Source : Henry POULET, le Pays Lorrain 1907

Du grand chemin de Prény que suivaient jadis les bourgeois et les manants appelés à monter la garde au château des ducs, on peut embrasser toute la vue de Thiaucourt. La ville a peu changé depuis le XVIIe siècle. Sous nos pieds, la rivière décrit la même courbe dans la prairie, et si les remparts ont disparu, si le chemin de fer a donné quelque animation à la vallée, les maisons continuent à s'étager sur la colline opposée, dominées par l'hôtel de ville et surtout par l'église, dont la flèche d'ardoises fait une tache grise au milieu des toits rouges.

Quand on pénètre dans la ville, l'impression du passé subsiste. Thiaucourt, à peu prés détruit pendant la guerre de Trente ans, n'a guère été entièrement reconstruit qu'au XVIIe siècle. La plupart des maisons portent encore au-dessus de l'entrée la date de leur fondation : 1711, 1723, 1766, et les fenêtres ont conservé la courbure élégante des constructions de l'époque.

Dans ce cadre, où tant de choses nous parlent des jours d'autrefois, il est facile d'évoquer les figures du temps passé : voici les anoblis, tout fiers de leurs récents parchemins, les magistrats et les bourgeois, pleins de morgue et volontiers frondeurs, les vignerons et les artisans courageux et opiniâtres dans l'adversité. Si j'ai choisi le XVIIIe siècle pour cette pieuse reconstitution, c'est qu'alors avec son bailliage, ses marchés et ses foires, Thiaucourt fut vraiment à son apogée. A la Révolution, il s'endormit ville, pour se réveiller village au XIXe siècle.

Au centre de Thiaucourt, non loin de l'église, s'élevait l'ancien fort qui servait jadis de refuge aux habitants pendant les guerres, et dont les tours, au XVIIIe siècle, étaient découronnées et en assez piètre état.  Il avait été cependant relevé à la fin du siècle précédent par Mathieu de Rosselange, qui fut le dernier à le posséder en fief.

Mathieu de Rosselange appartenait rune famille originaire de Koeur, dont une branche s'était établie à Saint-Mihiel : il était né dans cette ville, en 1609, du mariage de Jean Rosselange et de Judith Plate! du Plateau. Procureur au Parlement de Metz jusqu'en 1646, capitaine, prévôt, receveur de la Chaussée de 1652 à 1670, il devint conseiller d'Etat de Charles IV, puis, en 1664, procureur général de la Chambre des Comptes du Barrois.

Rosselange avait dû ce dernier poste à son loyalisme : ayant obtenu la confiance de Charles IV, il ne l'abandonna pas lorsque la Lorraine, étant occupée par le maréchal de Créquy, le malheureux duc fut réduit à fuir devant l'armée française. Il ne se contenta pas de défendre en négociateur les intérêts de son prince auprès de M. de Caumartin, intendant de Champagne ; il fit imprimer et distribuer partout des libelles contre le roi de France. Arrêté à Toul, « comme cause de tous les malheurs dont la Lorraine étoit accablée, en donnant de mauvais conseils à son prince, » disent les Bénédictins dans leur Histoire de Alek, il fut conduit à Metz au mois de novembre 1670 , et ne fut mis en liberté que l'année suivante.

Le duc récompensa Mathieu de Rosselange en le nommant son procureur général à Bar. Le 5 mai 1672, il l'avait autorisé,  comme marque de son affection particulière,  à rétablir en fief  l'ancien fort de Thiaucourt, qui n'était qu'une masure lorsque Rosselange l'avait acquis pour y bâtir les prisons de la prévôté.

En 1652, il avait été autorisé à reprendre la noblesse de sa mère Judith Platel, suivant la coutume de Saint-Mihiel, c'est-à-dire en renonçant à une portion de la succession de celle-ci. De son mariage avec Marguerite Liéger, il avait eu plusieurs enfants, dont l'un devint prieur commendataire de Neuviller-sur-Moselle, un autre, religieux bénédictin de l'abbaye de Saint-Mansuy. Son fils aîné, Jean-Joseph, avocat, puis conseiller au Parlement de Metz (9 juin 1682), permuta, en 1684, avec M. Théodore Pinguet de Suzémont qui, depuis de longues années, gérait la prévôté de la Chaussée, en l'absence de son père, Mathieu de Rosselange. Il mourut, le 10 août 1690. Mathieu de Rosselange, qui était mort l'année précédente, au mois de février, avait été inhumé en la chapelle Notre-Dame de l'église de Thiaucourt.

Au XVIIIe siècle, la famille des Rosselange de Thiaucourt va s'éteindre. Marguerite de Rosselange, la dernière du nom, née à Toul, sur la paroisse Saint-Jean, le 5 octobre 1642, pendant l'exil du Parlement de Metz, habite seule la maison de famille. Elle ne sort de chez elle que pour aller â l'église et visiter les pauvres qu'elle ne cesse de secourir. Passant ses journées dans la grande salle du rez-de-chaussée de la maison du fort, elle assiste de sa fenêtre à la vie de la rue : de là, elle discute avec les marchands, gronde les enfants et interpelle les gens de Bouillonville qui regagnent leur village par la Porte-aux-Loups.

Elle a des Rosselange l'humeur vive et processive. Elle, qui est si bonne pour les malheureux, recueillant et nourrissant avec générosité les pauvres et les errants, elle met une âpreté de paysanne avare dans ses démêlés judiciaires. Et elle ne cesse d'avoir maille à partir avec ses concitoyens : procès pour les eaux, pour son colombier, pour son cheval, pour le paiement d'une dette de 15 livres au menuisier ! En 1714, son voisin Claude Harmand, incommodé par un fumier qu'elle avait logé devant sa porte, lui demande de le protéger contre le purin qui envahit sa maison. Elle refuse. Doux et conciliant, il insiste avec discrétion, puis finit par lui envoyer l'huissier. Un huissier à une Rosselange ! Voilà la guerre allumée : expertises, mémoires et plans, elle assemble un énorme dossier. Des lettres, des paroles vives sont échangées ; elle complique l'affaire, soulève plusieurs incidents de procédure, et finit par être condamnée à élever un mur pour isoler son fumier. Ses échecs ne la décourageaient pas, et bientôt elle recommençait ses visites à son procureur.

Elle vécut ainsi, isolée et active, de longues années dans sa petite ville qu'elle ne quittait que pour aller à Metz chez des parents. Elle mourut fort âgée, en décembre 1731, laissant ses biens à divers ordres, en particulier aux Carmélites de Metz. Avec elle disparaissait, à Thiaucourt, le nom de Rosselange.

La ville renfermait encore quelques anoblis de récente date, bourgeois enrichis qui n'étaient guère nobles que de nom. Du moment où on laissait acheter la noblesse à beaux deniers comptant, sa constatation devenait une affaire de chancellerie, et il y avait tant de cas où les roturiers pouvaient gagner la noblesse, que le public n'arrivait plus à distinguer les anoblis et les bourgeois aisés. Avec le temps, les uns oubliaient leurs titres, négligeant de les représenter aux généalogistes, les autres, dédaignés par la vieille noblesse, reprenaient leurs anciennes professions.

Jean Maillefert, maire de la ville de Thiaucourt au XVIe siècle, qui avait dirigé l'établissement des marchés et des foires, la construction de la halle et des murs d'enceinte, et qui laissa le souvenir d'un excellent administrateur, soucieux des intérêts de ses concitoyens, avait élevé ses fils Louis et Jean « noblement », comme on disait alors. Il avait placé l'aîné près de la duchesse de Bar, en qua­lité de secrétaire, ét avait obtenu pour lui des lettres de noblesse du duc Charles III. Louis mourut peu aprés sans enfant. Jean demanda aussitôt à reprendre la noblesse de son frère ; elle lui fut accordée à bon compte ; il l'obtint le 22 novembre 1610, « moyennant la somme de 600 francs monnoie du païs ».

Mais les Maillefert continuèrent à vivre modestement à Thiaucourt, les uns riches cultivateurs, les autres occupant d'humbles places à l'hôtel de ville. Une branche s'était établie à Charey et y exerçait le métier de vigneron. Au milieu du XVIIIe siècle, un Maillefert était gruyer de Montmédy, l'aîné de la famille faisait valoir ses terres de Thiaucourt et celles de sa soeur Marguerite, qui avait épousé un avocat du bailliage, Antoine Colombey, dont elle s'était séparée après des déboires de fortune. Quant à leurs parchemins, depuis longtemps ils étaient oubliés.

De même, parmi la descendance de ces bourgeois que Léopold avait si libéralement gratifiés de lettres de noblesse, les Bricqueney, de Thiaucourt, ignorèrent bientôt qu'un Louis Bricqueney, avocat, conseiller au bailliage des Vosges, avait été anobli le 28 novembre 1726, et les Thiéry qu'un des leurs, conseiller-secrétaire des Commandements et Finances, gouverneur du Prince royal dans ses voyages de Prague et de Venise, avait reçu la noblesse le 7 février 1729. Ils avaient quitté la ville de bonne heure, n'y revinrent plus et négligèrent leurs parents plus humbles qui, à Thiaucourt, conservaient leur nom dans une paisible obscurité.

Anoblis d'hier, Nicolas Fiacre, receveur des finances au bureau de Thiaucourt et de la Chaussée (août 1722), et Claude Fournier, avocat à Thiaucourt (7 juillet 1720), devaient leurs lettres de noblesse à leurs fils, dont l'un, avocat à la Cour souveraine,  exerçait depuis 1719 avec honneur, zèle et fidélité les fonctions de capitaine, prévôt, chef de justice de Saint-Nicolas », et dont l'autre, Henri Fournier, qui, comme avocat à la même Cour, « s'était attiré la confiance de quantité de personnes de premier ordre », était devenu substitut du procureur général de la Chambre des Comptes de Lorraine.

Les Fournier étaient parents des Vuara qu'on estimait fort à Thiaucourt, où ils s'occupaient surtout de bonnes oeuvre. Le plus connu, François-Joseph, conseiller du Roi, avait été prévôt et garde du scel de la prévôté (1695), puis conseiller en l'hôtel de ville (1720) (7). Sa fille, Marie-Anne, dont une des rues de Thiaucourt porte aujourd'hui le nom, laissa une partie de ses biens au bureau des pauvres, dont elle fut un des premiers bienfaiteurs. Elle mourut, le 19 juin 1744, à l'âge de 40 ans, et fut pleurée par tous les malheureux. Le frère de Marie-Anne, écuyer, avocat au Parlement, avait été s'installer à Xammes, dont il était seigneur haut justicier. Dans ce petit village perdu au milieu des terres où il possédait une importante ferme, il habitait « le Château », vaste construction fort simple, donnant sur les champs, et des fenêtres de laquelle il pouvait surveiller ses ouvriers. La famille des Vuara était alliée à celle des Rouyer, célèbres à Thiaucourt pour leur bienfaisance, et dont le nom se joint au leur à chaque page des registres du bureau des pauvres.

Cette noblesse, que les bourgeois étaient si avides d'acquérir, leur servait uniquement à éviter certaines charges, il y avait chez eux moins le désir de briller que de s'épargner la contribution aux dépenses de la ville ou de la province. Aussi, pour la plupart, n'étaient-ils pas vains de cette noblesse « en bon parchemin, scellée du grand sceau de cire jaune », et, suivant le mot de Beaumar­chais, dont « ils avaient quittance ». Ne pouvant prétendre à être reçus par les anciennes familles, ils devaient se contenter de leurs relations dans le monde des conseillers du bailliage, des avocats, et même des procureurs. Quelques-uns, il est vrai, mettaient une certaine complaisance à faire graver leurs armoiries sur leurs cachets ou sur leur argenterie : « Car avoir de la vaisselle plate, c'est sortir de la bourgeoisie ».

En général, leur orgueil n'éclata que plus tard, lorsque les révolutionnaires, séparant nettement de la bourgeoisie la classe de la noblesse, confondirent dans les mêmes persécutions les nobles et les anoblis de la veille. « La tourmente balaya tous les titres, mais elle n'en fit pas disparaître le goût : dès que la tempête se fut calmée, on vit rapidement lever les germes d'une vanité qui n'avait été coupée qu'à ras de terre ».

Sous la Restauration, on s'empressa à l'envi de faire revivre les titres, et les bourgeois anoblis de Léopold mirent plus d'orgueil que tous autres à parler et à vivre noblement.

Cependant, au XVIIIe siècle, à Thiaucourt, les Chocquard et les Mathieu, les Porpe, à Charey, soigneux d'oublier leur origine roturière, tiraient déjà vanité de leurs titres et de leurs privilèges. Les Chocquard étaient originaires de Saint-­Mihiel. L'un d'eux, médecin dans cette ville, avait épousé Barbe de Mouilly, fille d'Antoine de Mouilly, et de ce mariage devait provenir la noblesse de la famille. Il est intéressant de voir comment François-Mathieu Chocquard s'y prenait, plus d'un siècle après, pour la faire revivre à son profit.

Antoine de Mouilly, fourrier-ordinaire de S. A., avait été anobli par lettre, du duc Henri, de 1609. Il était venu s'installer à Thiaucourt, et il était mort sans postérité mâle.

Le fils de Barbe de Mouilly, Etienne Chocquard, médecin comme son père à Saint-Mihiel, avait commencé son droit après la mort de celui-ci, et avait été reçu avocat au Parlement de Metz en 1685. Il n'avait jamais songé à reprendre la noblesse de sa mère et, sur la fin de sa vie, était devenu procureur au bailliage et hôtel de ville de Pont-à-Mousson (1692), et promoteur de l'université de cette ville. Il était mort, laissant un fils en bas-âge : c'était François Choc­quard.

Il fit son droit et, son père lui ayant laissé une certaine fortune, il acheta la charge de substitut en la prévôté et hôtel de ville de Thiaucourt. Il voulait la noblesse, et, pour l'obtenir, il devait reconnaître que son père ne l'avait guère recherchée. Il fit alors valoir que comme la Lorraine était occupée par l'armée française, Etienne Chocquard ne pouvait réclamer des lettres de noblesse, la coutume de Saint-Mihiel ne régissant plus le pays : lorsque le duc avait été élevé au trône, il songeait à le faire, lorsque la mort était venue le surprendre. Son fils suppliait donc le duc Léopold de reprendre le nom et la noblesse de son bisaïeul maternel.

Quand il les eut obtenues (1er mars 1625), Thiaucourt ne posséda plus de Chocquard : on ne connut dans la ville que les Messieurs et les Dames de Mouilly. Mlle de Mouilly épousa depuis le comte Philippe Gaspard de Gondre­court. Mais, juste retour des vanités humaines, il n'est guère de personnes aujourd'hui, à Thiaucourt, qui se souviennent du nom de Mouilly, et celui de Chocquard revit encore dans l'appellation d'un pré que M. de Mouilly possédait dans les bois de Woëvre, et au sujet duquel il eut avec la ville de nombreuses difficultés.

« Que de gens qui se couchent roturiers et se lèvent nobles !... Tel abandonne son père qui est connu et dont on cite le greffe ou la boutique pour se retrancher sur son aïeul, qui, mort depuis longtemps, est inconnu et hors de prise ». Et bien que l'ancêtre soit un laquais, on en tire vanité.

Jean-François de Porpe, écuyer, seigneur de Charey, faisait sa résidence habituelle à Commercy, et ne passait que quelques mois de l'année dans ses terres. On s'apercevait bien vite, à Charey, du retour du seigneur. Orgueilleux de sa noblesse, il en exerçait scrupuleusement toutes les prérogatives. Il avait dans sa châtellenie, « une terre patrimoniale, s'il en fut jamais, » disait-il, tous les droits de justice et de sceau. Près du village, un signe patibulaire à quatre piliers, bien que n'étant pas baron, il eût dû se contenter de deux, annonçait aux étrangers qu'ils se trouvaient sur les terres d'un homme de qualité. Le sceau de la haute justice de Charey reproduisait, du reste, ses armes surmontées hardiment d'une couronne... comtale. « Lorsque le seigneur ou la dame entrait ou sortait de l'église, ses sujets étaient obligés de se lever et de se tenir debout, jusqu'à ce qu'ils fussent passés ». Et, sans doute, François de Porpe regrettait le temps où, selon la légende, les paysans battaient l'eau des fossés pour le repos du seigneur et de ses hôtes.

Il avait restauré avec soin son petit château : les quatre hautes tours qui le flanquaient, l'enceinte entourée de « beaux fossés », les deux ponts-levis, l'un pour la porte principale, l'autre pour la poterne, donnaient des quartiers à sa noblesse, et rien n'aurait rappelé la roture primitive, si la devise, qui décorait la porterie : « Vive l'amour, mais qu'on dîne, » devise ancienne, mais soigneusement conservée par les nouveaux possesseurs; n'eût décelé l'origine de la noble famille des Porpe.

L'aïeul de François était valet de chambre du cardinal de Retz. De domestique, il devint son homme d'affaires, puis son receveur à Commercy avec le titre de « trésorier receveur général des finances », et lorsque son petit-fils demanda des lettres de noblesse, c'est ce dernier emploi qu'il s'empressa d’invoquer pour les obtenir. Anobli par lettres du 16 mars 1736, il renia bientôt ses ancêtres roturiers : ayant été assigné en 1768 par devant l'hôtel de ville de Commercy comme responsable d'un de ses enfants qui avait jeté de la neige aux passants, il répondit qu'un homme comme lui n'était pas fait pour « aller devant « des gens de l'espèce des officiers de l'hôtel de ville. » Et à une nouvelle assi­nation du sergents Madame son épouse, née Martin (elle était fille de Nicolas Martin capitaine du château de Commercy), ajouta « que son noble époux n'était pas fait pour comparaître devant des f... laquais : qu'il n'avait qu'à le leur dire lui-même. Cette insigne politesse lui valut 50 livres d'amende, que sans doute M. de Porpe dédaigna de refuser.

Ces nouveaux anoblis, oubliant que leurs pères, modestes bourgeois, les avaient élevés « dans la crainte de Dieu et... des sergents », étaient persuadés, et souvent non à tort, que leurs titres les plaçaient fort au-dessus du commun des mortels. Le dimanche 8 juillet 1739, André Serrurier, sergent de l'hôtel de ville de Thiaucourt, faisant sa tournée journalière, aperçut devant la maison de M. Mathieu une voiture de foin que l'on déchargeait au mépris des préceptes divins. Il pénétra dans la cour et, ayant exhibé sa commission, il s'apprêtait à dresser procès-verbal contre les voituriers, lorsque M. Mathieu se précipita sur lui comme un furieux et lui arracha des mains ses papiers. Bougre de sergent de ville, criait-il en brandissant sa canne, sors de ma cour, sinon je te f... cent coups de bâton. »

André Serrurier ne se le fit pas dire deux fois et s'enfuit au milieu des risées de la populace que la discussion avait attirée. Il fit un rapport contre M. Mathieu devant la Chambre du Bailliage qui refusa d'abord de l'enregistrer. Sur son insistance, on le fit comparaître : il réitéra sa plainte. Les magistrats durent, cette fois, l'examiner, mais ils ne lui donnèrent aucune suite (20 juillet).

Le sergent de ville s'était heurté à un trop gros personnage : Noble François Mathieu, seigneur de Xammes, grand gruyer de Lorraine et Barrois, gentilhomme ordinaire de S. A., conseiller en ses conseils, était pour les officiers de la prévôté un protecteur à ménager, et il ne convenait certes pas à un manant de s'attaquer à lui. Sa femme, Mme Mathieu, née Poiré, traitait de haut les bourgeois de Thiaucourt : à la mort de son mari, elle revendiqua hautement son droit au colombier, se vantant de son antique noblesse  et de l'embellissement que François Mathieu avait procuré à la ville. L'embellissement consistait en une maison vaste mais fort simple, qu'il avait fait construire près de la Porte-aux-Loups. Le « palais » revint après la mort de son fils Léopold-Jean­ François, Prélat du Saint-Siège, conseiller intime et premier aumônier de feu S. A. R. la Princesse Anne-Charlotte de Lorraine (mai 1779), à Mlle Marie‑

Anne Mathieu, veuve du chevalier de Klenholt, capitaine de dragons au service de France, qui, elle aussi, se rendit insupportable à tous par ses prétentions nobiliaires. N'était-elle pas la soeur du grand-maître des eaux et forêts de Lorraine ? Le fils de ce dernier, Gabriel Mathieu, de Xammes, ancien capitaine de dragons, s'installa en 1786, à Thiaucourt, où sa morgue fit faire le vide autour de lui.

Plus modestes, vivaient d'autres officiers nobles, qui étaient venus également, peu avant la Révolution, s'établir dans notre petite ville â laquelle ils étaient déjà attachés par leurs alliances.

François-Alexandre-Maximin de Marionnelz, écuyer, chevalier de Saint-Louis, capitaine d'infanterie, retiré à la suite de Metz, et Charles-Alexandre de Gravel, ancien capitaine de dragons au régiment de Saintonge, au service de leurs M. L et R., gentilhomme ordinaire de la Chambre de S. A. R. Monseigneur le Duc Charles de Lorraine et de Bar, avaient tous deux épousé des demoiselles Harmand. Jean-Baptiste de Rouvroy, chevalier de Saint-Louis, ancien major au régiment de Penthièvre-cavalerie, par son mariage avec Françoise Rouyer, s'était allié également aux familles Harmand, Picquant et Joly.

Ces officiers retraités, comme les vieux capitaines qui vont aujourd'hui passer leurs dernières années dans le calme d'une petite ville de province, vivaient en bons bourgeois, parcimonieux et sages, s'occupant de faire valoir leurs terres, et s'intéressant aux affaires communales. On les voit prendre une part importante aux délibérations du bailliage : ils sont consultés pour toutes les questions et leurs noms figurent toujours en tète des notables.

M. de Rouvroy avait acheté des chènevières le long des murs de Thiaucourt, près de l'endroit où s'élèvent les bâtiments de la gendarmerie, et là, il passait démocratiquement ses journées, à bêcher, à sarcler et à voiturer du fumier. C'était un homme doux et aimable. Lorsqu'en 1789, la population s'organisa en garde nationale, Jean de Rouvroy servit avec gravité comme simple soldat, son épée d'officier au côté et la pique à la main : on le vit même trois ans plus tard, tout âgé qu'il fût (il avait alors 86 ans), travailler aux retranchements pour la mise en défense de la ville. Il avait comme compagnon à ses côtés, M. de Ma­rionnelz qui, lui aussi, se donnait en exemple à ses concitoyens. Celui-ci était moins aimé : il avait la réputation d'être sévère et dur.

Peut-être avait-il gardé de son passage à l'armée l'habitude de mener rudement ses subordonnés : il possédait à Thiaucourt de nombreuses vignes, qu'il parvenait difficilement à faire cultiver, les vignerons se plaignant d'avoir en lui un maître exigeant et trop sévère.

Ils semblent donc, les uns assez vains de leurs titres, les autres un peu  durs envers le pauvre monde, ces nobles de Thiaucourt, mais, en somme, ce sont la plupart de bonnes gens qui ont appris à vivre la même vie, à souffrir les mêmes privations que leurs concitoyens.

Aussi, en 1789, quand il s'agira de rédiger les cahiers de la noblesse du bailliage aux Etats-généraux, ils ne songeront qu'à unir leurs voeux à ceux du Tiers et on les verra, comme les bourgeois de Thiaucourt, demander le retour périodique des Etats-généraux, une plus juste répartition de l'impôt, la responsabilité des ministres, l'abolition des lettres de cachet, la réorganisation de la justice, la suppression des droits sur le vin, le cuir et le papier, etc.

Ils demanderont même, ruraux éblouis du luxe de Paris et de Versailles qui « ruine la Nation », qu'on impose les portes cochères, les domestiques, les chiens de meute, et aussi « ces carrosses qui inondent la capitale et ne produisent que du tumulte, des embarras sans cesse renaissants, des ruines, des querelles et des meurtres ». Et ils ajouteront enfin, ces campagnards honnêtes et naïfs que le moment est arrivé pour le riche en crédit ou en place de dire ce que Vauban disait à Louis XIV : « je ne paie pas assez. » Quels braves gens !