généalogie et histoires lorraines

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Le Caporal Jean-Pierre ou "c'est la faute à 70"

jeudi 7 février 2013, par Anne Auburtin

Source : Commandant LALANCE, Le Pays Lorrain, 1904

Avez-vous remarqué dans notre pays lorrain la grande quantité d'hommes et de femmes qui vivent de la forêt, de la forêt dont ils exploitent tous les menus produits, de la forêt dont ils tirent des restes comme ceux qui pourraient tomber de la table du riche. Pauvres diables souvent trop faibles ou trop inintelligents pour se plier aux gros travaux de la plaine ou de l'usine, souvent aussi paresseux et indisciplinés, aimant le grand air, le beau soleil et sachant se contenter de peu.

C'est que c'est une ressource que la forêt dont on peut rapporter tant de choses, depuis les grosses charges de bois mort qui chaufferont la masure en hiver jusqu'aux herbes tendres dont on nourrira la chèvre ou les lapins. 11 y a toujours à glaner pour la vieille femme comme pour l'homme encore vigoureux.

Voyez cette vieille, elle va cueillir les muguets, les fraises, les noisettes, les mûres, les brimbelles, les champignons, que sais-je encore, qu'elle porte à la ville et dont elle revient heureuse avec quelques sous. L'homme se spécialise dans l'arrachage des églantiers, des jolis-bois, des anémones ; peut-être braconne-t-il un peu. L'un et l'autre connaissent tous les cantons, tous les fourrés, tous les sentiers. Ils savent où trouver les produits : les jeunes taillis et les clairières qui vont fournir les fraises, les orées chargées de noisettes, les buissons d'épines noires où se cueilleront les prunelles quand le moment sera venu ; ils connaissent les champignons, et tout cela ils l'exploiteront en s’enlisant dans les fossés, en déchirant leurs misérables vêtements et jusqu'à leur vieille peau tannée par les intempéries,

L'un des spécimens les plus curieux du genre gîtait quelque part à Champi­gneulles ou aux alentours, je ne sais. Vous l'avez vu sans doute : petit mais trapu, semblable à un têtard de chêne noueux, l'oeil mobile, inquiet, comme â l'affût, la barbe inculte, les vêtements crottés, la hotte sur le dos, son fidèle hoyau suspendu à son bras gauche. Il connaissait toute la forêt de Haye depuis les fourasses de Laxou et de Villers jusqu'à la côte de Sainte-Acaille prés de Marbache. Aucune des sinuosité du massif n'avait de secrets pour lui et il vous aurait conduit les yeux fermés à la fontaine des « Quatre-Marronniers » aussi bien qu'au cabaret appelé « Le Rendez-vous des Pêcheurs ».

N'est-il pas venu vous offrir des fougères, des primevères, des tuteurs, des pierres de roche ? Il vous aurait offert la forêt elle-même pour peu que vous l'eussiez encouragé. Son fidèle hoyau n'était-il pas là pour arracher et défricher ? Les propriétaires le supportaient, les gardes le souhaitaient à tous les diables et l'accusaient de tous les méfaits sans jamais pouvoir le prendre en défaut. Nos lois, issues de vieilles coutumes, ont une certaine indulgence pour les riverains des forêts. Nos ancêtres n'y vivaient-ils pas ?

Son histoire est des plus curieuses ; il la contait volontiers à l'une de ces heures fréquentes où son gosier était humecté et il l'était souvent. Dans ses voyages à Nancy, il s'arrêtait à tous les cabarets du faubourg des Trois-Maisons où résidait sa clientèle ordinaire et lorsqu'il reprenait le chemin de Champigneulles après une livraison importante, il était tout a fait bavard. Si on lui adressait des reproches sur son ivrognerie, il s'excusait en disant « Tout cela voyez-vous, c'est la faute à 70, si vous aviez vu les Prussiens d'aussi près que moi » et le chapelet allait s'égrenant sans suites mais aussi sans fin. Un jour pourtant j'eus le courage d'écouter, de questionner, d'endiguer et de canaliser le torrent de paroles. Je voulais savoir.

Le héros se nommait Jean-Pierre. Il était originaire de Rémilly, gros village lorrain très connu, presque une petite ville puisqu'il a son chemin de fer et sa rivière, la Nied.

Malgré que ses habitants s'en défendent aujourd'hui, on y parlait en ce temps-là le patois messin expressif et sonore et il court encore sur Rémilly des dictons bien connus dans cet idiome.

Ç'a les genss'clé Remiy qu'ont m'cheu ollé au vin qu'au motin.

Qua lé kiache de Remiy fà diii, lé ci d'Utonco fà boum, po far vour qué l'a pu groùsse.

Et ce calembour horrible :

Ç'a c Remiy qui n'y è i bé motin : cin kiachis et qouette cents kiaches (cinq clochers, quatre sans cloches).

- Et tant d'autres que je ne cite pas car ils n'ont rien à faire ici.

Apres une jeunesse batailleuse où il avait tâté un peu de tout ce qui se fait à la campagne et où il avait surtout marqué ses goûts pour la vie au grand air et l'indépendance, Jean-Pierre était parti pour son sort. Il avait trouvé le moyen d'entrer dans un régiment d'infanterie de Metz et y avait même gagné les galons de caporal.

Il lui avait fallut un effort considérable à cet être indompté et avide de liberté, pour se plier à l'étude de la théorie et aux exercices des élèves caporaux. Là, toutefois, s'était borné l'effort ; bien vite, il avait deviné, ce philosophe, que le galon ne fait pas le bonheur et qu'un bon poste d'embusqué convenait mieux à son tempérament. Il manoeuvra si bien qu'il obtint le poste de caporal de l’infirmerie.

Il avait d'ailleurs la vocation car après quelques semaines de stage, il était aussi bien en état de prescrire 5 centigrammes d'ipéca ou de faire avaler une cuillerée d'iodure de potassium que le vieux major du régiment. Il n'avait pas non plus tardé à exploiter la situation. Moyennant quelques gouttes à la cantine, il se faisait le protecteur des carottiers et enseignait même tous les trucs infaillibles pour se faire reconnaître malade.

C'était un personnage dans le régiment que le caporal d'infirmerie Jean-Pierre, d'aucuns s'en souviennent. Quand, le dimanche, il sortait de la vieille caserne Coislin, tous les cabarets du Quarteau et, le soir, le bal Maguin de l'Abreuvoir regorgeaient de ses courtisans. On disait même que sur certaines maladies, il en savait plus long que son chef. C'est là que le trouva la guerre de 1870.

Loin de rester derrière ses pots de tisane, ses camarades le réclamant, il suivit son médecin-major et dès Forbach, à la première affaire, il était retenu par l'ennemi vainqueur. Deux jours après, il faisait la nique aux Prussiens, retraversait le village natal et courait après son régiment sous Metz. Il y subit le blocus tout au long.

Sans combattre, sans tirer un seul coup de fusil, il est partout où il se passe quelque chose. Il a l'oeil à tout, il secourt, il recueille, il apporte, il remporte et son concours est  précieux à ceux qui l'environnent. Quant aux nouvelles du dehors, il en a toujours de très sûres qu'il a prises on ne sait où et qu'il affirme avec un aplomb imperturbable. Il est aux ambulances, au camp, il commissionne, il trouve de la viande de boeuf, il découvre du sel, il sait apitoyer pour ses chers mal-ides, pour ses blessés, niais, tout de même, ne s'oublie pas. Ce n'est pas la soeur de charité ; c'est le soldat industrieux, fricoteur, gai, ficelle, mercantile et bon garçon.

Il raconte, et je le tiens pour exact, qu'au combat de Ladonchamps, il dit aux brancardiers enlevant un gros officier allemand blessé. « Quels beaux saucissons vous allez faire avec celui-là » et que le pauvre teuton, comprenant le français, leur jeta un regard angoissé.

A la capitulation, il lui fallut prendre le chemin de l'Allemagne au milieu de ses camarades qu'il encourageait toujours. Expédié comme eux dans un wagon à bestiaux, lui qui a trouvé le moyen de manger et de se soutenir alors que tous les autres sont débilités, il profite d'un arrêt du train près de Courcelles pour sauter dans le talus au moment où le train se remettait en marche. 11 essuya quelques coups de fusil inoffensifs et ce fût tout.

Mettant en oeuvre toutes les ressources de son esprit inventif dans cette vallée de la Nied qu'il connaît sur le bout du doigt pour l'avoir parcourue et exploitée, pour y avoir braconné sur terre et sur eau, il gagne le bois de Sorbey et s'éloigne de la ligne gardée par les landwehriens. Marchant la nuit, couchant le jour, tantôt dans les bois, patoisant avec les paysans qui ont tant vu et tant secouru de ces échappés, il gagne Lamarche et de là Bourges pour repartir à l'armée de la Loire où il recommença à jouer son rôle.

Il l'aurait joué longtemps, toujours insaisissable, si la paix n'était venu faire dévier le cours de ses occupations.

Libéré après la guerre, il est revenu dans son cher village, mais tout s'y transformait. Des étrangers y prenaient pied, des gendarmes, plus sévères que les anciens Pandores, parcouraient les campagnes, un vent soufflait qui emportait tout vers la France et lui, comme tant d'autres, s'est laissé déraciner. Il a abandonné Remilly et les bords de la Nied pour établir son quartier général à proximité de cette forêt de Haye qu'il se proposait d'exploiter à sa manière.

L'an dernier j'avais trouvé le pauvre vieux bien fatigué. Il lançait encore des imprécations aux Prussiens qui « lui en ont fait voir des dures mais auxquels il a joué de bons tours » ; on sentait que ses membres s'amollissaient et qu'il ne pouvait plus grand chose. Il le reconnaissait lui-même : « C'est la faute à 70, disait-il, si vous aviez couché comme moi, etc».

Il est encore venu en octobre dernier, avec son inséparable hotte, une des dernières de la Lorraine, me demander s'il me faudrait des églantiers, des pierres de roche, etc. Il avait les mains et la figure couvertes d'ecchymoses et d’écorchures encore fraîches que lui avaient, sans doute par vengeance, décoché les buissons du ravin de Belle-Fontaine furieux d'être dérangés dans leur végétation libre. Naturellement, il me fallut encore subir : « C'est la faute à 7o etc. » que je savais déjà.

Hélas ! l'hiver s'est passé et il n'est pas revenu mon vieux Champigneulles, comme je l'appelais. Un jour, que j'en manifestais mon étonnement à un autre de ses clients, j'appris qu'il était mort.Dans une circonstance où il avait trop humecté son gosier et trop conté son histoire, il s'était fait battre par ceux qui auraient dû le. défendre. Honteux de lui-même, confus - de sa faiblesse, persuadé qu'il ne pourrait plus rien à l'occasion contre ses ennemis de 70, emporté par la fièvre de l'alcool qui le minait depuis longtemps, il est allé au-devant de la vieille camarde qu'il avait nargué si souvent.

Les rangs vont s'éclaircissant parmi les acteurs du grand drame qui a bouleversé notre pays lorrain et, les uns après les autres, ils disparaissent souvent brusquement. Il avait peut-être raison, le vieux caporal Jean-Pierre : « C'est la faute à 70. »

Notes sur le 13e bataillon des Vosges

jeudi 14 février 2013, par Anne Auburtin

Source : H. Poulet, le Pays Lorrain, 1925

Notes sur le 13e bataillon des Vosges

 

Le 13e bataillon était composé de volontaires surnuméraires et des compagnies distraites des districts de Bruyères (6e bataillon), Remiremont (8e bataillon) et Darney (9e bataillon).

Le Conseil d'administration écrit du camp de Chiché, le 21 novembre 1794 (1), que « depuis sa sortie de Mayence, le 13e a toujours été en colonne agissante en Vendée, bivouaquant au milieu des campagnes, tantôt poursuivant les brigands, tantôt poursuivi par eux. Il y eut de nombreux mouvements dans les cadres ; en outre on vient de recevoir 600 nouveaux hommes. On manque de sujets qui sachent écrire.

 

Le 13e bataillon forma, le 15 juillet 1795, avec le 4e de Loir-et-Cher et le 1er bataillon du 87e de ligne la 157e demi-brigade devenue la 70e demi-brigade, le 25 décembre 1796. Le 2e bataillon, dont nous aurons l'occasion de parler plus loin, s'embarqua tout entier pour l'Irlande sous le commandement du chef de bataillon Ardouin (5 août 1798), combattit glorieusement à Castlebar avec Humbert et fut fait prisonnier avec lui à Ballinamack, le 8 septembre 1798.

 

En l'an VI, le reste de la 70e demi-brigade s'embarqua à I'lle de Ré pour prendre part à l'expédition d'Irlande sous les ordres de l'adjudant général Cortés; mais l'opération ayant échoué, elle est ramenée à Rochefort (9 octobre-10 novembre 1798). Elle combat de nouveau en Vendée pendant toute l'année 1799 où elle remporte, sous le commandement du chef de bataillon Ardouin, un succès signalé sur les Chouans au combat des Aubiers. Entre temps un détachement de 100 hommes, commandé par le lieutenant Dumolard, s'est encore embarqué à Rochefort pour une expédition secrète (25 avril 1799).

 

Passée à l'armée d'Italie, la 70e demi-brigade figure au passage du Tessin, à Turbigo (30 mai 1800), à Marengo (14 juin 1800). En 1805, elle prit part à la bataille de Trafalgar, puis devenue 70e de ligne, elle passera à l'armée d'Espagne jusqu'en 1813, s'illustrant à la bataille de Vimeiro (Portugal) (21 août 1808), à la bataille de Busaco (27 septembre 1810), au combat de Sabugal (3 avril 1811) où le colonel Lavigne sera tué à sa tête, à la bataille des Arapiles (22 juillet 1812). Tandis qu'une partie du 70e de ligne va combattre en 1813 à Bautzen et à Leipzig, à Père Champenoise et à la bataille devant Paris (30 mars 1814), le reste du régiment prend part à la retraite de Pampelune (juillet 1813), à la bataille d'Orthez (27 février 1814) et à la défense de Bayonne (14 avril 1814). Le colonel Maury, qui commande le 70e, est tué à Ligny, le 16 juin 1815 et son successeur, le colonel Uny, deux jours après, à Waterloo. A cette date, aucun des volontaires vosgiens de 1792 ne figurait plus sur les contrôles du régiment.

 

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(1) Lettre signée Doucet, commandant ; Grandgury, capitaine ; Gallois, lieutenant ; Jacqueitin, sous-lieutenant ; Marchand, sergent-major ; François, sergent ; Etienne, Barbé, Mougeot, Barnabé, volontaires. 1e frimaire, an III.

(2) Le chef de bataillon Ardouin, à la tête de 900 hommes seulement vient de remporter près des Aubiers (département des Deux-Sèvres) une victoire complète sur les Chouans au nombre de 6.000 : cinq cents ont été tués. Les blessés sont innombrables. Les Républicains ont perdu 20 hommes et n'ont eu que quarante blessés quoique le combat fut des plus opiniâtres, les combattants se prenaient aux cheveux et se poignardaient à la bayonnette. « Messager des relations extérieures », n° du 24 brumaire, an VIII.

 

 

 

Liste des vosgiens décédés tirée du registre matricule du 13e.

 

 

Ville

Date

Année

Identité et âge

 

 

Le  Mans

21 sept

1793

Charles - François Lavier- Honoré, sous-lieutenant, blessé.

 

Cholet

17 oct.

 

Jean-Joseph Petitdemenge, de Corcieux,15 ans.

 

 

 

 

Claude Mouget, de Ménarmont, 20 ans

 

 

 

 

Antoine Bregin, de Grandrupt, 23 ans.

 

 

 

 

Jean-Claude Querquin, de Bains, 20 ans.

 

 

 

 

Adrien Munier, de Gruey, 19 ans. .

 

Laval.

24 oct.

 

Valentin Lagas, de Brouvelieures,   19 ans.

 

 

 

 

Martin Baliand, de Bru, 22 ans.

 

 

 

Joseph Grandmaire, de Harsault, 19 ans.

 

 

 

 

Charles Creusot, 16 ans.

 

Dol.

22 nov.

 

Pierre-Cyprien Pernot, lieutenant, de Fontenoy-le-Château,
 30 ans.

 

 

 

 

Nicolas Chenel, de Chéniménil, 20 ans.

 

 

 

 

Pierre Ponceau.

 

 

7 déc.

 

Jacques Thiriet, de Raves, 24 ans.

 

 

 

 

Nicolas Pierrot, de Grandrupt.

 

Vihiers.

8 février

1794.

Joseph Claudet, 18 ans.

 

 

 

 

 

Joseph Petot, de Uriménil, 19 ans.

 

 

 

Charles Vallette, de Crainvilliers, 4$ ans.

 

 

 

 

Jean-Baptiste Lablanche, de Cletcy, 18 ans.

 

Cholet.

9 mars

1794.

Jean-Claude Gérard, de Harsault, 18 ans, « en allant au pillage. »

 

 

10 mars

1794.

Nicolas Grandpierre, du Clerjus, 20 ans.

 

 

 

 

 

Léopold Vauthier, de Gruey, 28 ans.

 

 

 

 

François Faron, de Gruey, 16 ans.

 

 

 

Claude Clément, de Charmois, 26 ans.

 

 

 

 

Claude Charrard, de la Haye, 19 ans.

 

 

 

 

 

Joseph Thouvenot, de la Haye, 22 ans.

 

 

 

 

Jean-Baptiste Michel, tambour, de Saulxures, 16 ans.

 

 

 

 

Claude Roussel, de Valfroicourt, 18 ans.

 

 

 

 

Michel Petitgenai, de Cornimont, 19 ans.

 

 

 

 

Lambert Claudel, de la Bresse, 19 ans

 

Argentan

18 mars

 

Blaise Sourier, sous-lieutt, 30 ans.

 

 

9 mai

 

Jean-Baptiste Humbert, 18 ans.

 

 

 

 

Hidulphe Xémard, de Harsault, 20 ans

 

Château-Sceaux

4 août

 

Joseph Jacquot, de Gerbépal, 3o ans.

 

Pont-Charron

16 sept

 

Urbain Pierre, de la Baroche, 24 ans.

 

Saint-Cyr

25 sept

 

Lahache, Jean-François, caporal, d'Epinal, blessé.

 

 

La grande peur à Metz en 1790

samedi 16 février 2013, par Anne Auburtin

Source : article de M.L. KLIPFFEL., dans "le pays Lorrain", 1925 

La « Grande Peur » à Varennes-en-Argonne, en 1789 et 1790 fut loin d'être localisée ; les archives messines nous le montrent franchissant la Meuse, se répandant avec une rapidité extraordinaire dans les villages du Pays-Haut et descendant jusqu'aux bords de la Moselle.

En 1790, cette nouvelle « terreur des brigands » se produisit dans les derniers jours de juillet et eut pour origine la crainte d'une invasion autrichienne.

En vertu de la convention, signée le 17 mai 1769, à Versailles, entre la France et l'Impératrice-Reine-Apostolique de Hongrie et relative à des rectifications de la frontière nord, il avait été reconnu à la France le droit de passage pour ses troupes dans le comté de Beaumont, à condition de ne pas y séjourner. Il n'était pas question de réciprocité à l'égard des troupes autrichiennes, celle-ci n'ayant pas sa raison d'être ; le droit reconnu à la France découlait pour elle de la possession des deux petites places de Philippeville et Marienbourg, enclavées dans les possessions autrichiennes.

Le 17 juillet 1790, le ministre de la guerre, La Tour du Pin, écrivit à M. de Bouillé, commandant dans les Évêchés, la lettre suivante :

« M. le Comte de Mercy, Mr, ambassadeur de S. M. Apostolique près le roy a demandé, au nom de son souverain, le droit de passage pour les troupes autrichiennes qui pourraient être dans le cas de traverser le territoire de France. Le passage est accordé dans le cas de nécessité à celles du Roi sur les terres de la domination autrichienne en vertu d'un traité qui assure cet avantage aux troupes des deux puissances.

L'intention de S. M., instruite de la réclamation de M. de Mercy, est, qu'en exécution de ce traité, il ne soit apporté aucun obstacle au passage des détachements autrichiens qui seraient dans le cas de traverser le territoire de France sur la frontière du Luxembourg pour se rendre dans les provinces belgiques adjacentes.

Vous voudrez bien, en conséquence, et lorsque vous serez officiellement requis, donner des ordres pour assurer le libre passage de ces troupes, en prenant toutefois les précautions que la prudence exige pour qu'elles ne commettent aucun désordre pendant leur route sur les terres de France. »

En conséquence, M. de Bouillé transmit les ordres nécessaires aux commandants de places frontières de son commandement.

La nouvelle se répandit dans la région et, passant de bouche en bouche, se déforma : il ne fut plus question de passage, mais d'une invasion des troupes autrichiennes ; les événements politiques dont la France était alors le théâtre expliquent parfaitement cette transformation.

Le 29 juillet, la municipalité de Metz, ayant reçu de Thionville, copie de la lettre de M. de Bouillé au commandant de cette place, fut très surprise et écrivit à M. de Bouillé, lui témoignant son étonnement de n'avoir pas été mise au courant de cette affaire, lui rappelant que l'article 3 du décret du 28 février I790 interdisait l'entrée du royaume aux troupes étrangères, sans autorisation spéciale du pouvoir législatif.

M. de Bouillé répondit aussitôt en communiquant la lettre du ministre de la guerre, en faisant remarquer que Metz n'était pas place frontière et n'était pas susceptible d'être touchée par le passage éventuel des Autrichiens.

Non rassurée, la municipalité décida d'en écrire immédiatement aux députés de la ville à l'Assemblée nationale et arrêta que jusqu'à ce que l'Assemblée nationale ait fait connaître ses intentions à cet égard, dans la forme par elle prescrite, le corps municipal s'opposera, par tous les moyens qui sont en son pouvoir, à l'exécution de l'ordre du ministre et à l'entrée de toute espèce de troupes étrangères dans le département.

« Invite toutes les municipalités des villes et villages frontières, aux quelles copie imprimée de la présente délibération sera adressée, à unir leurs efforts à ceux du corps municipal de Metz pour s'opposer à la dite entrée et pour maintenir l'exécution pure et simple des décrets de l'Assemblée générale et notamment celui du 28 février.

« Ordonne enfin qu'une autre copie collationnée de la présente sera adressée dans le jour à M. de Bouillé pour lui servir de réquisition expresse de se conformer littéralement audit décret. »

Dans la lettre aux députés, la municipalité demandait à l'Assemblée nationale « d'aviser aux moyens de prévenir le mal que les peuples de la frontière redoutent, ou de tranquilliser les esprits si l'introduction des troupes autrichiennes en France, n'a rien de menaçant pour notre liberté. »

L'Assemblée nationale avait déjà été saisie de la question par le Directoire du département des Ardennes où l'émotion était vive ; des explications furent demandées aux ministres de la guerre, La Tour du Pin, et des affaires étrangères, de Montmorin.

Ceux-ci répondirent avoir, dans la circonstance, conformément aux ordres du roi, simplement fait preuve de courtoisie à l'égard d'un pays voisin et n'avoir jamais pensé que l'autorisation accordée put être considérée comme une introduction de troupes étrangères en France; que d'ailleurs aucune troupe n'avait franchi la frontière et vraisemblablement aucune ne le ferait, la demande de passage ayant été faite uniquement en prévision d'une éventualité justifiée par les troubles régnants alors en Belgique. M. La Tour du Pin avouait avoir, en cette affaire, complètement oublié le décret du 28 février.

Les explications ministérielles furent admises et l'Assemblée nationale rendit un décret rappelant celui du 28 février, annulant les ordres donnés par le ministre de la guerre, réservant sa décision pour le cas présent « lorsqu'elle aura connaissance du nombre de troupes, des différentes espèces d'armes et attirails de guerre, de l'ordre de leur marche et de l'objet de leur destination. » En outre, l'Assemblée invitait le roi à veiller à la sécurité des frontières, à la tenir au courant des demandes d'armes faites par les municipalités de ces régions et à hâter la fabrication des armes et munitions nécessaires.

En envoyant ce décret, M. de Bouillé annonçait à la municipalité que, bien que le décret ne fut pas encore sanctionné par le roi, il avait prescrit aux commandants des places frontières de refuser, jusqu'à nouvel ordre, l'entrée du territoire aux troupes étrangères si elles se présentaient.

De son côté, le conseil d'administration de la garde nationale de Metz n'était pas resté inactif. Le 30, son colonel-général, du Teil, avait communiqué à la municipalité :

1.Une délibération prise le 27 de ce mois par le conseil général de la commune de la ville de Longwy portant entre autres choses, réquisition aux gardes nationales de son district et des districts voisins de se réunir pour repousser par la force les troupes autrichiennes qui tenteraient d'entrer dans le royaume et jusqu'à ce que l'Assemblée nationale ait fait connaître son intention.

2.Une lettre invitative de la garde nationale de Longwy à la garde nationale de Metz.

3.Un projet de disposition à faire afin de tenir un détachement de 500 hommes de la garde nationale de Metz prêt à partir au premier signal pour se porter partout où son assistance sera jugée nécessaire. »

Le corps municipal approuva le projet et décida de demander à M. de Bouillé « de joindre au détachement de 500 hommes de la garde nationale le double de troupes de ligne qui seront principalement chargées de se réunir aux dites gardes nationales pour cet objet ; de faire fournir un nombre convenable de pièces de canon et d'attacher à leur service autant d'officiers, sous-officiers et soldats d'artillerie qu'il sera nécessaire. » Et elle ajoute : « Plein de la plus entière confiance dans la valeur, dans le patriotisme et dans les talents militaires du colonel général de la garde nationale, désire qu'il se mette à la tête du détachement national pour en diriger et ordonner les mouvements et que le commandement du détachement des troupes de ligne lui soit également confié, de quoi M. de Bouillé sera particulièrement prié. »

Lorsque la municipalité reçut, le 31, le décret du 28, qui eut dû la tranquilliser, elle continua cependant « les préparatifs et approvisionnements nécessaires en armes, poudre, balles, canons et autres munitions, pour mettre les gardes nationales du département en état de faire respecter le territoire de l'empire français, de maintenir la Constitution et d'assurer la tranquillité dans les cas où elles en seraient requises. »

Elle profita de cette circonstance pour essayer de se faire rendre le magasin à poudre de la Grève, propriété de la ville, sous prétexte d'y déposer ses munitions ; mais M. de Bouillé le déclara indispensable au service militaire.

Le 3 août, quatre officiers municipaux de Thionville vinrent s'aboucher avec leurs collègues messins, en vue de concerter leur action, le cas échéant, conformément à l'invitation de la ville de Longwy, dont il a été question plus haut; on leur remit copie des délibérations prises à ce sujet.

Le 5, M. de Bouillé mit la municipalité au courant des dispositions prises par lui pour garder la frontière ; malheureusement, il annonçait « que pour la sureté de la province, il lui fallait 50.000 hommes, qu'il n'en avait que 36.000, qu'il allait les disposer de la manière la plus convenable, mais qu'il comptait beaucoup sur les secours et l'exemple des gardes nationales pour donner l'émulation aux troupes de ligne, qu'il engageait à suivre le projet de former dans la garde nationale une compagnie d'artillerie et fournirait tous les secours dont on pourrait avoir besoin, tant en armes et munitions qu'en instructeurs. »

Ces nouvelles n'étaient pas faites pour rassurer les Messins et, juste à ce moment, apparaissent les « brigands ».

Nous transcrivons textuellement le registre des délibérations :

?Un homme qui s'était dit greffier de la municipalité de Châtel-Saint-Germain est venu annoncer de la part de sa communauté et municipalité sur l'avis donné par M. Goussaud, de Montigny, que les ennemis étaient dans les environs de Montigny et Amanvillers et qu'elles demandaient du secours.

?Le sieur Mathieu, de Vernèville est venu dire que les moissons venaient d'y être incendiées, que le piquet de Salm-Salm, établi au village de Montigny-la Grange, s'y était rendu.

En conséquence de ces deux rapports, il a été donné une réquisition à M. Bouillé pour envoyer de la cavalerie sur les lieux à l'instant même et une autre au colonel-général de la Garde Nationale pour la tenir prête.

?A 6 heures, lecture a été faite d'une délibération de Sainte-Marie-aux-Chênes portant que les brigands ravagent et incendient les moissons, mais dont les porteurs ont déclaré ainsi que les précédents qu'ils n'avaient rien vu par eux-mêmes...

?La municipalité de Rozerieulles est venu demander des armes à M. Bouillé et ses députés dirent que les ennemis étaient aux environs, comme les porteurs étaient miliciens l'on n'a pas ajouté foi à leur dire.

?M. Diêche, aide-de-camp, est venu au nom de l'État-major de la Garde Nationale demander des chevaux pour pouvoir se transporter où le service les appellerait, mais, les détachements de cavalerie étant partis, on a pensé qu'il convenait d'attendre leur retour.

?Lecture a été faite d'une délibération de Pierrevillers contenant les expressions des mêmes inquiétudes que les précédentes, mais dont les porteurs n'ont rien vu.

?Il s'est présenté un député de Saint-Privat-la-Montagne qui n'avait rien vu, mais qui assurait que le village des Paroches (lire Baroches, 4 km S.-O. de Briey) était en flammes, que le tambour-major de Hatrize en avait donné la nouvelle à Sainte-Marie-aux-Chênes.

?Trois députés de Semecourt sont venus demander des armes.

?M. Maclot, colonel de la garde nationale de Ville-sur-Yron, a dit que le matin il lui était arrivé un exprès du maire de Friauville pour lui dire que le village était en flammes, que son propre domestique y avait été à 9 heures du matin et n'avait rien vu ; que l'alarme était vive, mais qu'il ne la croyait pas fondée, que, néanmoins, il venait demander main-forte à M. Bouillé au nom de la municipalité. Il a ajouté qu'il avait envoyé de ses gardes â Mars-la-Tour prévenir de l'alarme sans en être sûr.

?A 7 heures et demie, un garde national de Jarny est venu au nom de la municipalité demander des armes pour leur sûreté quoiqu'il n'ait rien vu

On remarquera l'unanimité des témoins : « ils n'ont rien vu. » .

L'émotion paraît d'ailleurs s'être calmée assez rapidement. Le 7 août, la municipalité, écrivant aux députés à Paris, leur disait, après avoir parlé des troubles survenus à Metz du fait des miliciens : « A tant de commotions ont succédé de vives inquiétudes et des alarmes sur une invasion qu'on supposait des troupes étrangères dans la province et sur les dégâts qu'elles commettaient en saccageant et portant le feu dans les moissons. Toutes nos troupes ont été obligées de passer la nuit sous les armes et MM. de Bouillé et Périn, procureur de la commune, n'ont pas un moment balancé à partir pour vérifier les faits par eux-mêmes et après avoir parcouru, toute la nuit, les environs, ils sont rentrés le lendemain presqu'au jour et nous ont désabusé des faux bruits qu'on avait affecté de répandre ».

Ainsi s'évanouit cette « grande peur ». Une chose lui survécut cependant ; c'est le détachement de 500 gardes nationaux de Metz, toujours prêts à marcher.

Les gardes nationales de Conflans et Briey avaient offert à celle de Metz le concours de 200 des leurs en cas de besoin, les Messins leur répondirent, le 28 août, par une adresse où ils disaient :

« Nous acceptons, chers frères, avec une joie qui n'a pas de mesure, l'offre que vous nous faites de marcher avec nous au premier signal de danger ; si quelques bruits fondés parviennent jusqu'à nous, vous en serez bientôt avertis et nous courrons ensemble à l'ennemi pour le combattre, le vaincre ou mourir. »

« Nous vous engageons à exercer vos volontaires et à les accoutumer à la discipline et à l'ordre, sans lesquels le courage est inutile. »

« Nous devons vous informer que l'arrêté postérieur que nous avons pris relativement au détachement de 500 volontaires tirés parmi nous : en cas d'émeute dans nos murs en cas de trouble au dehors, ils seront toujours les premiers à marcher à la réquisition du corps municipal et sous les ordres de notre général. C'est en voyant le danger de prés que l'on se forme à le braver ».

Ce détachement prêt à marcher « en cas de trouble au dehors » n'attendit pas longtemps l'occasion « de braver le danger ». Le lendemain, 29 août, il était mis en réquisition et, le 30, se mettait en route pour participer, sous les ordres de M. de Bouillé, à la répression de l'insurrection de la garnison de Nancy.

Une nuit de garde dans les Vosges en 1897

mardi 6 mai 2014, par Anne Auburtin

Article tiré de la revue Le pays Lorrain, 1909, et écrit par H. Lebrun, instituteur


Or donc, en 1897 en qualité de maréchal-des-logis d'artillerie, je pris part à des manœuvres dans les montagnes des Vosges.

Un soir, dès la rentrée au cantonnement, je fus désigné pour commander le poste de police établi, suivant les règlements militaires dans chaque localité où séjourne de la troupe. L'officier de jour ayant demandé au maire de l'endroit s'il disposait d'un local convenable pour y établir ledit poste, celui-ci répondit affirmativement, avec assurance et me conduisit devant une bâtisse délabrée, d'aspect lamentable.
 C'est-là me dit-il, et vous y serez très bien Puis il s'en fut dignement, comme il convient à un représentant de l'administration imbu de l'importance de ses fonctions.
Peu rassuré, je m'avançai vers la baraque, mais je m'arrêtai sur le seuil, médusé. Ayant recouvré la perception exacte des choses, je fis un bond en arrière tout en me bouchant les narines. Horreur!!!1 Le " local convenable" était un vulgaire poulailler, non point même un poulailler de ferme bien tenue, mais un hideux poulailler de campagne, où rien ne manquait, ni les traverses horizontales servant de perchoir aux habitants du  local ni les nids en paille où elles déposent leurs oeufs, ni surtout les nombreuses et volumineuses traces de leur séjour en ce lieu, amassées là sans doute depuis de longues années. Et, suivant l'habitude, on n'avait pas manqué d'y installer des clapiers où de gras lapins attendaient paisiblement l'heure de leur conversion en savoureuses gibelottes. Et il se dégageait de tout cela une odeur  dont vous ne pouvez que faiblement vous faire une idée.

 Oh oui nous y serons très bien dis-je à mes hommes en répétant ironiquement les paroles de Môssieu le Maire.

Inutile d'ajouter que personne ne s'installa dans le  local  et que je passai les heures de garde à faire mélancoliquement les cent pas devant la baraque, en songeant à la nuit suivante où je m'étendrais avec délices dans le foin parfumé. Et je fus encore obligé de surveiller du coin de J'œil mes lascars, qui ne parlaient de rien moins, pour améliorer leur ordinaire, que de tordre le cou à quelques-unes de ces inoffensives bestioles qui nous regardaient d'un oeil ahuri, toutes stupéfaites du quasi-envahissement de leur domicile.

Et voilà l'histoire de ma garde à V. dans les Vosges, le 14 septembre de l'an de grâce 1897. H. LEBRUN,