.
»
On n'en entend pas davantage. C'est une débandade générale. Il ne reste guère que deux cents hommes de bonne volonté qui montent â la gare et qu'un train emporte, à huit heures, vers Bruyères et Champdray.
Quelle incohérence I Et quels foudres de guerre I A vrai dire on exagère encore leurs faiblesses et c'est le commandant qu'on en accuse. On souhaite à Épinal d'autres défenseurs.

(à suivre)

Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'attente (suite) - les francs tireurs 4/7

samedi 4 mai 2013, par Anne Auburtin

Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (I0° année, no 2).    20 février 1913

Dès les premiers temps de la guerre, nous voyons apparaître les francs tireurs.
Le vingt-deux août, à huit heures du soir, éclatent dans les rues des sonneries de clairon. Que se passe-t-il ? Le feu ? L'annonce d'une victoire ? Les Allemands.? Ce sont des francs-tireurs de la Meurthe. lis ont soutenu des combats meurtriers à Frouard, Pont-à-Mousson, Dieulouard. Treize survivants de la compagnie se sont repliés sur .Chaumont d'où ils arrivent, ayant fait en route des
recrues. Ils sont trente-cinq. On les loge dans le gymnase. Des habitants les invitent à souper. J'héberge pour ma part un franc-tireur de Neufchâteau, un raonnais, un nancéien et un parisien. Ils font honneur au gigot. Nous buvons à leurs succès et mon néocastrien, ancien sergent de zouaves, un type de vieil algérien, sec et basané, se montre au dessert fort loquace. Le jour suivant, ils vont tirer à la cible et partent pour Remiremont.

  Échauffé par leur présence, un de nos concitoyens les plus populaires, le vénérable M. J..., prétend rejoindre l'armée, malgré ses soixante ans et sa terrible myopie. Le recrutement refuse, faut-il le dire, de l'enrôler. Il tient bon : il ira s'engager à Xertigny. Mais le maire d'Epinal, M. Kiener, finit par éteindre son ardeur belliqueuse et le ramène aux idées pacifiques qui s'accordent le mieux à son âge.
Dés lors nous voyons passer des francs-tireurs de toutes les origines et de tous les costumes : ceux de Mirecourt, qui ont séjourné à Sainte-Marie-aux-Mines, Schlestadt, Colmar, Belfort, Langres et Chaumont, et qui cantonnent une nuit dans la prison ; ceux de Colmar, ceux de Frouard qui remplacent dans le gymnase les francs-tireurs de la Meurthe. Le soir du 4 septembre, dans l'écroulement universel, ils se réunissent devant la Préfecture et réclament leur paye. Le préfet refuse de les entendre. On finit par les calmer et ils regagnent le gymnase en criant : vive Epinal I A bas le préfet ! Le lendemain matin, on leur compte leur solde et en route pour Langres.


Puis, le 10 septembre, c'est le retour des francs-tireurs de Mirecourt. D'où viennent-ils ? Ils sont fort mécontents. Ils se plaignent que dans les campagnes on les ait mal reçus. De fait on les redoute un peu. Ils se montrent parfois exigeants,  rarement disciplinés. Et leur présence expose les villages â de terriblesreprésailles. Sans grand profit, car leurs coups de mains les plus heureux ne peuvent guère porter de fruits. Un jour, le deux octobre, au milieu de l'émotion populaire, des francs-tireurs de Lyon et de Dijon nous amènent cinq gendarmes allemands. Ils les ont pris â Vézelise, après en avoir tué deux autres. Ils sont très fiers de leur prouesse. Nous Pensons qu'il en faudrait beaucoup de pareilles pour relever nos affaires. Nous pensons aussi. que ces bandes, valeureuses peut
être, mais inexpérimentées, éparses, errantes, sont bonnes pour les aventures. Elles restent impuissantes contre une armée compacte, méthodique et victorieuse.

(à suivre)

Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'attente (suite) - l'armée des Vosges 5/7

lundi 6 mai 2013, par Anne Auburtin

Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (I0° année, no 2).    20 février 1913.


Je me fais de l'armée allemande cette image qui m'obsède : un énorme pachyderme secouant des traits inoffensifs et poursuivant sa marche écrasante. Telles sont aussi les opinions du gouvernement de la Défense Nationale. Vers le milieu de septembre il comprend la nécessité de mettre de l'ordre dans ce chaos, de coordonner, pour la rendre efficace, l'action de tous ces partisans, de réunir enfin dans une seule main, la conduite de toutes ces unités. Il prescrit la création de l'armée des Vosges.

Il en donne le commandement en chef au général Cambriels qui s'établit provisoirement à Épinal avec son état-major. Le préfet des Vosges, M. George, lui apporte le plus actif concours. Déjà; depuis quelques jours, il a pris l'initiative d'armer les communes, de stimuler les énergies et le patriotisme. Il se dévoue tout entier à l’œuvre de résistance. Le général, s'entoure de nombreux auxiliaires : des officiers; échappés de Sedan, qui reçoivent la mission nouvelle, un peu tardive, d'organiser la défense vosgienne,- le capitaine du génie Varaigne, le capitaine d'artillerie Schœdlin, le
fameux commandant Bourras, le lieutenant d'artillerie Piston...
Les uns construisent des retranchements et fortifient les cols des Vosges. Les autres rassemblent les troupes éparses dans le pays bandes de francs tireurs qui affluent, bataillons de mobiles, dépôts de régiments ou détachements de l'armée régulière, épaves des premières batailles. De nombreux jeunes gens d'Alsace et de Lorraine reculent devant l'envahisseur et viennent offrir leurs bras à la patrie. Il en arrive ici tous les jours. On enrôle tous ces combattants.
On les habille, on les équipe, on les exerce. On obtient à grand peine que la place de Belfort livre quelques chassepots pour remplacer les anciens fusils à piston dont ces jeunes troupiers, impressionnables, répugnent â s'armer. Et, aussitôt vêtus, un officier les conduit dans la montagne, vers les défilés, pour arrêter l'ennemi.
Bourras est spécialement chargé des Alsaciens et des Lorrains qu'il groupe en compagnies de cent vingt hommes, des francs-tireurs, qu'il relie au commandement militaire. Il a le pouvoir de dissoudre les unités qui ne voudront pas se soumettre. Ces compagnies de francs-tireurs et de volontaires forment par leur réunion le Corps franc des Vosges dont Bourras est le chef. Le temps presse. Il se hâte de les encadrer, de les entraîner, de les assouplir.

Dans son bref séjour à Épinal, il fait reproduire par un photographe les cartes que Trochu lui a permis de prendre à Paris, au dépôt de l'état-major. Il en distribue les épreuves à ses officiers, nul n'en étant pourvu.
Ces chefs déploient une belle activité, comme ces soldats d'hier montrent un zèle de vieilles troupes. Quelle figure feront-ils sur le champ de bataille ? On va le savoir. L'ennemi est tout près. Le choc est imminent.

(à suivre)



Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'attente (suite) - premiers combats et renforts 6/7

mercredi 8 mai 2013, par Anne Auburtin

Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (I0° année, no 2).    20 février 1913.

Dès le 5 octobre, le général Dupré, qui a fourni sa carrière dans la gendarmerie, brave soldat, mais stratège médiocre, s'ébranle avec sa brigade, le 32e de marche, les mobiles des Deux-Sèvres et une batterie d'artillerie. Il gagne la Bourgonce, où l'on prévoit une rencontre. Bourras a l'ordre de le rejoindre avec six de ses compagnies qui viennent, le jour même, de recevoir leurs fusils. Il part dans la nuit et arrive le matin à, Bruyères. Déjà la lutte est engagée. Le lieutenant Pistor, qui devance la colonne pour prendre les ordres du général Dupré, rencontrera des mobiles en retraite. Il les ramènera au combat et tombera presque aussitôt grièvement blessé.
Telle avait été la préparation militaire de l'armée des Vosges.
Parmi ses instructeurs, le « commandant » Perrin est le plus singulier. C'est un capitaine d'artillerie déjà grisonnant, Fait prisonnier sur parole, il s'est évadé. Son accoutrement est des plus étranges : un képi de capitaine ou un large feutre, une culotte d'artilleur, des bottes jaunes, une limousine de pâtre. Pour respecter son serment, il n'a pas d'armes et ne ceint pas l'épée. Mais un solide gourdin pend â son poignet par une lanière de cuir; Il s'en sert pour exciter son vieux cheval gris ou pour rosser les traînards. On le surnomme " le père la trique". Il est bourru, brutal dans le geste et les paroles, mais il est intrépide. Et on l'aime. A la Bourgonce, il se bat comme un lion et brave mille fois la mort.


Au milieu de ces formations, Épinal devient le siège d'une grosse concentration. C'est le centre où convergent tous les éléments de guerre : bataillons, compagnies, soldats et volontaires. Une nuit, douze cents mobiles de Saône-et-Loire débarquent à la gare. Le reste du contingent suit le lendemain. J'ai la bonne fortune de loger un lieutenant, avocat à Châlons, et de mes connaissances, au demeurant, un bel et vaillant officier.
La ville reprend un peu d'animation. II semble que la vie, que la gaîté renaissent. Hélas ! pour peu de temps. Le lendemain, pendant le déjeuner, mon hôte reçoit l'ordre du départ. Les Allemands, en trois colonnes, envahissent les Vosges. Je le reconduis jusqu'à la caserne. Je suis un peu désappointé. Personne, officiers ni soldats, ne marque d'enthousiasme. Les hommes sont mal habillés, mal chaussés, armés de fusils de l'ancien modèle : leur mine piteuse m'inspire peu de confiance dans leur solidité.
De nouvelles troupes affluent. Voici l'escadron des Gris- qui sert d'escorte au général Cambriels : une trentaine de jeunes gens, éclaireurs volontaires, sortes de "gardes d'honneur", équipés, armés et montés â leurs frais. - On les appelle ainsi à cause de leur costume gris soutaché de noir. Ils comptent des gentilshommes, des ingénieurs, un forestier, des officiers anglais. .. Ils ont une tournure  et une histoire un peu mystérieuses, romanesques qui séduisent. Ils racontent leurs prouesses avec assez d'emphase. Ils ont poussé, sans grand effet, une pointe en Alsace. Ils montrent une paire de riches pistolets, ciselés et damasquinés, décrochés dans un château et qu'ils destinent, affirment-ils, au musée d’Épinal.


Un train spécial amène le 32e de marche. Il est formé de dépôts, de recrues, de volontaires et de débris d'anciens régiments, naufragés de l'armée régulière.J'aborde un capitaine qui porte le numéro du 76e et je lui offre trois lits pour lui et deux de ses officiers. Il est, me dit-il, seul officier dans sa compagnie, mais il accepte pour lui et son sergent-major. Ils sont tous deux harassés et se couchent sans toucher à la collation qu'on leur a préparée. Le lendemain, à la première heure, ils sont sur pied. Le capitaine,- très corpulent et voisin de la cinquantaine, semble préoccupé. Il doute de son régiment aux éléments disparates. C'est un groupement de fortune, trop neuf pour être solide. Au bref, l'élan et la confiance manquent. -  Les rues sont pleines de troupiers. Une foule accompagne à la gare le 32e quand il s'embarque pour Bruyères.
Il arrive de l’artillerie, des-francs-tireurs de Saint-Etienne ; une superbe compagnie de francs-tireurs bretons, cent cinquante hommes, bien armés,d'une belle tenue, d'une crâne allure, commandés par un ancien capitaine de vaisseau. Ils portent la vareuse, le pantalon, les guêtres et le chapeau rond à larges bords de leur province. Nous les admirons quand ils traversent la ville, martiaux, disciplinés, pour gagner la prison où ils cantonnent. Ils nous quittent le 5 octobre. Ils nous laissent le souvenir d'une .troupe d'élite et le regret que nous n'ayons pas beaucoup de tels soldats.
Nous recevons en même temps trois bataillons de mobiles des Deux-Sèvres, à la blouse de laine noire, bien équipés et pourvus de chassepots qu'ils ont touchés à leur départ de Mort. Ils en connaissent â peine le maniement. J'emmène chez moi cinq de ces mobiles et les fais déjeuner, Ils sont pleins d'ardeur, impatients de se battre — et d'ailleurs les plus aimables hôtes. Ils prennent après le déjeuner un court repos dont ils ont grand besoin, ayant voyagé toute la nuit. Ils partent le même jour pour Bruyères.
Maintenant Épinal est vide de soldats. La garde nationale compose de nouveau toute sa garnison. Nous verrons encore passer quelques mobiles, des Vosges, d'Antibes, des francs-tireurs des Pyrénées-Orientales qui traverseront la ville.

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Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'attente (suite) - les Allemands 7/7

vendredi 10 mai 2013, par Anne Auburtin

Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (I0° année, no 2).    20 février 1913.

Et puis ce seront les Allemands:
Notre agonie commence le six octobre. Un voile funèbre descend sur nous.  Toutes ces troupes que nous venons de voir s'écouler vers les Vosges,hâtivement concentrées, ont aussitôt pris le contact avec l'ennemi. Cette jeune armée, si diverse, s'est heurtée â l'envahisseur. Le six à midi, nous apprenons qu'on se bat à la Bourgonce.
Je ne raconte pas la bataille dont je ne fus pas le témoin. De mon jardin de Poissompré, en terrasse sur les roches de grés, j'entends le grondement lointain du canon. C'est tout ce que j'en peux suivre. On attend les nouvelles, le cœur serré. Une dépêche de Bruyères nous parvient à cinq heures. Le canon tonne toujours et nous paraissons avoir l'avantage.
Nous apprenons bientôt la vérité. L'action s'est engagée vers cinq heures du matin. Nous avions la supériorité numérique. Une batterie d'artillerie, établie à la lisière du bois des Jumeaux, a infligé des pértes considérables à l'ennemi. Mais, faute de ravitaillement, elle a dû ménager ses munitions et finalement cesser son tir. Les francs-tireurs bretons ont été héroïques. Les mobiles des Deux-Sèvres, les nôtres, d'autres encore ont fait bravement leur devoir.
Mais certaines unités, sans cohésion, fatiguées, ont fléchi tout de suite. Après une courte résistance, elles ont lâché pied devant les renforts des Allemands et se sont repliées sans être poursuivies. A partir de midi, il y a eu une débandade. Les fuyards sont déjà â Bruyères. La retraite, ordonnée par Cambriels, couverte par les bretons et les mobiles, s'effectue dans plusieurs directions : vers Remiremont, Bruyères, Granges, Champdray, Rehaupal, Laveline-du-Houx. Nous avons eu huit cents hommes hors de combat : trois cents tués et cinq cents blessés.. Le général Dupré a reçu une balle dans la mâchoire. Le lieutenant Pistor a la cuisse traversée, Schredlin est tué. Un jeune spinalien, Gaston Froment, fils unique et vaillant garçon, est parmi les morts. Dés le lendemain arrivent les premiers blessés qu'on évacue sur notre ville.

L'armée des Vosges en retraite rencontre à Champdray nos volontaires de la garde nationale.
L'un d'eux m'a fait le récit de leur expédition. A peine débarqués à Bruyères, devant la gare, ils sont passés en revue par Cambriels qui ne parait pas mécontent de leur tenue. Puis ils s'installent sur une hauteur qui domine la voie, à quelque distance d'une batterie dont ils vont être le soutien. Leur campement est pittoresque : les tentes déployées, les feux allumés, les hommes affairés à découper
la viande, à peler les pommes de terre, à fourbir les gamelles. Nos pupilles sont parmi les plus vaillants. Ces jeunes gens, des enfants, acceptent toutes les corvées. Ils bravent joyeusement les fatigues, les rigueurs, les dangers du service, des factions, des grandes gardes dans les bois, la nuit, sous la pluie glaciale.
Nos gardes nationaux retrouvent les francs-tireurs des Vosges qui campent tout prés d'eux et un peu plus loin, à quinze cents mètres dans la plaine, en tirant vers Belmont, un bataillon des Deux-Sèvres.
Le neuf octobre, à midi, ils lèvent le camp. Ils marchent par fractions pour encadrer les pièces et les caissons de l'artillerie. Cambriels, dans sa voiture escortée par le peloton des Gris, accompagne la colonne. Pendant une pause, il met pied à terre, la lorgnette à la main. En passant devant les nôtres, il remarque leur allure martiale. On lui rappelle leur provenance, et il s'écrie :"Epinal, bonne et brave ville I- Si tout le monde avait fait comme elle, les Prussiens ne seraient plus dans les Vosges I"
Il ajoute, après un soupir :
— "Pauvres nous I Pauvres nous !"
Puis il inspecte le terrain qu'il fait aussi reconnaître par deux éclaireurs de son escorte. Et la marche reprend vers Jussarupt. La pluie descend torrentielle. La colonne gagne Jussarupt, Champdray où elle s'arrête. On commande aux gardes nationaux de dresser leurs tentes dans la plaine. C'est un marécage où la tempête chavire les toiles, emporte la paille et glace les hommes. Le général a pitié d'eux et leur permet de se loger dans les maisons du village.
Ils s'y reposent deux jours et se remettent en route, les uns vers Remiremont, les autres vers Laveline du Houx. Les premiers passent par Liézey, Le Tholy et Saint-Amé. Au départ surgit un incident. Il est deux heures de l'après-midi. La neige fondue, le verglas aveuglent les soldats. On se doute que les Allemands ne sont pas loin. Soudain, le commandant ordonne :
" Halte ! Chargez vos fusils"
Il y a un flottement dans les lignes. Plus d'un oublie les principes de la charge en douze temps. Les armes prêtes, on attend. Alors une détonation formidable éclate. Les têtes, les échines involontairement se courbent, les genoux fléchissent... Ce n'est pas, comme on l'a cru, la décharge d'une batterie allemande. C'est un coup de tonnerre inattendu, imprévu par cette température et que l'éclair n'a pas annoncé.
 Les hommes, d'abord surpris, rient beaucoup de l'aventure. Et ils continuent gaîment leur chemin, au travers des gorges, des sapins chevelus, des rocs écroulés, sous les rafales furieuses, insensibles â la majesté des choses comme à leur colère. Ils atteignent le village de Saint-Amé, comme les mobiles de Saône-et-Loire le quittent, les rangs rompus, les uniformes en-pièces, les figures défaites, tristes épaves de la Bourgonce. Leur aspect raconte le désastre. Les deux colonnes, en se croisant, se saluent dans un poignant silence. -
Remiremont accueille chaleureusement les nôtres et se dispose à les fêter. Mais une dépêche du préfet les rappelle ici. Le soir du onze octobre un train les ramène. Leur retour est un petit triomphe. Le préfet les remercie, au nom de la patrie, du service qu'ils ont rendu à l'armée des Vosges en protégeant son artillerie.
Cependant les Allemands se rapprochent tous les jours.
Le neuf octobre, ils menacent Rambervillers. Ils y sont vaillamment reçus par la garde nationale. La défense est héroïque, la lutte meurtrière. Les rues sont barricadées. Les Allemands subissent de grosses pertes : on parle de cent cinquante tués et de deux cents blessés. Furieux, ils se livrent à des atrocités et exigent une rançon de deux cent mille francs.
Le 11 octobre, un paysan arrive de Sercœur. Les Allemands y sont. Ils l'ont arrêté puis relâché. A la préfecture, on perd la tête. -A cette heure précise, le contingent de 1870 passe la révision. Pris de panique, des conscrits bousculent, pour s'enfuir, les tables, les bancs et les membres du Conseil. C'est du moins la fin des agitations, des sursauts d'espoir, de résistance, de colère. Nous attendons, dans une terreur, le coup de grâce. Le soir, les habitants se couchent, la mort dans l'âme ; ils sont résignés à tous les excès.
Dans la cité, la vie est suspendue.

(Cette série sur l'attente sera complétée par une série sur l'occupation puis une autre sur la délivrance qui terminera cette histoire d’Épinal en 1870-1871) .   

Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'occupation - les débuts 1/5

vendredi 24 mai 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).    

Cette série d'article fait suite à ceux intitulés "Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'attente" que vous pouvez retrouver dans la catégorie Epinal


 Le 15 octobre, le préfet allemand fait placarder sur les murs cette proclamation qui enveloppe de doucereux détours la sentence définitive du général en chef.
Avis
Son Excellence le Général en chef du Corps d'armée Allemand  occupant le département des Vosges, sur les instances pressantes du Maire, des Conseillers Municipaux d'Epinal, a déclaré levée la contribution militaire de 100.000 francs imposée à cette ville, sous la condition que cette somme serait payée par les habitants à titre de contributions directes ou indirectes.
Ensuite de cette disposition, le préfet des Vosges a chargé le Conseil municipal d'assurer le recouvrement de la dite somme.
Epinal, le 15 octobre 1870.    Le Préfet : BITTER.

Au demeurant, contre toute espérance, nous allons nous accommoder avec les vainqueurs. D'autant que, nous le verrons, la municipalité réglemente la répartition des troupes dans les logements et allège par d'équitables mesures 1a charge qui nous incombe de leur entretien. Malgré tout, le flot va nous submerger sans interruption.
Dans l'après-midi du 13 octobre, Epinal, évacué le matin, est occupé de nouveau. On entend le roulement des tambours, les cadences un peu stridentes des musiques. C'est une division badoise qui arrive, commandée par le grand-duc de Bade, en personne. Il s'installe dans une maison de la rue d'Arches, l'hôtel de la préfecture étant réservé au général en chef, Werder, et les soldats se répandent.
Un sous-officier inscrit à la craie sur ma porte : six hommes. Il avertit mon propriétaire, qui vainement proteste, se dit petitement logé, qu'il recevra un colonel. Précisément son secrétaire survient et ce colloque s'engage :
Le secrétaire ordonne :
—    Ici, chambre du colonel.
Le propriétaire gémit :
—    Hélas ! Monsieur, c'est notre chambre.
Silence L. Ici, bureau du colonel.
—    Mais, Monsieur...
Passons. Ici ma chambre.
—    Et nous, où coucherons-nous
—    Cela ne me regarde pas.
Le pauvre homme s'effondre. Heureusement le colonel est plus compatissant. Il restitue à mes propriétaires leur chambre à coucher et se contente de celle que son secrétaire, qu'il envoie reposer ailleurs, s'était péremptoirement choisie.
J'attends mes six hommes. Une musique badoise joue plusieurs morceaux devant une maison du voisinage où réside un général. Je reconnais l'ouverture du Barbier de Séville. Des polissons, empoignés dans la rue, servent de pupitres aux musiciens et portent leurs partitions. Cette sérénade, d'ailleurs, d'une rare qualité, me serre le cœur.
Mes badois ne viendront pas,.à cause de la présence du colonel. Ils ne sauraient coucher sous le même toit, qui semble devenu sacré. Un officier m'annonce que dans deux heures il m'enverra en échange vingt-quatre hommes à nourrir. Vingt-quatre hommes ! Je n'ai pas de provisions et le temps me manque pour m'en procurer. A force de récriminations, le nombre de mes hôtes est ramené à douze. On convient du menu. Je leur servirai une soupe au lard, des pommes de terre, du fromage et du vin, et le lendemain à midi, le pot-au-feu.
L'officier recommande pour le matin le café au lait. Y pense-t-il ? Où trouverais-je le lait ? On transige pour une bonne soupe fumante. Et toute la famille se réunit pour éplucher une mesure de pommes de terre. Vers sept heures, les douze soldats arrivent, conduits par un sous-officier. Dans un profond silence, sur la pointe des pieds, ils montent l'escalier. Ils s'attablent à la cuisine.
Cependant le colonel dine chez mon propriétaire. En son honneur on a tordu le cou à un poulet. C'est la femme qui sert à table, suivant l'usage de ce couple économe. Le colonel s'étonne :
« Pourtant vous devez être riches. Vous avez une belle maison avec de belles sculptures. »
Le bourgeois se récrie. Il s'épouvante, prévoit un redoublement de charges et maudit ses sculptures. Il larmoie :
« Hélas ! non, monsieur le colonel, nous ne sommes pas riches. Malgré les apparences, nous n'avons pas le moyen de payer un domestique. »
La réception n'enchante pas le colonel, car il ne reparait plus et prend désormais ses repas au dehors.
Mes voisines me racontent cette aventure : elles logent un lieutenant badois, le comte Boecklin de Boecklinstein, qui se montre un parfait gentilhomme. Toutefois, il parle difficilement le français. Au moment du café, il ne détache pas ses yeux des cuillers. Il observe qu'elles portent les mêmes armoiries que le chaton de sa bague. On s'explique avec efforts. Les cuillers ont été données à mes voisines par leur vieille amie, la comtesse de Boecklin de Mersbourg, de naissance badoise, chanoinesse d'Epinal, décédée depuis quelque trente ans, et dont le jeune officier est le petit-neveu.
Je lui fais voir à mon tour le portrait au crayon de Madame de Malien Éck, petite-nièce elle-même de la bonne chanoinesse et sa propre cousine.
Elle habitait Epinal avec sa grande tante et a laissé à ma famille ce gage de son amitié. Il m'apprend que le fils de cette dame sert avec lui dans son régiment.

Ces rencontres nous paraissent de bonne augure.
Cependant la ville est pleine d'Allemands. C'est un fourmillement de casques à pointes. Il y a plus de dix-mille hommes à Epinal. La place des Vosges est encombrée de voitures, de fourgons le sol est couvert de paille, de fumier.
Mes douze hommes reviennent à midi. Ils absorbent avec appétit la soupe et le bouilli. L'officier se déclare satisfait et me dit : a Puisqu'ils ont eu de la viande, vous ne leur donnerez ce soir que du café noir et du pain. Nous partons demain matin à six heures. Vous leur servirez du café au lait.  J'invoque derechef la rareté du lait et promets une soupe nourrissante qui est acceptée. Le soir, j'offre aux soldats le boeuf qui reste du repas de. midi. Le sergent le refuse : « Impossible. Ordre du capitaine: Demain si vous voulez. ». » Quelle soumission.
Le lendemain, à six heures précises, mes soldats sont là. Je propose d'arroser d'un peu de schnaps le déjeuner. Je remplis un verre à bordeaux que je tends au sous-officier. Il m'invite par politesse à y tremper mes lèvres le premier.
Puis, ayant-bu lui-même une faible gorgée, il le passe à son voisin. Ces barbares montrent tant de discrétion qu'ils vident à peine le quart de la bouteille. Ils me quittent enfin avec de grands saluts, tandis que le sous-officier me serre la main et me remercie en assez bon français. Ils m'ont donné le spectacle et me laissent le souvenir d'une rare docilité, d'une réserve et d'une douceur inattendues.
J'assiste au départ de la division badoise qui se dirige vers la Haute-Saône.
Au coin de la rue de la Préfecture et de la rue des Forts, le général Werder, à cheval, préside au défilé. En passant devant lui, le grand-duc de Bade s'approche et le salue. Les régiments marchent pesamment, musique en tête, solides, corrects, bien équipés. Quel contraste avec le troupeau désorienté de nos défenseurs Et comme nous formons pour l'avenir de tristes pressentiments ! Les troupes s'écoulent par la rue d'Arches, la rue du Cours, longent le jardin de la préfecture et gagnent la route de Plombières par le pont de la Vierge. Il ne reste
dans la ville qu'un millier de soldats de la landwehr, une multitude de voitures
d'approvisionnements et de munitions qui obstruent l'avant-Cours et le petit-Champ de-Mars.
Le lendemain, 16 octobre, un beau dimanche ensoleillé d'automne, Werder monte à cheval, à une heure de l'après-midi, et s'éloigne avec son état-major. Il rejoint son armée qui s'avance en deux colonnes vers Xertigny et Remiremont.
Puis le convoi des fourgons s'ébranle. Il se déroule interminable dans un ordre prudent. Quatre cavaliers marchent en tête, suivis à deux cents mètres par un peloton de cavalerie. Après un intervalle, une centaine de fantassins et, à quelque distance, le convoi même que protège une arrière-garde  d’infanterie. Des éclaireurs couvrent les flancs de la colonne et battent les abords de la route. Que de cortèges pareils nous allons voir passer! Ils ravitaillent l'armée de Werder qui opère en Franche-Comté et en Bourgogne.
Mais jusqu'au milieu.de décembre, la garnison d'Epinal est réduite à deux ou trois mille hommes. On ne rencontre plus guère de soldats dans les rues. On respire ; il semble qu'on revive. Nos charges sont bien allégées : c'est le temps où le logement se régularise, où l'habitant cesse de fournir les aliments aux soldats, si ce n'est, par bon vouloir, quand on leur distribue des conserves avariées.
Le 16, après le défilé, je trouve deux soldats badois installés chez moi. Ils sont très doux, très tranquilles. Ils nous quittent le cinquième jour, laissant aux enfants un cornet de dragées. Ils sont remplacés par un sous-officier et trois autres badois qui ne .leur cèdent point en placidité. Qu'on en juge : un soir, après le coucher, nos homme se prennent à chanter. Je m'impatiente, je me lève et me dispose à monter pour les faire taire. Ma femme s'épouvante. Elle redoute pour moi un accueil brutal et voudrait me retenir. Je frappe à la porte,j'entre, et m'adressant au sous-officier, d'une voix assez résolue, je le prie d'engager ses soldats au silence. J'invente un stratagème :
« Notre chambre, lui dis-je, est au-dessous de la vôtre. Et nous sommes bien tristes. Nous venons d'apprendre la mort d'un parent tué sous Metz. »
Le pauvre sergent se confond en excuses et en promesses. Il me prend la main avec une pitié sincère. Il répète :
« Pardon. Nous pas savoir, plus chanter. »
Je redescends, touché de cette compassion et un peu honteux de mon mensonges. Chaque fois que je me retrouve en présence de mon sous-officier, il me salue respectueusement, tristement. Il me considère. Il dit à la bonne :
« Monsieur doit être un homme de commandement. »
Au commencement de novembre à la garnison badoise succèdent des troupes wurtembergeoises, dragons et fantassins. Ceux-ci ont comme une silhouette française. Ils portent, au lieu du casque à pointe, une façon de képi et la capote grise.
J'héberge deux paisibles dragons. Après le souper ils se rendent au gymnase pour y soigner leurs chevaux. Ils y couchent parfois. S'ils rentrent tard, ils retirent leurs grosses boues pour ne pas faire de bruit. Ils sont très pieux et ne se séparent pas de leur livre de messe. Nous les entendons prier à haute voix.
Quand, vers le 20 novembre, ils quittent Epinal pour marcher sur Paris, ils sont fort attristés. Ils aimaient « leur quartier ». Et puis, ils ont de sombres pressentiments. Ils disent à la domestique qu'ils seront « capout ». Ils lui recommandent de faire pour eux des oraisons et lui montrent, dans 1eur livre, la prière des agonisants. Nous ne pouvons nous défendre d'une sorte de regret.
Leurs successeurs sont moins aimables. Ce sont deux soldats du génie, deux poméraniens farouches, grossiers et malpropres. Ils reconstruisent le viaduc du Char d'Argent que les francs-tireurs ont fait sauter. Ils partent le matin de bonne heure, emportant leurs vivres, et ne rentrent que le soir. Ils nous incommodent sans vergogne par leur tapage. D'ailleurs, ils manquent tout-à-fait de bravoure.
Une nuit d'alerte, le clairon sonnant l'assemblée, nous les entendons remuer dans leur chambre, mais ils se gardent de sortir. Nul doute que, si je montais, ils me rendraient leurs armes en me demandant grâce.
Au début de novembre, je loge mon premier officier. C'est un chirurgien de la landwehr, nommé Billigheirn. de Mannheim, qui va rejoindre à Dijon un convoi de blessés. Il est juif et réunit sur son visage tous les traits de sa race. Il est affilié à la franc-maçonnerie, et me fait, en me serrant la main, la pression rituelle à laquelle, et pour cause, je ne réponds pas. C'est un gros-rougeaud, très poli, obséquieux, jovial, mais assez lourdaud. Il manie sans grâce la plaisanterie et étale des sentiments passionnément germanophiles. Il ne doute pas du succès final des armes prussiennes et, prévoyant l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine, s'efforce de nous convaincre que nous vivrons bien plus heureux sous le sceptre de Guillaume. Je m'indigne et cela le stupéfie. Il parle un peu le français, mais son discours est un mélange cosmopolite d'allemand, de français, de latin et de mots qu'il fabrique. Il dit par exemple des lacrymes pour des larmes. Nous parvenons ainsi à nous comprendre et conversons ensemble sans trop de désagrément, tant il est soigneux de plaire. Je profite de ses dispositions obligeantes et le prie de passer à la Commandatur pour me délivrer de mes deux barbares de la Poméranie. Il se montre heureux de me rendre ce service. Rentré dans son pays, il m'écrit une lettre débordante de gratitude.
Nous voyons flotter pour la première fois à la fin de novembre le drapeau aux trois couleurs, noir, blanc, rouge, perpendiculaires à la hampe. On l'arbore à la Préfecture pour célébrer l'accession des Etats du Sud à la Confédération du Nord.
Durant le mois de décembre, les charges et les épreuves de l'occupation s'aggravent.
Cela commence par une alerte. Un parti de francs-tireurs, de mobiles et de garibaldiens opéré dans les arrondissements de Mirecourt et de Neufchàteau : Ils sont, dit-on, nombreux et disciplinés. Ils enlèvent une patrouille de dix-sept allemands, capturent des convois de bétail, protègent les levées de soldats, proposent aux communes l'appui de leurs armes pour résister aux réquisitions. Les Allemands sont sur le qui-vive. Un soir, vers dix heures, les trompettes sonnent le boute-selle, les tambours battent le rappel. La garnison est sur pied. Nous voyons déboucher sans cesse des soldats qui se portent, dans «un morne silence »,
au point, de leur rassemblement. Ils paraissent inquiets. C'est la nuit où mes pontonniers couards craignent de rejoindre leur corps et se blottissent dans leur chambre. Comment des légions, si puissantes par leur masse et par leurs victoires, tremblent-elles  au seul nom des francs-tireurs !- Que deviendrait au premier revers cette armée que 1e succès nous fait croire invincible !. C'est un affolement. Les troupes bivouaquent toute la nuit. Elles occupent les faubourgs et gardent tous les accès à la ville. Le grand pont sur 1a Moselle est barricadé.
Il fait un froid terrible, la neige tombe sans interruption. Les soldats allument de grands feux. Ils ramassent tout le bois qu'ils trouvent. Ils enfoncent les portes à coups de crosse pour exiger des matelas  et des couvertures. Dans des maisons,  ils enlèvent des fauteuils, un canapé. La préfecture est en plein désarroi.
Le préfet ordonne  d'emballer ses bagages, une voiture attend tout attelée dans la cour. Pourtant aucun incident ne vient justifier cette panique, la nuit s'écoule dans le plus grand calme.

 

Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'occupation - l'installation 2/5

dimanche 26 mai 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).


Le lendemain, les autorités réquisitionnent des litres de rhum, sans doute pour réconforter la troupe de ses fatigues et de ses terreurs.
Le soir des renforts arrivent : un bataillon de chasseurs verts qui est parti de Saint-Dié avant le jour. Il a fait plus de cinquante kilomètres sur des routes couvertes de neige et glissantes de verglas. Les hommes sont recrus et de méchante humeur. Le bataillon est formé de gardes forestiers, de volontaires et d'étudiants des universités allemandes qui se considèrent comme des soldats d'élite. Ils se montrent durs, arrogants, exigeants pour la nourriture. On les redoute. Deux chasseurs m'abordent le premier jour. Le plus grand, à poils roux, la figure féroce, me présente un billet de logement au nom d'un de mes voisins: Je leur montre 1a maison, mais ils me menacent de la crosse de leurs fusils, et prétendent que je les accompagne. Il faut bien que .j'obtempère. Le bataillon résidera un mois à Épinal pour l'effroi des habitants.
J'ai pour ma part la chance d'héberger deux paisibles soldats de la landwehr, l'un gros, joufflu, un peu mélancolique, que les enfants surnomment «  monsieur grosse malhour » de son gémissement favori ; l'autre, un tambour espiègle, enjoué et serviable. C'est son plaisir de frotter à tour de bras les chaussures, les  réclame chaque matin à la domestique et s'enorgueillit de les reluire. Quand je le rencontre, à la tête de sa compagnie, il se redresse, me fait un petit signe de reconnaissance et rabote fièrement sur son tambour.

Les débuts de l'occupation ne sont pas rassurants. Werder fait afficher cette proclamation d'une inquiétante rigueur :

DÉPARTEMENT DES VOSGES
PROCLAMATION

Il est porté à la connaissance du public qu'à partir de ce jour est entré en vigueur dans le département L'état extraordinaire de justice militaire conformément au § 18, partie II du code de justice militaire prussien. Ces dispositions sont applicables :
A ceux qui sciemment prépareraient ou un désavantage aux troupes de l'armée allemande et qui de propos délibéré rendraient service à l'armée ennemie.
Il s'ensuit que la peine de mort sera encourue par toutes personnes qui ne faisant pas
partie de l'armée ennemie :
a)    font de l'espionnage pour l'ennemi, ou qui accueillent et cachent des espions, ou
qui leur viennent en aide ;
b)    qui de leur propre chef conduisent les troupes ennemies ou qui, en leur qualité de
guides, conduisent de propos délibéré nos troupes par de fausses routes ;
c)    qui par vengeance ou dans des intentions de lucre tuent, blessent ou dépouillent
sciemment nos troupes ou les personnes appartenant à leur suite ;
d)    qui détruisent des ponts ou des canaux, qui interrompent le service du chemin de
fer ou du télégraphe ; qui rendent les chemins impraticables, qui mettent te feu aux
approvisionnements de guerre, de bouche ou autres, destinés au service militaire, ou
enfin aux bâtiments occupés par les troupes ;
 e) et qui portent les armes contre les soldats de l'armée allemande.
Chacun donc qui sera pris les armes à la main sera fusillé.
Toutes les armes sont à livrer immédiatement sous peine de punition sévère.
Le général commandant le XIVe corps d'armée. »

DE WERDER, J
Général de l'Infanterie.

Le maire, soigneux d'éviter les conflits, les chocs, et pour le poing allemand, les occasions de frapper, publie aussitôt cet avis :

MAIRIE D'ÉPINAL
AVIS

Le Maire d'Epinal prévient ses concitoyens que, par ordre de S. Exc. le Général Werder, toutes les armes qui restent entre les mains des habitants doivent être réunies à l'hôtel de ville. En conséquence afin de faciliter cette opération, une voiture, escortée par des agents de police et par des soldats, passera devant toutes les maisons aujourd'hui à partir de 1h. de l'après-midi. Les habitants sont invités à remettre eux-mêmes leurs armes aux agents et prévenus qu'ils seront rendus responsables personnellement d'un refus à cette injonction.

Le maire invite de nouveau la population au plus grand calme, toute manifestation
hostile pouvant amener les plus graves conséquences.


Epinal, le 13 octobre 1870.  
Le Maire d'Epinal MENER.

Cependant il s'agit de payer dans les vingt-quatre heures l'indemnité de cinq cent mille francs. Le conseil municipal envoie une députation au général en chef qui l'accueille sans trop de rudesse. On discute. Elle représente la misère de la ville, la détresse de ses finances,  l'industrie et le commerce suspendus. Et les habitants, sont-ils si coupables ? N'ont-ils pas cédé â l'élan spontané de leur patriotisme ? N'est-ce pas une noble excuse ? Werder se laisse fléchir. De concession en concession qu'il se laisse arracher, il réduit l'indemnité à 300.000, puis à 200.090, enfin â 100.000 francs, payables sans délai. Encore n'est-ce qu'une avance que la ville pourra récupérer sur les contributions, à mesure de leurs rentrées.

Un incident va tout compromettre.

Le 12 octobre, un détachement de cavalerie parcourt la rue de la Préfecture. Une détonation retentit. Des cavaliers mettent pied à terre. Ils se ruent, ivres de rage, dans une maison, le  sabre à la main. Ils fouillent tous les recoins, montent sur le toit, répandent des menaces de mort et d'incendie. Le propriétaire croit sa dernière heure venue. Il s’en remet à un saxon, d'un âge mûr, très correct et très doux. Il prend avec nous le repas de midi. Il soupe et couche à la caserne. Il parle un allemand très pur, comme on nous l'enseigne, et s'il n'articule pas trop vite, je parviens à le comprendre.

Mais nous atteignons la période de l'occupation où les charges et les réquisitions deviennent le plus écrasantes. En outre de mes deux hommes de landwehr, je reçois certains jours pour ma part deux officiers, leurs ordonnances, et, en plus, deux, quatre et jusqu'à six soldats.
C'est le temps où s'organise l'armée de l'Est, où les Français projettent de chasser Werder de Dijon et de débloquer Belfort : de là cet énorme surcroît de passages et de logements. Pendant trois mois, la chambre que je réserve aux officiers ne cesse d'être habitée, d'abord par un feldwebel de la landwehr, nommé Rosenthal attaché comme secrétaire à la commandatur. Je le garderai jusqu'à la fin de janvier. C'est un juif, fabricant de schals à Berlin. Il ne dépasse guère la trentaine et sa figure est avenante. Il se dit, dans son cœur, cosmopolite, indifférent aux nationalités. Les succès de la Prusse le laissent insensible. « Cela m'est tout égal nous affirme-t-i1. A coup sûr, il n'est pas belliqueux. Il est impatient de regagner son usine et de retrouver une promise qui l'attend au pays.
Il souhaite ardemment la paix. Très rangé, méthodique, il travaille tout le jour dans son bureau. Il rentre le soir après le souper, et écrit à sa fiancée. Puis il dépouille sa tunique, endosse un vêtement civil et, dissimulant sa tenue irrégulière, descend passer avec nous une heure de la soirée. Il parle assez bien le français, ayant séjourné souvent à Paris. Il joue aux dames avec un de mes enfants. Un soir, celui-ci prépare une composition de géographie et ne peut faire la partie :
— Je parie, M. Paul, que vous ne serez pas le premier.
Le pari est tenu et mon fils le gagne. Rosenthal s'exécute. Il lui fait cadeau d'un jeu d'échecs et s'évertue dès lors à lui en apprendre la régle.



(à suivre)

Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'occupation - Fausses joies et rumeurs 3/5

mardi 28 mai 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).   

L'expédition de Bourbaki vient bouleverser cette tranquillité. On fonde un grand espoir sur la diversion tentée par l'armée de l'Est. On apprend qu'en  deux jours, Werder a évacué Dijon et rétrogradé jusqu'à Toul. On raconte que la garnison de Belfort a fait plusieurs sorties heureuses. On parle surtout d'une  victoire que nous aurions remportée â Villersexel. Rosenthal avoue lui-même que les affaires vont mal, tout en ne doutant point que le terrain perdu sera vite regagné. L'inquiétude des Allemands se précise. Il fait un froid glacial, le verglas couvre la terre. Un équipage de pont et de nombreuses voitures de munitions, des fourgons, des chariots qui stationnent sur le Cours et le Petit Champ-de-Mars, précipitamment attelés, s'éloignent dans la direction de Lunéville.
C'est Werder, explique-t-on, qui réclame son matériel de réserve et, les communications avec la Haute-Saône étant coupées par les Français, les convois doivent faire un large détour par l'Alsace. Cependant, Rosenthal reconnait qu'on a reçu de graves nouvelles. L'évacuation d'Epinal est imminente. « Mais, ajoute-t-il, ne la désirez pas. Nous reviendrons en force et votre ville en pâtira. Elle deviendra le centre des opérations. »
Cela n'empêche que nous exultons : c'est la délivrance. Nous allons enfin revoir nos uniformes.
.Les Allemands font leurs préparatifs de départ : on emballe toute la nuit â la préfecture. Ils se proposent de signaler leur retraite par un acte de barbarie. Ils adressent au maire une réquisition de pétrole pour incendier la gare et les docks.
Et le maire avertit aussitôt les marchands de cacher leur approvisionnement.
A minuit, l'ordonnance de Rosenthal monte dans sa chambre : je l'y accompagne. Rosenthal m'annonce avec le plus grand calme que l'armée française est toute proche. Toutefois, il n'en parait pas troublé.
— J'ai tout le temps, dit-il. L'heure venue, on me préviendra. Nos éclaireurs sont admirables, nous ne craignons jamais de surprises.
Sur quoi il se retourne dans son lit et, enfoncé dans l'oreiller et les couvertures, il se rendort profondément jusqu'au lendemain matin, tandis que nous passons une nuit sans sommeil,  agités d'espérance.
A huit heures la garnison est mobilisée. Tous les bagages sont évacués. Les troupes partent à midi. Elles gagnent la gare où le préfet lui- même attend l'heure de s'embarquer.
C'est donc vrai ! Nous n'aurons plus d'Allemands par nos rues, dans nos maisons, à notre table. Nous allons entendre les sonneries françaises. Pouvons-nous y croire et quel est notre bonheur.
Hélas ! C'est une fausse joie de plus. Voici que sonnent dans le lointain les fifres et les tambours. C'est la garnison qui regagne ses quartiers. Elle a reçu contre-ordre à la dernière minute, comme elle montait dans les wagons. Et c'est l'effondrement.

Les Allemands restent sur le qui-vive. Mais nous ne croyons plus aux nouvelles. Une deuxième alerte nous laisse sceptiques. Peu de jours après les troupes partent en grande hâte avec leurs bagages. Ce n'était rien : des francs-tireurs avaient enlevé le poste allemand de Dounoux puis avaient disparu. Elles rentrent le soir avec des prisonniers, une poignée de paysans ramassés sur la route entre Dounoux et Epinal, et parmi ceux-ci un enfant de treize ans. Elles se vengent de leurs paniques sur les innocents qu'elles rencontrent. L'hiver, pour comble d'infortune, est extraordinairement rigoureux. Il gèle chaque nuit terriblement. La neige surtout est tombée avec abondance. Pendant plus de trois mois ininterrompus, elle recouvre  la terre. Nos pauvres soldats dénués de tout, de vêtements, de chaussures, ont grièvement souffert durant la campagne de Bourbaki. Ils excitent d'autant plus notre pitié que les Allemands, sous nos yeux, sont copieusement nourris, chaudement vêtus et ne manquent de rien. Ils ont tous des tricots de laine et des cache-nez. Quand ils montent la garde, ils chaussent, par-dessus leurs bottes de larges sabots en paille tressée.
Des convois partent presque tous les jours du Petit Champ-de-Mars pour ravitailler en vivres et en vêtements l'armée de Werden.
Cela ne décourage pas les inventeurs de légendes : les Français sont incorrigibles. On assure que les Allemands sont à bout de ressources, qu'ils ne peuvent plus tirer de leurs dépôts que des enfants et des vieillards.

Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'occupation - les occupants 4/5

jeudi 30 mai 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).   

Ces racontars reçoivent un cruel démenti. Un soir plusieurs trains s'arrêtent à la gare. Ils amènent du fond de la Poméranie plusieurs régiments de landwehr. Ceux-ci ont voyagé trois jours et trois nuits et ne débarqueront que le lendemain matin. Je les vois défiler dans la rue du Collège : quelles troupes superbes !
De beaux hommes de cinq pieds six pouces marchent en tête des compagnies ; les soldats sont tous dans la force de l'âge, les chevaux vigoureux, les harnais, les équipements tout neufs. Ces régiments apparaissent si nets, si reluisants qu'ils semblent sortir d'une boite.
Cinq mille garnisaires nouveaux se dispersent ainsi dans la ville et gagnent leurs cantonnements. Je loge un chef de bataillon, d'aspect rébarbatif, qui remplace le colonel et commande le régiment. Il monte un beau cheval noir qu'il arrête devant chez moi. Il m'interpelle de la rue par mon nom, â trois reprises.
C'est le seul mot français dont il soit capable : il ne parle qu'allemand. C'est ce qui m'embarrasse pour lui expliquer que je n'ai plus de lit disponible et lui pro poser de coucher dans mon cabinet sur une chaise longue. Il finit par accepter en maugréant. Il demande qu'on lui serve ses repas dans sa chambre. Je le gagne en arrosant ses menus d'une bouteille de vin fin. Il parvient à me faire comprendre qu'il est un riche fermier de Poméranie et, quand il prend congé deux jours après, il est apprivoisé et regrette son quartier.
Ces régiments vont opérer dans la Haute-Saône, faire le siège de Langres et repassent un peu plus tard par Epinal. Je rencontre mon pensionnaire sur la place des Vosges. Il me reconnait, descend de cheval et, me serrant la main, s'enquiert de la santé des miens. Je m'étonne qu'en si peu de temps il ait appris assez de français pour se faire entendre.
Un matin, ma maison se vide, hélas ! pour quelques heures. Rosenthal, « grosse malhour », et l'obligeant tambour me quittent à la fois ,  leurs corps de troupe s'éloignent enfin d'Epinal. Ils étaient mes hôtes depuis si longtemps et s'étaient montrés si commodes que je ne pensais plus qu'ils dussent partir un jour. C'est presque une séparation. Dans l'appréhension de leurs successeurs, je me prendrais à les regretter. Je vais les voir défiler dans l'avenue des Templiers et leur fais de la main un signe d'adieu.

Le sort me favorise encore. C'est un sous-officier de chasseurs à pied, du nom de Schmidt, qui m'échoit. Il est garde-forestier à Potsdam. C'est un bel homme. Sa mine est avenante, il parait doux et bien élevé. Il parle un peu le français et n'est pas un déplaisant convive. Il est chargé dans sa compagnie de l'habillement et flanqué d'un secrétaire et d'une ordonnance.
Il est remplacé au bout de quelques jours par un autre sous-officier. Il se nomme Sick et remplit dans le même bataillon les fonctions de trésorier; Il est aussi de son état garde-forestier sur les confins de la Pologne. Il ne sait pas un mot de français : il est poli, très réservé, très soigné dans sa tenue et étale sur sa tunique une superbe barbe noire. Ce n'est pas â la vérité un foudre de guerre : il tremble, au moins pour sa caisse. Le 27 mars la garnison de Bitche passe à la gare avec armes et bagages. Les habitants l'ignorent ; la gare est occupée militairement. La vue des uniformes français a-t-elle bouleversé mon hôte ? La nuit suivante il installe dans sa chambre quatre sentinelles. Les soldats ne se déshabillent pas et veillent toute la nuit sur son trésor.
Il est accompagné d'une ordonnance que ma servante nomme tout de suite « le marquis D. C'est un gros garçon balourd, frileux et gourmand — mais pacifique d'autant. Il engloutit tous les matins une tasse énorme de café au lait qu'il emplit de pain et dans laquelle, en outre, il trempe une tarte aux fruits. La bonne le montre du doigt par-moquerie « Oh ! Le vilain.    Il craint de la rencontrer. Il entrouvre la porte de la cuisine et questionne : « Elle n'est pas là, Madame ? »
La bonne, cachée dans l'armoire, reparaît soudain et produit sur  « le marquis » l'impression de Méduse. Il lui fait gravement des reproches : «  Vous m'avez trompé, mam'zelle Fanny ».
Sick est le dernier militaire qui occupe mes chambres en permanence,  jusqu'à la paix je ne logerai plus que des hôtes de passage, des soldats et trois officiers.

Les chasseurs devaient partir le 20 mars. Mais l'insurrection de Paris provoque un contre-ordre. Ils restent jusqu'en avril. Et les menaces, les crimes de la Commune, qui offensent notre patriotisme et nous inquiètent, nous feraient accepter avec un soulagement dont nous rougissons la protection de leurs baïonnettes.
Dans le courant de mars de nombreux détachements traversent la ville. Ils arrivent d'Allemagne et vont combler les vides de l'armée de Werder. Les soldats se présentent le plus souvent la nuit et leur installation se fait machinalement. Au coup de sonnette, je me relève, je tire le cordon de la porte et, tendant un bougeoir au premier, je leur montre le second étage. Je ne m'en occupe plus : ils campent comme ils peuvent et disparaissent au matin sans que je les ai revus.
Je reçois mes trois officiers avec plus de cérémonies. Le premier, un hussard, est un joli cavalier et de famille noble. Il s'enquiert tout de suite d'une blanchisseuse qui nous dévoile que son linge, marqué d'une couronne de comte, est le plus fin du monde mais aussi le plus sale et le plus envahi de vermine.
Le deuxième est un dragon, professeur à l'Université de Bamberg. Il est fort distingué et parle avec recherche le français. Il manie par plaisir les imparfaits du subjonctif. Il habite, comme le hussard, mon cabinet et couche sur une chaise longue.
L'installation du troisième est la plus compliquée. C'est un grand gaillard, d'une carrure formidable. Elle remplit tout le cadre de la porte. Je m'excuse de ne pouvoir, faute de lit disponible, lui proposer que la chaise longue. Il proteste qu'il s'en contente : «  Oh ! très fort bien. Tous ces jours-ci mal couché dans les villages. »
Ce géant est harassé et affamé, et d'ailleurs plein de douceur. Au dîner, il dévore un gigot jusqu'à l'os. Il répète de tout, de la nourriture, de la chambre, du coucher : « Très-fort bien, très-fort bien. » Il n'est pas exigeant.
Tous mes souvenirs s'accordent à ceux de mes concitoyens. Nous n'avons pas reçu de nos vainqueurs les mauvais traitements que nous en attendions. Nous leur devons cette justice et c'est nous honorer que la leur rendre.
En général et isolément, ce ne sont pas des hôtes trop difficiles. Ils s'accommodent assez volontiers de ce qu'on leur donne. Ils sont plus attentifs à la quantité qu'à la qualité. Hormis les hommes de la landwehr qui ont pris dans leurs fermes, leurs intérieurs de négociants et d'artisans, l'habitude du confortable et d'une certaine délicatesse, ils montrent plutôt une goinfrerie de barbares affamés. Ils se rassasient. Pour cela on ne se met point en frais. Dans une maison où ils se présentent à l'improviste on leur sert la soupe qu'on destinait aux chiens. C'est à peine si l'on change l'écuelle et si l'on ajoute une noisette de beurre. Et ils lapent ce brouet avec avidité. Ailleurs des officiers dévorent, en attendant le repas, de prodigieuses tartines de confiture.
Cependant, il en est qui se plaignent. Des habitants sont menacés d'un supplément de garnison parce que l'ordinaire chez eux est insuffisant, parce qu'ils fournissent aux hommes des couvertures trop courtes, parce qu'un soldat ayant tiré des coups de fusil dans sa chambre, son hôte n'a pas goûté cette plaisanterie et a fait entendre des protestations. Mais les récriminations sont exceptionnelles.
A les prendre individuellement, ces barbares se comportent assez correctement envers ceux qui les hébergent. On nous en donne l'explication : il entrerait dans leur dessein de nous annexer en prenant pour limite la vallée de la Moselle. Ils ménagent, dit-on, les populations et s'efforcent de les gagner par une relative douceur. Dans le fait, une réputation de férocité les précédait. Nous redoutions leur venue, qui fut d'ailleurs tardive, comme le signal des pires atrocités. C'était l'affolement de l'attente, sans doute l'effet des légendes. En tous cas, c'étaient
de vaines terreurs.
Mon récit vient de le prouver. Les officiers sont corrects, polis, et même d'une prévenance affectée. Parfois, parmi les hobereaux de l'armée active, ils se montrent un peu raides, arrogants. Mais, dans la landwehr, les gradés sont paternels. Un capitaine wurtembergeois montre â son hôte avec mélancolie le portrait de sa femme. Il parle de ses cinq enfants qui l'attendent à Stuttgart. L'aîné a seize ans et le plus jeune un an. Un médecin badois se mêle aux jeux de mes garçons. Il les affuble de son casque, de son ceinturon, de son grand sabre et rit aux éclats de les voir chevaucher les chaises.
A leur départ ils laissent dans maintes maisons des cadeaux, leur photographie avec leur signature, des jouets, des livres de la Bibliothèque rose, du papier à lettres. Sans doute on ne leur pardonne pas leur nationalité. Ils restent des ennemis. On est sensible tout de même à ces égards. D'autant que je les compare, ces militaires sanglés dans leur tenue comme dans l'obéissance, à tel officier garibaldien que j'abrite pour une nuit, vers la fin de mars, sorte d'aventurier, ivrogne, grossier et débraillé, que je vois s'éloigner avec un soulagement.
Les soldats, de leur côté, sont presque toujours débonnaires. Mon fils, un bambin de six ans, s'assied sans façons sur leurs genoux quand ils mangent et, parmi leurs éclats de rire, tire à pleines poignées les haricots de leurs assiettes.
Ils respectent les femmes et, généralement, les propriétés. De coutume, ils ne sont guère pillards, sans doute par crainte des punitions. Une discipline de fer les contient. Les larcins sont durement réprimés : une démarche à la Commandatur et tout rentre dans l'ordre. Quelquefois le châtiment est rude. J'ai vu cette peine barbare : un soldat à l'attache, la main droite liée au pied gauche, la main gauche au pied droit, ramassé sur lui-même, souffleté plusieurs fois par jour par son sous-officier.
Les troupiers offrent aussi, en partant, leur souvenir, touchant de modestie : une boite de cigares, une poupée de porcelaine, des pantoufles, des amandes grillées, une pièce de deux centimes. Il en est qui reviennent au bout de plusieurs semaines et apportent l'humble cadeau qu'ils avaient oublié. Cette douceur nous surprend et nous rassure. Ce qui n'empêche une pauvre veuve de perdre la tête à la vue de soldats qui viennent loger chez elle et, par désespoir, de se noyer dans le canal.
 Il y a des exceptions. Les Allemands de certaines régions, les Poméraniens, les Polonais et, disent quelques-uns, les Badois passent pour être plus farouches, plus voleurs et plus brutaux que les autres. Quand ils s'enivrent de schnaps, ces Germains ont des retours de fureur qui évoquent leurs sauvages ancêtres. Un hulan invective, dans la rue Léopold-Bourg, un prêtre qui se réfugie dans le magasin Pellerin. Il le poursuit et, ne le trouvant plus, s'empare du commis qu'il emmène prisonnier. Des soldats somment une femme de les conduire dans une
maison où ils doivent cantonner. Elle ignore le nom du propriétaire, la rue et le numéro. Qu'importe ? Les brutes l'empoignent et la trainent de porte en porte. Des officiers qu'elle implore rient de ces mauvais traitements. Heureusement ces violences, qu'elle raconte avec effarement, ne sont pas habituelles.

En vérité, nos vainqueurs ne s'entendent guère entre eux. Les Badois, les Bavarois, les Saxons haïssent les Prussiens. On n'ose, de peur des querelles, les réunir à la même table. Des soldats m'affirment : « Que n'avez-vous gagné les premières batailles ! Nous aurions tourné les talons. »
Sont-ce pour me gagner des paroles aimables que leur coeur dément ?
Un officier badois, qui est très affable et parle très bien le français, me confie : «  j'exècre les Prussiens, ne serait-ce qu'en tant que catholique. »
Hélas ! ils se réconcilient dans la victoire et dans notre misère.
Il semble aussi qu'ils s'accordent pour détester la guerre. Ils ne montrent pas un grand courage individuel. J’ai déjà cité de nombreux exemples : ils abondent.
Ils ont des francs-tireurs et des garibaldiens une terreur maladive. Le voisinage de ces bandes les affole : ils errent dans la ville, restent sous les armes et n'osent réintégrer leurs cantonnements. Un soldat qui loge chez une vieille dame lui tire à bout portant un coup de fusil. La balle, qu'elle évite d'un sursaut, va s'aplatir contre le mur. Dans les brouillards de l'ivresse il a cru voir un franc-tireur. Tel officier, mon hôte, ne mange pas qu'il n'ait posé près de lui, sur la table, son revolver chargé. D'autres sondent à grands coups de sabre les tentures, les armoires, cachettes à francs-tireurs. Des Spinaliens racontent cette comique aventure : ils jouaient au tric-trac, au premier étage. Un officier prussien, qui couche au rez-de-chaussée, s'inquiète du bruit qui lui semble insolite. Il monte éperdu les escaliers et fait irruption dans le salon. Il respire. Il croyait qu'on réparait des armes il prenait la chute des dés pour le bruit d'un chien de revolver qui retombe sur le barillet.
Incroyables défaillances I Et ce sont ces Allemands que, dans l'excès de notre malheur, nous finissons par croire invincibles. Nous devrions méditer sur ces exemples qui nous rendraient la confiance et la solidité.
La plupart appellent la fin de la campagne. Ils ne s'en cachent pas. Ils maudissent l'invasion, surtout les hommes de la landwehr. L'un d'eux me dit, avec rage : »Bismarck, Napoléon, il faudrait leur couper le cou. » Et un autre : « Si on me renvoyait dans mes foyers, je ferais le chemin, pieds nus, sur la neige. »
Ils me paraissent sincères : dans le fond de leur nature beaucoup sont pacifiques.

Epinal pendant la guerre 1870 - 1871 l'occupation - la répression 5/5

samedi 1 juin 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).   

Mais voici que tout change, si l'on considère les Allemands en troupe et l'autorité militaire en action. La barbarie refoulée, comprimée, reparaît, s'étale. Ce n'est plus une armée civilisée. Ce sont les hordes des invasions primitives.
Dans la ville, la police militaire est inquiète, tracassière, brutale. Elle commence par confisquer les armes. Elle enjoint à tous les habitants, sous les peines les plus sévères, de lui remettre leurs fusils de chasse, carabines, pistolets. Une voiture passe devant toutes les maisons, escortée par des agents de police et des soldats. Le maire en prévient ses citoyens, les invite â y déposer leurs armes, et les avertit qu'un refus les expose â un châtiment. Il en profite pour leur recommander à nouveau « le plus grand calme, toute manifestation hostile
pouvant amener les plus graves conséquences. »
La police nous épie, elle scrute, elle observe.
Un jour, je pérore devant un placard affiché dans la rue Claude-Gelée. Ce sont des dépêches allemandes qui annoncent une victoire sous Paris et dont je conteste avec chaleur la vraisemblance. Un gendarme se glisse derrière moi et, l'oeil mauvais, me dit : Parlez donc
Je parle en effet sans me troubler et continue la conversation avec les assistants, mais sur un autre thème.
Dès le 13 octobre, la police interdit la publication des journaux locaux et prétend enfermer un rédacteur en chef qu'elle accuse d'avoir encouragé la lutte. Sa ferme attitude en impose â ses juges qui lui rendent sa liberté. Nos journaux ne renaîtront que le 30 novembre, le Courrier des Vosges, et le Progrès de l'Est sous le titre nouveau de Mémorial des Vosges. Ils sont naturellement soumis à la censure allemande qui ne ménage pas les coupures et qui, revenant toujours sur des provocations qu'elle invente et de prétendus conseils de résistance, prodigue les avertissements et les menaces de suppression,
La police ombrageuse perquisitionne. Elle fouille l'imagerie Pinot et Sagaire. Elle y recherche les images publiées contre la Prusse au commencement de la guerre. Elle saisit des pierres qu'elle détruit. Elle traque Pinot, le dessinateur, qui, pendant 48 heures, se réfugie chez un de ses ouvriers et se cache sous le lit à la première alerte. Elle mande l'autre imagier, M. Pellerin, et l'interroge, questionne sur les charges politiques et patriotiques qu'il a lui-même éditées. Il
répond que les pierres ont été poncées. Elle n'épargne pas les maisons des particuliers signalés sans doute par les dénonciateurs. Elle opère des descentes chez un professeur de musique, un notaire, le conservateur des hypothèques. Elle soupçonne, dit-on, les notables de répandre dans la classe ouvrière des excitations contre l'armée d'occupation. Faut-il dire que ces soupçons et ces craintes sont imaginaires ?
Elle est décidément irritable et tyrannique. Le 12 décembre, on enterre le commandant Félix Vitré, de la garde mobile, blessé le 6 octobre au combat de Nompatelize et mort de sa blessure â l'hôpital Saint-Maurice. L'affluence est considérable. Les Allemands rendent les honneurs et cet hommage, pourtant d'une émouvante courtoisie, nous heurte comme une offense. Un piquet d'infanterie accompagne le corps. Une musique militaire joue des airs funèbres qui nous déchirent. Au cimetière, le colonel saxon von Schnieden célèbre en allemand le patriotisme du défunt. Puis M. D . . ., secrétaire général français de la Préfecture des Vosges, qui n'a pas abdiqué et conserve crânement, face aux vainqueurs, des fonctions officieuses, s'avance sur la tombe et, dans le plus impressionnant silence, laisse tomber ces mots :


Messieurs,
« De tristes devoirs nous ramènent bien souvent â ce pénible rendez-vous et, chaque fois, un pieux, un patriotique empressement fait cortège à nos chers morts. Non, tant de deuils ne sauraient être stériles. Aux temps de la primitive Église, le sang des martyrs enfantait des chrétiens ; la guerre, cette autre persécution dont nous subissons les horreurs imméritées, n'aura pas été moins féconde, et de toutes ces tombes où s'ensevelissent la fidélité dans le devoir et l'abnégation dans le dévouement, nous verrons renaître la religion du drapeau
avec la passion du sacrifice. »
Ces paroles, qu'inspire une piété légitime, offensent les Allemands. Un billet avertit secrètement M. D... qu'on parle de l'arrêter et lui conseille de serrer ses papiers compromettants. Des officiers vont même, à ce qu'on lui rapporte, jusqu'à proférer coure lui des menaces de mort. Le préfet s'en mêle. Il écrit au maire cette lettre de réprimande :
 
Epinal, le 13 décembre 1870.
Monsieur le Maire,
Un habitant d'Epinal a prononcé, sur la tombe de l'officier de la garde mobile française
qui a été enterré hier avec les honneurs militaires, un discours blessant pour les officiers et soldats de l'armée allemande, et les assistants ont applaudi bruyamment ce discours.
Je suis certain, Monsieur le Maire, que vous-même et le conseil municipal d'Epinal tout entier désapprouvent (sic) la conduite d'une partie de la population de cette ville qui a profané un lieu saint, en y faisant, d'une cérémonie de deuil et de recueillement, une scène de théâtre.
Mais, Monsieur le Maire, il faut que je vous fasse remarquer que ces sortes de choses ne peuvent se renouveler et, pour en éviter l'occasion, aucun discours ne pourra être prononcé, à l'avenir, sur la tombe des officiers et soldats qui seront enterrés dans le cimetière d'Epinal, quelle que soit leur nationalité.
Recevez, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
Le Préfet : BITTER

Ainsi, sous la barbarie triomphante, notre coeur est en esclavage. L'incident ne s'apaise pas : il s'envenime. Les Allemands s'échauffent de plus en plus. On attise leur fureur par tous les moyens. On va jusqu'à dénaturer le texte de l'oraison funèbre, malgré que le Mémorial des Vosges l'ait loyalement publié. Des officiers, présents â la cérémonie, accusent M. D... d'avoir parlé de revanche.
C'est en vain qu'il proteste, qu'il nie, qu'il proclame nos droits à l'espérance, qu'il affirme la modération de son discours. On ne l'entend pas : il faut qu'il expie. On commence par le mander â la Préfecture, et quand il s'y présente, on ne daigne pas le recevoir. Mais le soir, un lieutenant saxon l'interpelle. Il a reçu la mission de l'incarcérer. Il lui tend ce papier :
« Par ordre de M. l'inspecteur d'étape :
M.    d'Epinal, a tenu, le 12 courant, sur la tombe du commandant décédé Vitré, un discours, dont la fin, que le Courrier des Vosges n'a pas reproduite avec exactitude d'après les assurances de tous les officiers allemands présents qui l'ont entendue, a contenu, non seulement le passage de « salut de la patrie », mais encore des expressions comme « revanche », etc., qui ont été la cause d'une scène d'applaudissements et de cris de bravo mal placés à cette occasion.
Pour ce manque d'estime de la présence des officiers allemands, et à titre de réparation, M. D... sera puni de trois jours d'arrêt par M. le commandant de place.
Epinal, le 15 décembre 1870.
Le commandant : DE RAABE.

C'est un acte détestable de tyrannie et de duplicité. De tels abus déshonorent la victoire. Hélas la révolte est impossible. M. D... est contraint de s'incliner.  Il sollicite, pour faire ses préparatifs, un répit qui lui est courtoisement accordé. Une heure après, le lieutenant revient et le conduit en prison. Un soldat porte la valise où le prisonnier a enfermé du linge, des livres et du tabac. Le gardien chef n'en croit pas ses yeux. Il offre sa propre chambre à M. D..., qui donne à l'officier sa parole d'honneur de ne pas s'évader; Puis il se dispose â purger sa peine avec philosophie. Il fume, il lit, il écrit, il contemple avec amour les collines et la forêt prochaines. Il reçoit de nombreuses visites, de sa femme, du maire, de ses amis, qu'un sous-officier accompagne. Le lieutenant fait sa ronde quotidienne ; il se montre fort correct et s'excuse de sa consigne.
La ville est en émoi. Le préfet lui-même blâme, parait-il, ce coup de force. le déclare injuste et maladroit. Il porte ses doléances à Nancy, au gouverneur général de la Lorraine, von Bonin. il va jusqu'à menacer de sa démission si l'autorité militaire n'est pas désavouée. Cependant, M. D. pourrait obtenir sa grâce. Il suffirait qu'il la demandât. Il préfère pâtir pour son pays. Il s'enorgueillit des sympathies qui affluent. Et quand il est libéré, le soir du troisième jour, joyeux et fier de sa contenance, du devoir accompli, il comble de présents ses paternels geôliers.
Cet exploit de l'autorité militaire, de la police allemande, est un exemple entre mille de sa brutalité. Et ce n'est pas, de bien loin, le plus grave.
Elle se complait aux brimades et aux sévices. C'est son caractère. Un soir, vers dix heures, je regagne, promeneur paisible, mon logis. L'officier wurtembergeois,  qui commande le poste du théâtre, m'arrête et prétend interdire à tous les habitants de circuler la nuit dans les rues. Après une longue discussion, je n'obtiens qu'à grand'peine de poursuivre ma route. Si l'on s'insurge, les despotes se fâchent. Une servante repousse un peu crûment les avances d'un lourdaud : on parle de l'envoyer en Allemagne, dans une forteresse, et on arrête son maitre.


Les passages de prisonniers français sont l'occasion des pires violences. Un convoi d'une centaine de captifs mobiles, gardes forestiers et paysans, stationne sur la place des Vosges. Un grand concours de peuple les entoure : on leur serre les mains ; on leur passe de la soupe, du pain, des gâteaux, des vêtements et de l'argent. Soudain, un officier saxon, une façon de colosse, se précipite sur moi et me régale d'une volée de coups de poing. Les témoins sont indignés. Je subis l'outrage sans rien dire : un mouvement de défense serait ma perte. D'autres fois, les Allemands éloignent la foule : les rues sont barrées, des soldats font la haie. Des femmes et des enfants se faufilent à travers leurs rangs. Ils les repoussent à grands coups de crosse et de pied. On assure que les autorités regrettent cet excès. Du moins, le commandant de place distribue des laissez-passer aux membres de la commission municipale de secours aux blessés et aux prisonniers, afin qu'ils ne soient plus molestés dans leurs fonctions.


Mais que sont ces voies de fait auprès des captures d'otages et des cruelles mesures d'exécution militaire ?


 Les Allemands appliquent cette injurieuse méthode de faire peser sur quelques citoyens de leur choix la responsabilité de leurs déboires. Ils se vengent sur des innocents. Nous voyons passer tous les jours de ces victimes expiatoires. C'est M. K..., industriel â Dinozé, des plus connus et des plus honorés. On l'accuse  d'avoir organisé des bandes de francs-tireurs, pour les Allemands objets de terreur et de rage. C'est faux, mais il est tout de même menacé d'être, dès le lendemain, passé par les armes. Il comparait devant un conseil de guerre : il ne sera pas fusillé mais seulement interné en Allemagne. On l'inscrit sur la liste des prisonniers avec cette mention, d'une insolence extravagante : Un certain K..., sans domicile connu. » A la fin, on le libère. C'est M. Maulbon, percepteur, coupable d'avoir porté au général Cambriels, à Remiremont, 80.000 francs, qui proviennent de la Trésorerie générale, où les Allemands ne trouvent que 100 francs, une moquerie. On le relâche, brisé de fatigue et d'émotion. Le trésorier-général est lui-même prisonnier sur parole pour avoir, prétend-on, payé la solde des francs-tireurs stationnés dans le département. De même tel percepteur, qui fait fonctions d'officier payeur des compagnies franches, est activement recherché et terriblement menacé. C'est le préfet de la Haute-Saône qui est conduit à Coblentz dans une voiture réquisitionnée, ouverte â tous les vents, â toutes les rigueurs de l'hiver. Sa femme l'accompagne. Il a refusé de saluer Werder à son entrée dans Vesoul et donné â ses administrés l'ordre officiel de renverser les poteaux télégraphiques et les bornes kilométriques qui pouvaient servir à l'ennemi et lui fournissaient d'utiles indications.
C'est le préfet de la Côte-d'Or, puni de la belle défense de son département.
Ce sont les receveurs des postes et des télégraphes, soupçonnés d'avoir signalé aux Français les mouvements des troupes allemandes. Plus heureux que les autres, le sous-préfet de Neufchâteau échappe à la poursuite de 25 hussards, qui le traquent pour avoir conservé ses fonctions et servi son pays.
Les maires, les prêtres et les notables sont désignés d'avance pour ces représailles. Le maire et l'adjoint de Xertigny ont, quelques jours avant l'arrivée des Allemands, obtempéré à des réquisitions pour les troupes françaises. C'était leur devoir ; c'est leur crime. On les arrête, on les conduit dans la Haute-Saône. Ils sont par deux fois menacés de mort et jugés par un conseil de guerre, qui finit par les acquitter. Le maire a vu de si près l'exécution qu'il a renvoyé sa montre à sa femme avec son adieu suprême. Le maire et l'adjoint des Forges, en punition de leur résistance ; le maire de Domptail, soupçonné d'espionnage, sont expédiés dans les forteresses allemandes. Le maire du Clerjus, sans l'apparence d'un grief, est arrêté puis relâché. De même le maire de Dounoux, parce qu'une rixe éclate dans sa commune entre un habitant et un soldat ; le maire et le curé de Saint-Julien, sont emmenés prisonniers parce que, dans les environs du village, des francs-tireurs ont tiré sur un détachement, sans d'ailleurs lui causer de pertes. Par une soirée glaciale, des uhlans arrachent le vieux prêtre à son foyer où il se réchauffe, sans lui laisser le temps d'endosser un manteau et de chausser ses souliers. A Liézey, Rehaupal, Champdray, les paysans, accablés de réquisitions, sont exaspérés. Ils accueillent à coups de fusil les gendarmes qui viennent surveiller les perceptions et consommer leur ruine. Deux cents cavaliers partent polir les châtier. Ils empoignent les curés des trois paroisses. Quand ils ont des blessés, leur fureur est si grande qu'ils attachent avec des cordes leurs prisonniers sur des voitures.
Les routes sont sillonnées de convois de notables. Des uhlans escortent des voitures de toutes formes : calèches, cabriolets, omnibus... Elles transportent les principaux de nos villages ou des départements voisins, coupables de défense nationale. C'est le déplacement des responsabilités où se complait la conscience allemande. On va jusqu'à conduire à Brème des notables de Dijon, sous prétexte que, dans la mer du Nord, des vaisseaux de guerre français ont capturé des navires de commerce allemands. C'est Bismarck, dit-on, qui a imaginé cette façon de vengeance. On ajoute qu'il recommande d'épargner soigneusement les légitimistes et les orléanistes. C'est ce que m'affirment des captifs. A Remiremont, deux ingénieurs allemands sont occupés à rétablir les voies ferrées. Ils logent à l'hôtel du Cheval de Bronze. Un parti de francs-tireurs les surprend la nuit, somme le garçon de désigner leurs chambres et les enlève. Les Allemands sont en ébullition ; ils envoient d'Epinal un détachement. Ils parlent d'incendier des maisons, ils emmènent à Epinal des notables, qu'ils incarcèrent. Ils attendent le versement d'une contribution de 200.000 francs, dont la ville est aussitôt frappée. De plus, sur une dénonciation, ils découvrent des fusils dans le clocher de l'église. Le vieux curé est emprisonné au fond de l'Allemagne. Au bout de trois mois, la reine de Prusse, sollicitée par des religieuses, le fait remettre en liberté.
C'est dans les exécutions militaires, froidement ordonnées, passivement, lourdement accomplies, que la férocité allemande s'épanouit. Ce n'est pas un coup de griffe, un éclair de fureur. C'est le fauve qui se repait jusqu'au dernier morceau.
En octobre, les Allemands traversent la ville de Charmes avec des prisonniers français. Un coup de pistolet, parti on ne sait d'où, éclate dans une rue. C'est alors une démence : un pharmacien est lardé de vingt baïonnettes. L'habitant, devant chez qui le coup de feu a été tiré, est malade, perclus de rhumatismes.
On l'arrache de son lit et on le traîne à Nancy. Des maisons sont brûlées sur l'ordre du gouverneur général de Lorraine. Par un raffinement de cruauté, on enjoint à leurs propriétaires d'allumer eux-mêmes l'incendie. Enfin la ville  est condamnée à payer une indemnité de cent mille francs. Et les Allemands publient sur tous les murs de Lorraine cet exploit de vandales, pour l'exemple, et sans doute parce qu'ils en sont fiers.

A Flavigny, ils détruisent encore l'auberge où des francs-tireurs ont capturé une patrouille de leurs gendarmes. Mais c'est à
Laval, près de Bruyères, qu'ils étalent toute la sauvagerie dont ils sont capables. Le récit du drame est à peine croyable. C'est un crime inouï : il doit être livré au jugement de l'histoire.

Le 11 octobre, après le combat de la Bourgonce, vers sept heures du soir, un franc-tireur et un mobile heurtent à la porte du maire de Laval, M. Mathieu, le plus respectable vieillard. Ils sont exténués de fatigue et de faim et demandent un morceau de pain qu'ils dévorent en toute hâte. Tout à coup une troupe ennemie d'une trentaine de soldats entoure la maison et fait une décharge de ses armes. Elle abat le franc-tireur, un voisin et même le guide qu'elle a  réquisitionné dans le village.
M. Mathieu est blessé à la tempe d'un coup de feu tiré à bout portant, mais il peut, dans le désordre, gagner une pièce voisine. Après ce carnage, sans répit, les Allemands mettent le feu à la maison, qui est bientôt réduite en cendres avec le mobilier et les récoltes.
Les brutes ne sont pas assouvies. La maison voisine est habitée par le fils du maire, marié et père de deux jeunes enfants. Les soldats en font le siège. La porte étant fermée, il font pleuvoir sur les fenêtres une grêle de balles, dont l'une traverse le berceau où dort un des enfants. Leur père se hasarde à sortir. Aussitôt il est saisi et traîné à dix pas sur la route. Il supplie qu'on s'explique, jure son innocence, implore ses bourreaux. En vain. Ils le fusillent impitoyablement sous les yeux de sa femme, de son père, de sa mère, écroulés d'épouvante
et de douleur. Et, pour finir, ils livrent aux flammes la demeure de leur victime.
Telle est dans ses détails, qui sont tous véridiques, cette scène abominable.
Luttons-nous contre un peuple civilisé ? La guerre n'excuse pas de pareils forfaits. C'est ce que les Français de l'avenir n'ont pas le droit d'oublier.

(Cette série sur l'occupation, qui a été précédée d'une série sur l'attente, sera complétée par une série sur la délivrance qui terminera cette histoire d’Épinal en 1870-1871) . 

Epinal pendant la guerre : la fin de l'occupation 1/6 le nouveau préfet

dimanche 7 juillet 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).

Cette nouvelle série de billets fait suite aux billets précédents (introduction, attente, occupation ) et terminera cette description d'Epinal  en 1870 et 1871.

Il faut reconnaître que les autorités civiles sont plus humaines.
Le 10 octobre à midi, comme les Allemands pénètrent dans Epinal, le préfet français, M. Georges, s'en éloigne dans un des derniers trains. Il emporte les archives, le trésor, et transfère son administration â Xertigny. Pressé par les vainqueurs, il n'y reste pas longtemps. Il gagne Bains, puis Neufchâteau, enfin
Tours où siège le gouvernement de la Défense nationale.
Dès le 14 octobre, un préfet prussien le remplace à la Préfecture. C'est M. Bitter conseiller intime et supérieur de S. M. le roi de Prusse. C'est un homme d'une belle prestance et d'une tournure militaire. Il revêt habituellement la longue redingote verte à boutons dorés. Sa forte moustache est d'un blond
foncé. Une raie divise soigneusement ses cheveux poivre et sel. Son aspect ne manque pas de douceur. Il parle d'une voix ferme, sans emportement. Il n'est pas intraitable comme son chef von Bonin, le gouverneur général de la Lorraine. Il se montre au rebours conciliant ; son abord est courtois et
marne affable. Il semble qu'il n'ordonne des mesures de rigueur que le regret dans l'âme. On est si déconcerté par cette bienveillance inattendue, que certains l'accusent ou le soupçonnent d'une feinte bonhommie. Cependant on ne peut, sur ses actes, lui refuser quelque générosité. Il accueille les démarches de nos représentants. Il accorde les grâces en son pouvoir. Il appuie les réclamations ou les suppliques de la ville. Et l'on peut croire qu'il a sa part dans leur succès.
 
Sur la menace de sa démission, quand M. D... est arrêté, la ville est en émoi. On craint de perdre pour un tyran un maître compatissant. Et à son départ, il échange avec le conseil municipal des adieux empreints de quelque émotion. Il peut même se flatter d'emporter des regrets.
Il a des complaisances : sur notre demande, il fait évacuer notre cercle. Une affiche, scellée de la Commandatur pétrifie sur le seuil, telle une tête de Méduse, les amateurs Allemands. Il se révèle sensible aux piétés du passé : il tient à visiter Domremy, le sanctuaire de Jeanne d'Arc. Il ne voudrait pas rentrer dans son pays sans avoir accompli ce pèlerinage. A vrai dire, cet hommage d'un ennemi nous parait une profanation.
Il ne serait pas de sa race, s'il n'avait la religion de la hiérarchie et de la discipline. Quand il entre dans un café dé la ville, il exige que les consommateurs se lèvent et se découvrent. Il soutient également le prestige des magistrats ou des élus français.
Les habitants du Val-d'Ajol ont tenté d'étrangler le maire avec son écharpe. Bitter envoie deux cents hommes pour arrêter les meneurs et rétablir l'ordre. Il impose à la commune une forte contribution.
Une autre fois le maire de Pouxeux est insulté par un de ses administrés. Les gendarmes amènent celui-ci, pieds et poings liés, à la préfecture. Bitter emprunte à la mairie un code français et, juge improvisé, fait comparaître le délinquant. Il le condamne séance tenante et la loi en main à six jours d'emprisonnement qu'il purge dans la salle d'asile transformée en violon. Sa peine subie, pour souligner la leçon et enfoncer le souvenir de la justice allemande, le drôle est libéré avec un coup de pied au derrière.

Le préfet annonce le 14 octobre son installation par cette proclamation qui est affichée sur les murs de la ville :
Sa Majesté le Roi de Prusse ayant daigné me nommer préfet des Vosges. je m'adresse aux autorités et aux habitants de ce département pour leur annoncer que j'ai pris la direction des affaires. Toutes les autorités resteront ainsi que les employés en fonctions, autant qu'elles ne s'y refuseraient pas et qu'elles déclareraient ne pas vouloir agir d'une manière hostile envers le gouvernement actuel. L'administration sera menée régulièrement, autant que l'état de guerre le permettra. Je tâcherai de faire renaître le commerce et de faire disparaître, ce autant qu'il sera possible, les inconvénients et les difficultés provenant des circonstances.
 Il dépend du concours des autorités dia département et des habitants que cette tâche puisse être accomplie.
 Epinal, le 14 octobre 1870.
 BITTER,
« conseiller intime et supérieur de S. M. le roi de Prusse. »

Sur ces belles promesses, Bitter s'organise Il  est secondé par un secrétaire général qui, le 21 octobre, lui arrive de Prusse.
Malgré ses bonnes et flexibles paroles, la plupart des employés de la Préfecture déclinent toute collaboration. Cepéndant, plusieurs restent à leur poste
pressés par le besoin. Mais c'est surtout, disent-ils pour se justifier, sur la prière de la municipalité elle-même qui préfère trouver auprès du préfét des intermédiaires français et qui redoute le personnel militaire dont celui-ci la menace de s'entourer.
Voici Bitter à l'oeuvre. Ce qui le préoccupe avant tout, c'est l'argent. Il explique dans des affiches la valeur relative de la monnaie française et de la
monnaie allemande dont il décrète le cours forcé. L'indemnité de guerre a été fixée â trois cent mille francs par le général en chef, puis ramenée â cent
mille francs. Bitter n'est pas étranger à cette réduction en faveur de laquelle il n'a pas craint d'appuyer les premières démarches du maire.
Mais la grande affaire, ce sont les réquisitions. Elles sont de plusieurs sortes. Les unes alimentent le magasin général de l'armée allemande où puisent les
troupes de passage ou les corps qui opèrent dans la région. Les autres profitent à la garnison permanente d'Epinal, aux régiments en quartier ou, comme les premières, aux soldats qui passent. Celles-là doivent être fournies par toutes les communes du département et celles-ci par la seule ville d'Epinal. Les prestations sont faites en nature, denrées, bétail, vin, ou en argent suivant les ressources du tributaire. On réunit les provisions dans les magasins militaires : le dock général est installé dans les bâtiments de la gare, d'autres sont établis sous le marché couvert et dans le collège. La préfecture est si dénuée de matériel financier qu'elle emprunte, pour enfermer le numéraire, les coffres de la trésorerie générale.
Telle est l'occupation capitale de Bitter : il fait rentrer l'argent et les vivres.
Son plan est simple. Il jette sur le département l'impôt dont il a besoin, en nature ou en espèces, pour les frais de la guerre et la subsistance de l'armée.
L'impôt est réparti entre les villes et les villages. Les maires ont la charge et la responsabilité de colliger cette taxe et de la porter à Epinal où le produit en est concentré. Ils reçoivent au surplus du préfet une. délégation générale pour faire  exécuter dans leurs communes les décisions de l'autorité supérieure concernant l'administration publique et le recouvrement des impôts .
Tâche difficile et cruelle mais qui éprouve leur patriotisme.

Le préfet commence par prendre un arrêté qui substitue dans tout le département un droit de deux francs par tète et par mois à toutes les contributions
directes et indirectes. II enjoint aux maires de verser dans un bref délai les contributions de leur commune. Il les menace et les encourage tour à tour. Il les prie de continuer les transports au chef-lieu de denréés et de vivres. Il faut croire qu'il est entendu car les magasius regorgent presque toujours de provisions. Ce n'est pas étonnant. Les fournisseurs ne manquent pas. Ils exigent d'être payés comptant et ne vendent pas au rabais. Dans la détresse générale, c'est leur part du sacrifice.
Un ordre spécial du général en chef règle la procédure des réquisitions particulières qu'exercent dans leurs séjours les chefs de détachements isolés : c'est
toujours le maire qui est interpellé et qui obtempère moyennant un reçu.

Epinal pendant la guerre : la fin de l'occupation 2/6 la vie s'organise

mardi 9 juillet 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).

Le préfet tient dans ses mains les fils de toutes les administrations. Il n'en néglige aucun. Sa vigilance s'applique âprement à tous les services, pour le plus
grand profit de son maitre, le roi, l'empereur.
La viabilité des chemins le préoccupe. Il invite les maires à les surveiller et à lui signaler les réparations nécessaires. Il allègue l'intérêt général. C'est bien
plutôt celui de l'armée allemande qui utilise les routes pour la circulation des troupes, de l'artillerie, le transport des munitions, des approvisionnements.
Les voies ferrées ne sont pas moins utiles.
Or, les communications rétablies, il s'agit de les garder contre les destructions.
Le moyen est simple. Les communes seront responsables des dommages qui se J produiront sur leur territoire. Toute dégradation sera punie d'une amende de 2.500 â 5.000 francs que la commune paiera, au besoin sous la contrainte d'une exécution militaire. Bien plus, pour prévenir les coups de main, des notables seront choisis d'avance pour monter sur les locomotives et accomplir les trajets aux côtés du mécanicien. La préfecture désigne pour Epinal cent cinq de ces otages qui restent à la disposition du commandant d'étape et ne peuvent quitter la ville sous peine d'une amende de soo francs. Bitter me juge assez considérable pour figurer parmi ces condamnés. Nous protestons au nom de notre dignité et de notre sentiment national le plus respectable. Vaines doléances, dont s'amusent nos tyrans. Nous commençons notre service versle milieu de janvier.
Ainsi des lignes télégraphiques : il importe d'éviter les interruptions de services, les dégâts dont les auteurs introuvables restent impunis. Le préfet inflige
aux communes, sous la même sanction, la même responsabilité.

La guerre a suspendu le service postal. Le commerce déjà ruiné en pâtit encore. Nous en souffrons tous. Le préfet entreprend, dés les premiers jours,
de le rétablir.
Pour la poste cantonale, rien de plus commode. Les maires des chefs-lieux de cantons assureront provisoirement la distribution des lettres destinées aux communes de leurs cantons respectifs. Ils prélèveront sur chaque lettre une taxe de dix centimes pour le salaire des facteurs. Pour Epinal, les lettres sont transmises au bureau central de la poste prussienne qui fonctionne à la préfecture, dans la salle des enchères, et qui se charge de les distribuer.
Le service départemental est plus compliqué. Le préfet, pour l'organiser, fait appel au zèle du conseil municipal. Le maire obtient le concours de l'architecte départemental, M. Grillot, qui entretient avec Bitter des relations d'une courtoisie, d'une aménité diplomatiques. M. Grillot réussit dans son entreprise au delà des espérances et va rendre à ses concitoyens d'inoubliables services dont le conseil municipal lui exprimera quelque jour sa gratitude officielle. Il enrôle un personnel, qu'il improvise, car les anciens employés jusqu'aux plus humbles refusent unanimement leur collaboration. Il installe les bureaux dans une salle du café Drouin, dans la rue de la Paix. Il achète les fournitures, passe des marchés. Il a le titre de directeur intérimaire. Et voilà cette organisation de fortune en pleine activité. Elle se perfectionne de jour en jour. Dés la fin d'octobre, les lettres particulières peuvent être déposées dans toutes les boites postales de la ville. Les levées ont lieu chaque jour, dès huit heures du matin. Le préfet publie un règlement et un tarif. Toute lettre pour les territoires français non occupés doit être ouverte et affranchie d'un timbre allemand de vingt centimes,à peine d'être mise au rebut. Ces timbres se vendent au bureau postal de la préfecture. Pour les lettres à destination des régions occupées ou de l'Allemagne, l'affranchissement est facultatif. Il est, au-dessous de quinze grammes, de dix centimes par lettre. Les maires cantonaux reçoivent la taxe en monnaie et la transmettent à Epinal dans leur paquet de service. Dans le département et de commune à commune, pas d'affranchissement. Le maire perçoit la taxe à l'arrivée. Il est d'ailleurs interdit â tout maitre de poste qui n'est pas autorisé par les maires de transporter des correspondances. Le contrevenant est condamné, sur la plainte du maire, à une amende de 100 à 500 francs.
Les transmissions sont assez régulières, excepté quand les trains militaires encombrent les voies et arrêtent la circulation des courriers. On nous donne
une adresse à Berlin pour correspondre avec nos officiers prisonniers. Enfin, le Ier février nous pouvons écrire à Paris par la poste française, avec des timbres français. Nous éprouvons une satisfaction, une joie d'enfants à nous retrouver comme entre nous. Et nous écrivons pour le plaisir d'en profiter.

Les forêts sont un élément de richesse que le préfet ne dédaigne. pas. Dés son arrivée, il prend un arrêté pour leur sauvegarde: On lui signale que des dévastations considérables y sont commises. Il faut y mettre fin. Défense de couper du bois vert dans les coupes régulièrement autorisées par les municipalités. La récoite du bois mort est seule permise. Les maires, les gendarmes et les gardes-champêtres devront appréhender les délinquants et les conduire au chef-lieu.
Vers la mi-novembre, un inspecteur et des agents forestiers allemands arrivent à Epinal, pour y prendre le service. L'inspecteur, baron d'Etzel, réclame au
conservateur, M. Baudrillard, la remise des registres et des archives. Trois lettres restent sans réponse. Sur une quatrième sommation plus pressante, le conservateur déclare que l'étranger ne doit attendre de lui aucun concours et qu'il ne cédera qu'à la force. Sur quoi l'inspecteur se présente à la conservation, escorté d'un officier, de deux gendarmes et de quatre soldats. Il visite les bureaux et s'empare de quelques papiers.
Pendant ce temps, les tribunaux chôment. Bitter prescrit aux magistrats de reprendre leurs audiences et de ne rendre la justice qu'au nom du roi, son maitre, et de la loi. Et pour léguer â la postérité toutes ses inspirations, il fait publier un recueil de ses actes administratifs. Il abonne d'office les communes au journal officiel du Gouvernement général de la Lorraine. Nous ne devons rien ignorer de leur histoire ni de leurs coups de force.

Epinal pendant la guerre : la fin de l'occupation 3/6 la municipalité

jeudi 11 juillet 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).

En face de tous ces devoirs, la tache de la municipalité est écrasante. Elle la supporte avec un allègre civisme et le plus noble dévouement.
Elle est l'intermédiaire entre la population et les autorités. Elle reçoit tous les chocs et les amortit. Mais au prix de quel labeur ? et de quels sacrifices ? Elle
multiplie les réunions et siège, pour bien dire, en permanence. Vu la gravité des décisions â prendre, elle convoque à ses séances les habitants les plus imposés, comme jadis au temps des Bourgeois, on appelait au conseil des Quarante les maîtres des métiers. Notables et conseillers s'assemblent en nombre égal. Ils s'organisent en commissions qui travaillent, délibèrent et présentent des rapports,qui font auprès du préfet des démarches continuelles de doléances et de protestations.
La question financière est à la base de tout. Le maire et les conseillers interviennent dès les premiers jours au sujet de l'indemnité de guerre. Ils obtiennent, nous l'avons vu, qu'elle soit réduite à cent mille francs.

Ce n'est de la part du vainqueur que le commencement et comme l'avant goût de ses exigences. Mais la municipalité assumera en principe toutes les
charges et allégera autant qu'elle le pourra le fardeau des particuliers. Les soldats logent chez l'habitant. C'est inévitable. Cependant la municipalité
achète des couvertures, monte des lits à la caserne, aménage des locaux pour y abriter un millier de soldats dont les habitants se trouvent ainsi soulagés. Elle crée d'autre part une commission des logements militaires. Son office est d'en régulariser la répartition. Toute maison habitable doit recevoir des soldats en proportion de son importance. Les absents payent une taxe équivalente. La commission fait le recensement par quartier, accompagnée dans chaque rue par deux de ses habitants. Elle rédige la liste des imposables. Elle les taxe d'après leurs ressources et d'après le tarif qu'elle institue : un officier compte pour quatre hommes, un soldat pour deux s'il est nourri ; les gendarmes, les employés militaires comptent double s'ils n'ont que le lit, et triple s'ils ont en plus la nourriture. D'un autre côté, les habitants sont classés en cinq catégories : ceux qui peuvent recevoir huit militaires, ceux qui en reçoivent six, quatre ou deux, enfin les indigents qui n'ont le moyen d'entretenir ni de loger personne; sauf encore, dans les cas de passages exceptionnels, à surcharger d'un supplément momentané les citoyens les plus aisés. Quant aux habitants de la banlieue, ils paieront à la ville une indemnité de soixante-quinze centimes par homme et par jour à moins qu'ils ne préfèrent installer â leurs frais leurs garnisaires dans une auberge. D'ailleurs la commission reçoit les réclamations et les juge sans appel. La liste des contribuables et leur taxe établies, la commission se transforme. Elle nomme un bureau dont le président s'intitule contrôleur général. Cinq contrôleurs particuliers l'assistent. Ils sont choisis en dehors du conseil et
reçoivent une rémunération mensuelle de quatre-vingts francs. Ils visitent les différents quartiers accompagnés de recenseurs et s'assurent que les règlements sont appliqués. Ils recueillent les doléances et les transmettent au contrôleur général. Celui-ci à pleins pouvoirs pour accorder les allègements qui lui paraissent légitimes ou imposer double logement à ceux qui sont convaincus de fausses déclarations ou qui manquent d'égards envers les contrôleurs.
Au début, la nourriture comme le logement est aux frais de l'habitant. L'obligation est onéreuse ; elle est scabreuse aussi, car l'hôte de tel pensionnaires est à la merci de leur goinfrerie. Il faut craindre les querelles. La ville s'entremet. Elle négocie avec la préfecture un accord qui est accueilli comme une délivrance. Dés le 17 octobre, une affiche en allemand et en français en informe le public :
 
AVIS PUBLIC
Le Préfet des Vosges prévient les habitants d’Épinal que, sur les instances du conseil municipal, il a été décidé qu'à partir de ce jour les sous-officiers et soldats seront tenus de fournir leur pain, viande, légumes, café et vin. Les habitants continueront à être tenus de préparer et d'assaisonner les mets, et y (sic) ajouter le soir une soupe. La nourriture des officiers reste à la charge des personnes chez lesquelles ils sont logés. Le préfet espère que, pour éviter toute discussion, les habitants se montreront complaisants et les (sic) soldats ne témoignent pas d'exigences.
« Epinal, le 17 octobre 1870.
« Le Préfet : BITTER.


On s'accommode, nous l'avons vu. Tant que mes comptes domestiques ne dépassent guère, pour le temps de l'occupation, le chiffre habituel de mes dépenses. Cela n'est pas étonnant. Les denrées ne haussent pas. Certaines, le sucre, le café, affranchies des droits de douane, se vendent à moitié prix. Enfin, dans notre deuil, nul ne songe aux plaisirs ni aux dépenses de luxe.
Toutefois, il y a des retours angoissants. Le 4 novembre, au mépris des ententes, le préfet ordonne que la population fournira des vivres à la garnison et aux troupes de passage. Douloureuse surprise Les magasins regorgent d'approvisionnements, où sont-ils ? Nous apprenons que la division badoise s'en est emparée. Elle les a conduits, sans nécessité et pour nous vexer, dans la région cependant fertile où elle opère. Les conseillers se transportent séance tenante à la préfecture. Ils font des représentations énergiques au préfet. Puis, pour épuiser toutes les ressources du discours, ils font appel à sa pitié. Ils
peignent la population obérée, à bout de pécune, indigente. Bitter les reçoit avec bienveillance.  Il comprend leur détresse. Il s'apitoie. Mais que faire ? Il allègue les lois de la guerre, ses nécessités. Il consent enfin à ce que la ville prélève ces vivres sur les réquisitions antérieures.
Ainsi, volontairement ou par contrainte, la ville doit répondre à d'innombrables réquisitions : les réquisitions générales qu'on entasse dans le magasin général, sorte de dock central, installé à la gare, où puisent les armées en campagne, d'où partent les convois qui les ravitaillent ; les réquisitions destinées aux régiments de passage, qui se confondent ou se cumulent avec les premières et qu'on emmagasine au marché ou à la caserne ; enfin les réquisitions spéciales à l'entretien de la garnison permanente. Je ne parle pas de certaines réquisitions de fournitures particulières, poêles, bottes, gants, que l'autorité allemande rembourse à la ville.
 Ce sont d'énormes dépenses qu'on "impose" à la ville, d'autant plus lourde que les munitionnaires exigent le paièment comptant. Comment peut-elle
faire face ?
C'est ici que la tache de la municipalité est le plus ardue et que se déploie avec le plus de constance son ingénieuse activité:
D'abord elle ne se lasse pas de solliciter des décharges ou des transactions que le préfet ne refuse pas toujours. Il l'aidé au besoin à trouver des allégements. D'autre part elle demande que le cercle des réquisitions soit élargi et que tout le département s'y trouve englobé. Il n'y a que le chef-lieu et les villes d'étapes qui supportent le fardeau et les frais de l'occupation. C'est injuste. Il faut que toutes les communes du département apportent leur . contribution et participent dans le sacrifice. C'est une charge publique qui prend le caractère d'un impôt indirect et qui doit à ce titre être réparti entre toutes ces communes.
Le préfet en convient. Il nommera une commission de répartition des réquisitions émanant de l’autorité préfectorale. Ces commissaires seront à la fois des
intermédiaires et des juges. Ils géreront les intérêts de tous. Ils percevront en nature ou en argent le montant des prestations, logeront les denrées, veilleront à leur conservation, les distribueront aux troupes sur pièces régulières de réquisition, tiendront une comptabilité de leurs travaux, des entrées et des sorties.
Ce ne sont à vrai dire que des expédients. Notre ville n'en verse pas moins sa part d'impôt : où trouve-t-elle l'argent ?
Ses ressources sont médiocres. Les contributions directes sont absorbées par l'indemnité de guerre qui n'est qu'une avance et dont la ville se rembourse sur les contributions à mesure de leur rentrée.
Le négoce est suspendu : il y a un ralentissement général de la consommation. Les temps ne sont pas favorables à l'exploitation des forêts on arrête
la vente des bois d'industrie. Pour les mêmes raisons le produit de l'octroi diminue. Bref tous les revenus de la ville baissent ou s'évanouissent.
La perception des contributions indirectes est interrompue depuis le jour de l'invasion. Dans l'intérêt public il faut la rétablir. L'entreprise est malaisée. Un
conseiller propose la création d'un syndicat des imposés qui en assumerait le soin et le labeur. Un autre suggère le système de l'abonnement. Son avis
l'emporte. Le conseil nomme une commission qui s'efforcera de s'entendre à l'amiable avec les différentes catégories d'intéressés. Elles n'y parvient pas :
ils se dérobent. Alors le conseil institué par un vote ferme le principe de l'abonnement. La commission en fixera souverainement le chiffre. Tout établissement récalcitrant sera fermé. Les débitants s'insurgent encore ; le conseil décide le rétablissement immédiat de l'exercice tel qu'il fonctionnait avant l'occupation.
La commission est .chargée de l'exécution, dirigée par le préposé en chef de l'octroi. Elle réclamera le paiement. des licences et des droits qui sont dus
depuis le trente septembre.
Dans cette situation, au.milieu de ces difficultés et devant ces résistances, devant le fléchissement de tous ses revenus, la ville n'a qu'un recours. C'est
l'emprunt. Elle s'y résout dès le premier jour. Le conseil vote le 17 octobre une émission d'obligations au capital de cent et cinq cents francs, productives d'intérêts à six pour cent et remboursables par voie de tirage au sort au fur et à mesure des disponibilités. Le chiffre de l'emprunt n'est pas déterminé mais ne dépassera pas le total des avances et des réquisitions dont la ville sera chargée.
On adresse un pressant appel aux Spinaliens, à leur patriotisme. On les supplie de souscrire par civisme des obligations, en même temps que de hâter le paiement de leurs contributions. Hélas ! on ne les persuade guère. Les bourses ne s'ouvrent pas. Souscripteurs et contribuables demeurent indifférents. C'est fâcheux, car la ville a compté sur ces rentrées quand elle a promis l'avance de la contribution de guerre et le paiement comptant des munitionnaires.
Or, au 14 novembre, c'est à peine s'il y a quarante mille francs de versés sur les contributions et trente mille francs de souscrits sur les obligations.
Les frais de l'occupation que l'emprunt doit amortir s'élèvent à deux cent mille francs. C'est donc un découvert de cent trente mille francs. Que faire ? On
insiste auprès des contribuables, on redouble auprès du préfet de récriminations. Il se montre bienveillant. On lui demande de réduire au logement, au
feu, et à l'éclairage, les prestations que l'on doit à la garnison permanente. Rien n'y fait. La situation ne s'améliore pas. Faudra-t-il que la ville abdique toutes les charges ? Devra-t-elle les laisser retomber, au risque de les écraser, sur les particuliers ? Le conseil, impuissant à conjurer la catastrophe, devra-t-il démissionner ? Il décide de mettre la population au courant de tous ses efforts et de leur faillite.
Enfin les défiances mollissent, les capitaux se décident: Au 10 janvier 1871, il y a sur l'emprunt cent cinquante trois mille francs de couverts. On le clôt,
faute de souscripteurs. Il a fait un bond, mais insuffisant. Le déficit est considérable. Tout concourt â creuser le gouffre : les dépenses journalières de l'armée d'occupation, les vivres, les fourrages ; les réquisitions de toutes sortes, cigares, mobilier, literie, vaisselle...; la ville redoit quarante mille francs sur l'indemnité de guerre. Le préfet exige impérieusement ce reliquat. La caisse est vide. On prévient les contribuables que s'ils ne payent pas sans délai l'arriéré, l'administration préfectorale fera elle-même et par la force les recouvrements. On parle d'un nouvel emprunt remboursable en cinq annuités à partir du 1er janvier 1872, et qui serait la continuation du  prémier. Pendant ce temps; la garnison est toujours de quatre à cinq mille hommes. Le département se dérobe. C'est Epinal et les communes voisines qui portent tout le fardeau.
La situation est trop critique. On consulte les notables sur les mesures proposées. Ils les approuvent et on les vote définitivement. On supplie le préfet de
contraindre le département à montrer plus d'exactitude et de solidarité dans sa coopération.
La paix sera signée à point pour détendre la corde qui est tout prés de se rompre.
Entre temps; pour remédier à la pénurie de monnaie divisionnaire, la ville émet pour cent mille francs de monnaie fiduciaire; du papier monnaie, des bons
de ville qu'elle garantit, qu'en outre un syndicat de capitalistes et de négociants renforce de sa caution morale. Ce papier, qui n'a pas cours forcé, mais que les fournisseurs acceptent, nous rend de grands services : il facilite les transactions et les petits paiements.
Tous ces soins n'empêchent pas, aux heures les plus graves, la municipalité de pourvoir aux plus menus détails. Elle n'oublie pas les indigents. Elle fait, pour les secourir, des visites domiciliaires. Elle installe un fourneau économique qui débite des aliments à prix réduits. On y donne, pour un sou, du bouillon ou une ration de pommes de terre ; pour dix à quinze centimes, une portion de bouilli de cent vingt-cinq grammes. On délivre des bons de couleurs différentes suivant ta nature des vivres.
On se préoccupe de trouver de l'ouvrage pour les ouvriers, dans les bois, sur les chemins forestiers, sur les chantiers communaux. On vote des fonds pour
leurs salaires.
La commission de secours ne chôme pas. Elle régie les dépenses de l'ambulance, les achats de draps, de nourriture, de remèdes. Elle distribue des secours
aux prisonniers et à leurs familles.
Enfin le conseil représente la communauté et l'incarne dans toutes les circonstances où elle est engagée ou meurtrie, aux obsèques des citoyens tués à l'ennemi, à l'enterrement de notre pasteur, M. l'abbé Constant, trépassé subitement en pleine vigueur et en plein dévouement, au milieu de la vénération et de l'affection populaires.
La signature des préliminaires de la paix, contre notre espérance, ne mettra pas un terme à nos sacrifices. Sans doute, le gouvernement français assume
désormais la charge de l'entretien des troupes françaises et allemandes. Mais indigence ou accablement, il laisse provisoirement sa dette en souffrance. Il
laisse en suspens ces débours. C'est encore la ville qui s'immole. Elle fera les finances. L'Etat remboursera. On lui demande sans succès l'ouverture d'un crédit. Il faut se contenter de promesses. On vole au plus pressé, qui est de délivrer les habitants excédés de leurs hôtes allemands. La ville vote soixante mille francs pour mettre d'urgence la caserne en état. Elle achète du matériel, du mobilier, des châlits, des armoires...". Et la fuite de l'argent continue.
J'entends.que mon récit n'est plus qu'une façon de procès-verbal. Il est devenu un entassement de détails arides. Mais le moyen de peindre autrement les embarras, les misères de la ville et les tribulations de ses administrateurs ? C'est le bilan de leurs efforts et c'est la traite de gratitude qu'ils ont tirée sur la postérité.
A quoi bon des artifices ? De pareils documents ne peuvent avoir d'autre éloquence que celle qui découle de la noblesse des faits. Tels sont nos maîtres et telle est notre servitude.   

Epinal pendant la guerre : la fin de l'occupation 4/6 la fièvre de l'attente

samedi 13 juillet 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).

Nous vivons dans une fièvre d'attente, d'espoirs qui alternent avec de mornes abattements. Depuis l'arrivée des Allemands, la presse locale a cessé de paraître.
Nous ne recevons plus les journaux du dehors. Nous sommes privés de nouvelles dans le moment que nous en sommes le plus avides. Nous sommes isolés du monde. Parfois, un numéro de l'Indépendance belge nous parvient, nous tombe comme une manne céleste. Hélas I C'est presque toujours pour nous accabler.
Et puis, c'est la reprise des fausses nouvelles, des bruits extravagants. On invente des succès si extraordinaires qu'ils ne sont pas croyables. Nous aurions
accompli sous Paris des prouesses prodigieuses. Trois cent mille Allemands se seraient élancés à l'assaut du mont Valérien. Ils auraient été repoussés sept fois de suite et auraient perdu cent cinquante mille des leurs.
Un autre jour, c'est l'armée française qui aurait fait, à Orléans, treize mille prisonniers. La flotte serait partie pour Stettin. La Prusse, inquiète, expédie des
troupes fraîches. La Russie rompt le traité de 1856 et déclare la guerre à l'Angleterre. La Bavière se soulève et s'allie â l'Autriche. Enfin, Garibaldi a battu l'ennemi sous Belfort. Ou bien, c'est son gendre, Menotti, qui fait irruption dans Chatillon-sur-Seine, surprend les Prussiens endormis et en massacre plus de mille. Et, pour le couronnement, c'est Paris débloqué, ravitaillé par Bourbaki, les Allemands repoussés jusqu'à Montereau, abandonnant soixante mille cadavres sur le champ de bataille. Ailleurs, vers la Côte-d'Or, ils ont, dans une rencontre, deux mille hommes tués et un bien plus grand nombre de blessés. C'est un carnage. Et le soir ou le lendemain, on apprend de la préfecture qu'il ne s'est rien passé du tout.
De sgens y. laissent leur raison : une vieille femme, qui travaille dans les champs, m'interpelle au passage pour me raconter qu'un mobile s'est battu corps
à corps avec le roi Guillaume et qu'il l'a occis.
Les Allemands se chargent dans leurs dépêches, qu'ils placardent sur les murs, de refroidir notre enthousiasme. Ils exagèrent en sens contraire. Toutes leurs victoires sont décisives. Tous nos revers sont des écrasements. Hélas ! ils aggravent à peine la vérité.
Nous avons tout de même des lueurs d'espoir, comme des éclairs entre deux catastrophes. C'est la formation de l'armée de la Loire et les premiers succès du général d'Aurelles de Paladine, â Orléans, à Bapeaume, à Coulomiers. C'est la marche victorieuse de Faidherbe. dans le Nord. Ce sont les opérations heureuses de l'armée de l'Est, la victoire de Villersexel, le désarroi des Allemands dont nous sommes nous-mêmes les témoins. Mais bientôt la fortune nous trahit et le rêve s'écroule. Nous apprenons les échecs sur la Loire, la défaite de Faidherbe, la retraite de Bourbaki.
La destruction du pont de Fontenoy nous remplit d'admiration pour les deux cent cinquante francs-tireurs, les héros du Camp de la Délivrance,qui ont réussi ce périlleux exploit. Mais cela ne nous rend pas l'espérance. Les Allemands sont furieux. Les officiers inventent dans leur rage des détails atroces : ils nous racontent qu'une sentinelle a été mutilée, qu'elle a eu les oreilles, le nez et la langue coupés. Ils exercent de terribles représailles : des habitants fusillés, un impôt d'un million jeté sur la Lorraine et qui achève de l'écraser. Fera-t-on plus tard la répartition de toutes ces charges ? La justice le commande. Toutes ces dettes de guerre sont des dettes nationales. Les provinces du midi n'ont pas été foulées par les barbares. Elles ont eu ce bonheur. Qu'elles paient du moins leur part de nos dépenses.
Puis, c'est le coup de grâce : Paris a capitulé.

Epinal pendant la guerre : la fin de l'occupation 5/6 l'armistice

lundi 15 juillet 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).

Le 29 janvier, dimanche néfaste, dans l'après-midi on placarde une dépêche manuscrite sur la porte du Palais de Justice où le commandant d'armes s'est installé depuis quelques jours. Jules Favre et Bismarck ont convenu que les forts de Paris seraient occupés par les Allemands et que l'armée de Paris resterait prisonnière dans l'enceinte de la ville.
Ils ont conclu un armistice de trois semaines.

A six heures, la garnison salue ce triomphe par une salve de cent un coups de canon qui résonnent douloureusement au fond de notre coeur.
Le lendemain, le préfet fait apposer une affiche officielle annonçant l'armistice et interdisant  les actions de guerre.

Nous sommes arrivés à ce point de la souffrance que nous recevons le choc avec une résignation qui, je le dis sans blasphème, serait presque un soulagement : la mort apaise parfois les témoins désolés de l'agonie.   
Quelques jours après, un officier garibaldien vient en parlementaire s'assurer de l'armistice. On se rue sur ses pas. Le peuple n'est pas seulement curieux de son costume. Il est rassassié de silence. Il a faim de bruits, d'élans, d'enthousiasme. Les acclamations montent en tempête : Vive Garibaldi I Les Allemands en ragent et distribuent des coups de crosse et de plat de sabre.
Dans notre misère, qui songerait à se divertir ? -Un chant, une parole de joie serait un sacrilège. Depuis la déclaration de guerre, nous avons effacé de notre vie les fêtes, les plaisirs. Mais les Allemands n'ont pas les mêmes raisons d'interrompre la tradition. Ils la célèbrent au contraire avec une bruyante allégresse.
Là veille de Noêl le préfet prie Monsieur le curé Constant de supprimer la messe de minuit. En revanche les officiers se disposent à fêter gaiement le
réveillon. La grande salle de l'hôtel de ville est décorée d'armes, de trophées, de candélabres, de verdure. Des sapins sont dressés aux deux extrémités. Des soldats les garnissent de bougies, de bonbons, de noix et de menus objets. On apporte de la préfecture, pour y asseoir les soupeurs, les fauteuils qui servent ordinairement de siéges à nos conseillers généraux. Les Allemands ont eu l'attention de prier à leurs agapes le maire de la ville. Mais il décline l'invitation dont il ne parvient pas à goûter le tact germanique.
Le jour du nouvel an, nous n'avons même pas la consolation de prendre un repas en famille. Notre hôte est là, à notre table, pour nous rappeler le malheur de la patrie. Le carnaval passe sans une folie, sans un sourire. Et le soir du jeudi saint, pour la première fois peut-être depuis l'époque obscure de ses origines, notre cérémonie locale des champs golots ne rassemble pas l'humble flotille illuminée de chandelles.
Toute notre pensée est à notre pays.
Quand arrive la proclamation du gouvernement de la Défense Nationale qui appelle aux armes tous les hommes valides, ceux-ci se lèvent et l'exode commence. Il en part des villages, des villes, la nuit, secrètement. Nos voeux, nos encouragements les accompagnent, exprimés dans laine furtive étreinte. Tous les gardes forestiers ont répondu. Il n'en manque pas un. En vain l'autorité allemande essaie de briser cet élan. Elle somme les maires de lui remettre
sous peine d'amende la liste des citoyens qui sont soumis à la conscription.
Elle en est pour son insolence. Les» maires se laissent condamner. Et l'armée se forme qui doit sauver l'honneur.
Nous autres qui ne pouvons partir nous nous dévouons à nos blessés, à nos prisonniers, à nos morts.     
On organise un comité de douze membres, élu par une assemblée d'habitants.Il a pour mission de recueillir, de centraliser les souscriptions. Il distribue des vêtements, de l'argent, des vivres aux Spinaliens internés en Allemagne, aux prisonniers qui traversent la ville et â leurs familles nécessiteuses. C'est une oeuvre de bienfaisance privée.
De son côté, le conseil municipal nomme une commission de secours aux blessés qui leur prodigue les soins, les subsides et dont la sollicitude s'étend aux prisonniers.
Les obsèques de nos concitoyens tués à  l'ennemi sont autant d'occasions de montrer notre fidélité. Une foule accompagne toujours les convois, recueillie.
Le commandant de place autorise la compagnie des sapeurs-pompiers à suivre en tenue la dépouille du sapeur Bontemps, blessé grièvement le 12 octobre, à Failloux, et qui succombe, le 26 novembre, â ses blessures. On enterre, le 28 novembre, deux jeunes Spinaliens engagés dans la mobile et tués à Nompatelize.
L'un d'eux était officier. On se réunit pour les services à l'église autour des familles. Les corps ont été conduits d'avance et en secret au cimetière. On refuse les honneurs militaires que proposent les Allemands. La famille doit soutenir une lutte contre le commandant de place, qui se dit lié par la consigne, les usages militaires et qui prétend envoyer un peloton et une musique. Leur présence nous semblerait un outrage. Comme pour apporter son approbation, toute la population est là. Elle emplit l'église. C'est la plus émouvante manifestation.
Ou bien ce sont des blessés de l'armée de Bourbaki, morts à l'ambulance installée dans la prison. Cette fois on ne peut éloigner l'inévitable détachement
allemand. Deux mille personnes suivent les cortèges. On écrit aux parents pour leur apprendre avec des détours la mort glorieuse de leurs enfants, les rassurer sur leurs derniers moments et les consoler, comme on le peut, par la pompe patriotique de leurs funérailles.
La politique va ressusciter à la faveur de l'armistice, mais pour une tâche sainte.
Suivant la convention du 28 janvier 1871, le gouvernement de la Défense nationale convoque une assemblée librement élue qui se prononcera sur la continuation de la guerre ou les conditions de la paix.

Les fonctions de préfet français seront exercées, relativement aux élections, par Messieurs les maires des chefs lieux de département, savoir : pour le département des Vosges M. Kiener, maire de la ville d'Epinal, qui donnera les instructions nécessaires et les programmes à suivre concernant les élections dont il s'agit. .Les assemblées et réunions publiques, même â huis clos, sont défendues. C'est, du moins, le moyen d'éviter le tapage qui serait sacrilège des harangues, des brigues et des hâbleries.
M. Charles Ferry, frère du maire de Paris et secrétaire de Iules Favre, apporte les décrets relatifs aux élections à l'Assemblée nationale. Le maire d'Epinal
fixe le scrutin au dimanche 12 février. Des listes éclosent dans la tranquilité, dans l'ombre de collèges privés, entre quelques notables. Et le 12 février,
k suffrage populaire envoie à l'Assemblée, pour décider de sa fortune, ses huit représentants : MM. Aubry, Buffet, Claude, Contaut, Jules Ferry, Georges, de Ravinel, Steinheil.
Ils vont préparer la délivrance.

Epinal pendant la guerre : la fin de l'occupation 6/6 la délivrance

mercredi 17 juillet 2013, par Anne Auburtin

Source : Article de René PERROUT in LE PAYS LORRAIN ET LE PAYS MESSIN (1913 et s.).

Enfin l'heure de la délivrance va sonner. Ce n'est pourtant pas encore la fin des persécutions, ni des brimades.
Les Allemands exigent de nouvelles contributions pour  "couvrir les pertes qui leur sont causées", notamment par l'explosion du pont de Fontenoy, voire
pour améliorer le traitement des officiers.
Le commissaire civil en Lorraine, marquis de Villers interdit la vente dans les Vosges de l'Indépendance Belge qui jusqu'alors, en nous renseignant, nous
raccordait pour ainsi dire au monde extérieur. Il semble que nous perdons un compagnon fidèle.
Et voici que le 26 février je rencontre dans le salon du maire le préfet allemand. Il annonce la conclusion de:Ia paix dont il a reçu la nouvelle officielle.
Il compte dés le lendemain préparer son départ.
On s'entretient des conditions de la paix. Nous céderions à l'Allemagne l'Alsace moins Belfort, un morceau de la Lorraine avec Metz. Nous lui verserions en trois années une indemnité de trois milliards. Une partie du territoire, la Champagne, dit-on, resterait occupée jusqu'au dernier paiement. Les troupes
allemandes feraient dans Paris une entrée triomphale.
 Il faut bien nous résigner : le sacrifice est consommé. Le 3 mars à six heures et demie du soir, une salve de cent un coups de canon nous l'apprend.
Les soldats parcourent les rues en chantant à tue-tète le Wacht am Rhein.
Je m'enferme chez moi, le coeur serré, le visage inondé de larmes. Une seule pensée, un seul désir m'obsède : la revanche.
Les Allemands invitent le maire â faire sonner les cloches. L'adjoint qui les reçoit, M. Pellerin, s'y oppose. M. le vicaire Chapelier, qui fait fonctions de
curé s'y refuse à son tour. Nous devons à la fermeté de ces patriotes que la voix de nos cloches ne se mêle pas â celle de leurs canons.
Le croirait on ? Le préfet ne craint pas de proposer au maire d'illuminer la ville.
Snr la tombe d'un pauvre soldat du 34 de marche, qui meurt à l'ambulance, M. D..., exprime dans ces nobles paroles le sentiment que nous éprouvons
tous :
 Messieurs et chers compatriotes,
Nous n'avions pas besoin de cette cérémonie funèbre, pour avoir le deuil dans le coeur. Nous enterrons nos morts,:voilà nos fêtes â nous.  Nos prières pour nos mort tels sont nos chants de joie ; et qui sait s'ils ne montent pas jusqu'au Dieu de justice et de miséricorde plus sûrement que les
fanfares bruyantes de la victoire ? Cependant, soyons calmes et résignés. Mais en présence d'une tombe, il nous sera permis de parler de résurrection. Ah Messieurs, ayons foi dans les destinées futures de notre chère et malheureuse patrie, comme nous croyons à la vie nouvelle de cette âme qui va retrouver les espérances éternelles »
.

Les nouvelles se précisent, douloureusement. C'est cinq milliards que l'Allemagne nous arrache. Mais, calamité suprême, notre département est de ceux qui seront occupés, où les autorités françaises resteront sous les ordres des généraux allemands.
Nous ne sommes renseignés sur les conditions du traité que par ce.que nous en racontent les Allemands. Nous supplions le gouvernement français de nous instruire enfin et de tracer à la municipalité, incertaine de ses droits, son flou nouveau devoir.  
Nous renaissons peu à peu. La poste est rendue aux agents français et nous sommes attendris de revoir dans nos rues l'uniforme et le képi de nos facteurs.
C'est, dans son humilité familière, comme le premier symbole national qui ressuscite.
On restitue à leurs propriétaires les armes déposées à la mairie au moment de l'invasion, sauf les fusils de munitions et autres armes de guerre.

Des fonctionnaires, des amis, qui avaient dû fuir devant l'ennemi, commencent à rentrer dans la ville et nous échangeons des accolades.
Enfin  nous ne devons plus désormais la nourriture aux militaires, officiers ou soldats.- Ils ne mangeront plus chez l'habitant.

Notre 145 hôte,  jeune officier oldenbourgeois nous l'annonce avec des larmes dans les yeux. Notre table familiale lui rappelle les siens qu'il a laissé là-bas. Nous avons la faiblesse de nous émouvoir et nous lui proposons de rester notre pensionnaire.
Mais que d'évènements nous hérissent  encore !
Le gouverneur général de Lorraine et Werder arrivent ici et Bitter leur offre un somptueux banquet. Le 22 mai, les Allemands fêtent bruyamment l'anniversaire de la naissance de leur empereur : les troupes paradent, les canons tonnent;

Le préfet ne laisse pas de réclamer aux communes le reliquat de leurs contributions. Nous prévenons secrètement les maires de s'abstenir. En gagnant du
temps, ils lasseront peut-être leur âpre créancier; il oubliera ou se découragera. la compagnie de l'Est reprend la gestion des chemins de fer. Mais voici
qu'un accident se produit à Blainville : un train militaire est tamponné, il y a trente cinq victimes. Les soldats se ruent sur les employés, les maltraitent, en
blessent un mortellement : le réveil des barbares. Les autorités menacent de ressaisir l'exploitation.
Les nouvelles de la Commune mettent le comble à  notre affliction. La France n'avait donc pas assez souffert !
Ensuite ce sera le départ du préfet allemand et l'arrivée du préfet français.
Bitter part le 3 avril pour Nancy où il va remplir les fonctions de commissaire civil. Un conseiller de préfecture allemand, récemment arrivé de la Haute
Saône, le remplace provisoirement. Il laisse à la municipalité une lettre d'adieux.
Il la remercie de son concours loyal et loue son dévouement. Et le 23 avril, M. de Bligniéres inspecteur des finances est nommé préfet des Vosges. Il notifie
ses pouvoirs au délégué allemand qui les reconnaît et lui cède la place le 24 avril.
M. de Blignières adresse à ses administrés une proclamation qui est un salut de bienvenue, un clair résumé de la situation et, dans notre désarroi, un conseil et un appel opportuns.

C'est la fin des péripéties, des surprises le plus souvent néfastes qui secouent notre existence.
Désormais nous allons vivre tristement, impatient de nos vainqueurs, dans une résignation morne, dans une mélancolique attente de la libération que chaque jour rapproche lentement.
La garnison se compose d'un régiment d'infanterie, des services administratif et d'un peu de cavalerie. Elle occupe les casernes et les baraquements qu'on s'est hâté de construire derrière la place de Grève. Les officiers se logent à leurs frais. Plusieurs font venir leurs familles d'Allemagne. Les enfants fréquentent les mêmes écoles que les nôtres. On ne signale pas de conflits entre la population et les Allemands,  hormis les espiègleries continuelles des petits Français qui tourmentent leurs condisciples, dérobent leurs casquettes, imitent pour les bafouer leur lourdeur  et leur rude langage. Mais Français et Allemands ne se fréquentent pas. Les deux races ennemies. ne se mêlent pas : elles vivent l'une à côté de l'autre.,
Le régiment a une très bonne musique qui, deux fois par semaine, .donne des concerts au Cours. Personne n'y assiste, ce qui ne nous empêche pas de l'entendre souvent. Elle joue plusieurs morceaux devant le logis des officiers: : C'est 1'aubade réglementaire. Le colonel y a  droit toutes  les semaines ; les officiers supérieurs tous les quinze jours, les capitaines tout les mois, les autres  officiers le jour de leur fête. Je suis témoin. de cette scène, qui montre un des secrets de la force allemande : la discipline. Deux sous-officiers écoutent une musique qui joue devant la gendarmerie. Un officier s'arrête près d'eux jusqu'à la fin du morceau,  sans remarquer leur présence. Ils restent dans la position rigide du salut jusqu'à ce que l'officier s'éloigne. Puis ils reprennent leur promenade paisiblement, sans avoir trahi la moindre impatience, la moindre lassitude.

La garnison reçoit une solde supplémentaire et fait beaucoup de dépenses dans la ville. Il n'est pas un soldat qui ne veuille emporter un souvenir de France. C'est la fortune des cafetiers, aubergistes, pâtissiers, charcutiers, marchands d'étoffes et libraires.

Un matin béni de juillet 1813 la garnison quitte Épinal.
Dès la veille au soir un drapeau français, hissé par une main inconnue, flotte joyeusement dans le parc du château à la cime du plus haut sapin.
La garnison s'ébranle à la pointe du jour. Elle marche en silence : Ni tambours, ni fifres, ni clairons : rien que la Iourde cadence des bottes qui martellent le
pavé. Les portes sont closes : quelques habitants derrière leurs fenêtres jettent un coup d'oeil furtif.
La colonne s'écoule par la rue Léopold-Bourg, le grand pont, la rue Jeanne-d'Arc; la rue Entre-les-Deux-Portes et le faubourg Saint-Michel. A la sortie de
la ville, devant le cimetière, les troupes s'arrêtent et font demi-tour. Les officiers saluent de l'épée.
Après un hommage à leurs morts, les Allemands s'éloignent dans la direction de Rambervillers.
L'occupation est finie. Toutes les fenêtres se fleurissent de drapeaux français. Les maisons déversent une foule dans les rues. Dans la journée arrive une compagnie de gendarmes mobiles : on admire avec avidité leurs schakos, leurs aiguillettes saumon. Et quelques jours après, le 1er bataillon de chasseurs à pied vient tenir garnison dans la ville. Ce jour-là notre bonheur déborde. C'est la famille heureuse de se retrouver après les épreuves, les revers, les deuils. L'atmosphère est tiède, le peuple est radieux. C'est la fête des hommes et des choses. Les maisons se pavoisent, s'illuminent, les rues se remplissent de chants, de clameurs qui montent avec les traits lumineux des fusées.

René. PERROUT.

Vue d'Epinal (dessin)

jeudi 6 mars 2014, par Anne Auburtin

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Plan d'Epinal en 1789

mercredi 12 mars 2014, par Anne Auburtin

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