Ce texte est extrait d’un article de M. H. Tribout de Morembert, archiviste de la Ville de Metz, intitulé « Deux abbayes bénédictines lorraines à la veille de la révolution Bouzonville et Saint-Avold 1784, in  Bulletin d'histoire économique et sociale de la Révolution française et disponible sur Gallica


Elle avait pour prieur, en 1784, dom Joseph Baudot qui n'a pas laissé un très bon souvenir ; le sous-prieur était Jean Henry, et le doyen, Jacques Lequeux. Il régnait, dans cette abbaye, une singulière atmosphère. Le ton en est donné par un mémoire du 5 novembre 1784, opposant dom Barthélémy Colles-son à dom François Grandemanche  . Nous en donnerons de larges extraits.
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On y apprend d'abord que « les orages se succèdent icy sans interruption », que dom Claude Fleurant a failli être assassiné alors que le frère Maurice Picard était violemment battu. « Cette maison est une maison de sang. J'y ai vu depuis un an cinq fois le chirurgien pour panser les playes résultantes de batailles d'ivrognerie. » L'auteur des coups sur dom Fleurant était dom Grandemanche, qui a même osé lever sa canne sur le lieutenant-général et l'a couvert de grossièretés.

« Le caractère de dom Grandemanche est dur et violent et sa fourberie le rend infiniment dangereux ; il a été un des principaux acteurs dans la bataille où dom Claude Fleurant a failli de périr. Quel autre nom peut-on lui donner que celui d'assassinat, puisque c'était bien avant dans la nuit, dans le dortoir ou même dans la chambre de dom Claude et que de cinq ou six playes que celui-cy avoit sur la teste, il n'y en avoit point qui n'allaient jusqu'aux os. Un homme moins robuste eut esté assommé ; il fallait une teste comme celle de dom Claude pour résister à de si violentes attaques. C'étoit en hyver, nos portes étoient fermées, il n'y avoit aucun étranger chés nous, il étoit entre neuf et dix heures du soir. Dom Claude a déclaré vint fois que c'étoit dom Grandemanche, dom Hilaire, etc., qui l'avoient attaqué.
On entendit assez distinctement la voix du premier qui disoit au Père sous-prieur qui, éveillé par le tumulte parut sur la porte, rentrés foutre ; on craignoit les témoins. Cependant dom Grandemanche, suivant son caractère de fourberie, qui est celui qu'il a emploie avec moy, menaça dom Claude de présenter une requeste contre lui et de le faire enfermer s'il osoit l'accuser. Telle est notre pétition. On peut être assassiné chez nous impunément. Un innocent peut du moins être maltraité et subir, par un effet funeste de la fourberie et de la noirceur, la peine qui devroit tomber sur le coupable ; et tel est mon sort. »
Il fut pris en filature et surpris nuitamment sans ses habits religieux. « Outre le libertinage et le mépris des bulles des souverains pontifes faisant deffense aux religieux de quitter leurs habits surtout dans des circonstances aussi aggravantes, le crime de séduction parroit icy dans tout son jour. Le Père prieur pouvait-il ne punir que très superficiellement de si grands excès et rétablir si précipitamment le coupable dans tous les droits du sacerdoce ? Le pouvoit-il même en tout de sa propre authorité ? ».
Dom Collesson continue son réquisitoire contre frère Dufay qui l'accusa faussement « d'avoir eu un commerce infâme avec une fille de Morizecourt », alors que lui-même avait une liaison avec une femme de soldat, et contre frère François, qui « l'a accusé également de commerce avec une fille très laide à Lay-Saint-Christophe » . Ce dernier, après enquête, dut avouer au président de la congrégation, dom Bernard Pierson, alors abbé de Saint-Léopold, qu'il avait agi pour lui nuire et il fut forcé de faire des excuses.
Les moines étaient acharnés après dom Collesson parce qu'il veillait à l'observance de la Règle.
L'auteur du « mémoire » se plaint ensuite des menaces qu'il a faites à son encontre, lui promettant même de le « mettre à force de coups plus noir que sa robbe ».
Un autre esprit combattif et très mal embouché, « même pendant la Messe et dans le moment de l'Elévation », était dom Hilaire , qui abusait de l'eau de vie et courtisait les demoiselles, notamment Mlle de Pontis, fille du receveur des fermes, son élève. Dom Collesson les rencontra un jour se promenant sur la terrasse attenante à la maison. « Ils allaient ensemble gaiment de fleurs en fleurs et parvinrent à l'endroit où j'étois. Je dis fort doucement à cette demoiselle qu'elle n'étoit point en place. Dom Hilaire s'élanca et ne fit qu'un sault d'elle à moy ; il avoit les jarrets tendus et le poing levé sur ma tête. Il me traita d'insolent d'avoir osé congédier cette demoiselle en sa présence et tandis qu'il étoit avec elle ; il me menaça de m'écraser ; jamais chevalier, ou selon l'ancien langage, jamais preu n'a montré tant de vigueur pour l'honneur des dames ; je fus effraie et il est convenu depuis que j'avois bien fait de baisser les yeux ».
Deux autres moines sont également mis au pilori : dom Antoine Georges, « plus dangereux par vice de tempérament que par caractère d'esprit » et qui avait une véritable passion pour le vin, et dom Sartore , qui entretenait des liaisons coupables, notamment avec la fille « d'une dame des premiers de la ville ».