généalogie et histoires lorraines

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Lanternottes (feux follets)

lundi 1 juillet 2013, par Anne Auburtin

Source : tiré de l'Histoire de la ville et du pays de Gorze, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, Jean-Baptiste NIMSGERN, éditeurs BORRANI et DROZ, 1853

feu_follet.JPGLes lanternottes ou feux follets sont des exhalaisons enflammées qui apparaissent le plus souvent dans les cimetières, et s'échappent du sein de la terre, échauffée par les ardeurs de l'été. Dans les longues nuits de l'Avent, ces flammes roulent quelquefois vers les lieux bas et les marécages. Olaüs Magnus dit que les voyageurs et les bergers de son temps rencontraient des esprits follets qui brûlaient tellement l'endroit où ils passaient, qu'on n'y voyait plus croître ni herbes, ni verdure.

Des bruits étranges circulent dans le pays sur ces lueurs fugitives qui se montrent fréquemment dans les parages du ruisseau de la Gorzia, entre Gorze et Novéant. Au dire des bonnes gens, ce sont autant d'esprits malins, de lutins et de farfadets qui tendent des pièges au voyageur égaré, ébloui par leur éclat, et qui, s'il prend pour guide leur lumière trompeuse, est entraîné dans les eaux, conduit au précipice, ou perdu dans les sombres détours des forêts. On les voit errer sur le ruisseau de la Gorzia, descendre et remonter capricieusement le courant, quitter la rive et courir la campagne pour revenir ensuite dans leur humide séjour.

On rapportait à ce sujet, il y a une vingtaine d'années, une aventure effroyable. Un jeune homme, revenant de Gorze, pendant une nuit bien noire, avait été surpris en chemin par un violent orage. Seul, sans abri sur une route fangeuse et mal famée, il conçut bientôt une terreur profonde, confirmée par l'événement. Dans le lointain, au fond des masses noires amoncelées devant lai, une lumière semblable à celle d'un vaste flambeau, et allant toujours grossissant, apparut au voyageur, qui entendit en même temps plusieurs voix éclater à sa gauche. Peu d'instants après, il distingua un char enflammé, accourant à lui et conduit par des bouviers qui lui crièrent à plusieurs reprises : prends garde à toi ! Le jeune homme, épouvanté et confondu par ce prodige, prend la fuite, et tandis qu'il court à toutes jambes pensant ainsi échapper au péril, il se retourne pour examiner si l'objet de sa frayeur a disparu. Vain espoir ! plus il court, plus le char le serre de près. Enfin, après une heure de course, il arrive en se recommandant à Dieu de toutes ses forces, à la porte d'une église. En présence du lieu saint, le char infernal s'engloutit aussitôt dans la terre, au grand soulagement du voyageur, dont les cheveux hérissés et la pâleur mortelle attestaient encore, au lever de l'aurore, les transes de cette affreuse nuit. Cette vision était, selon quelques-uns, le présage d'une grande peste : l'épidémie de choléra de 1832 qui, depuis; exerça ses ravages dans la contrée, les avait confirmés dans cet opinion.

Plus anciennement encore, c'était une famille éplorée dont le soutien gémissait dans les cachots de la Convention et attendait, d'un jour à l'autre, l'arrêt qui devait trancher le fil de ses jours. Le reste de cette famille se composait d'une mère et de sa fille, toutes deux réfugiées à Gorze. Un mois environ s'était écoulé depuis l'emprisonnement du père, lorsque ces deux personnes aperçurent, vers minuit, un follet qui courait et gambadait dans leur chambre. Cette lumière soudaine au milieu de profondes ténèbres les plongea dans une grande épouvante. Néanmoins, la mère eut assez de force pour se lever et allumer sa lampe. Aussitôt la chambre fut éclairée comme en plein midi, et cette merveilleuse clarté se prolongea pendant une heure entière. Après avoir passé la nuit dans des angoisses inexprimables, les deux affligées coururent confier la chose à un vénérable ecclésiastique qui, proscrit lui-même, habitait secrètement une modeste chaumière au village de Novéant, et était très versé dans la science des esprits. L'abbé, après quelque réflexion et une courte prière, rassura les dames et leur annonça qu'à l'heure même le prisonnier était mis en liberté. Ce qui était vrai : le lendemain, le père de famille était rendu à leur tendresse, et la famille proscrite regagnait ses pénates.

En général, la croyance populaire veut que les follets annoncent le malheur aux gens heureux et le bonheur aux malheureux, ce qui donnerait alors quelque poids à cette maxime philosophique de Sénèque : « Espère quand ta misère est au comble; tremble au faite de la grandeur. »

Les Pâques du père Mathieu (récit)

jeudi 17 avril 2014, par Anne Auburtin

Article tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1909 écrit par Anatole GEORGIN.

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Oncourt est un petit village enfoncé sur l'Avière, cet affluent de la Moselle, dont la  vallée servit à l'écoulement des eaux du réservoir de Bouzey, quand la digue, de sinistre mémoire, creva subitement, dans une nuit de mai en l'année 1895. ·

Le père Mathieu habitait, avec ses enfants, une grosse maison paysanne de ce village. Ce vieux lorrain avait passé gaillardement la soixantaine. On le rencontrait allant par les chemins, la jambe ferme, les épaules solides portant une tête droite où pétillaient de gaieté deux yeux malicieux.

C'était un bon vieux, accueillant, hospitalier, aimant et recherchant la compagnie. Il avait le coeur sur la main , et, sa mémoire, servait à égayer ses hôtes aux souvenirs d'une joyeuse jeunesse. Car il avait été jeune, n'en doutez point; et le gars, dans le temps passé, s'il était le premier au travail, ne laissait à personne le soin de jouir du frais printemps. Il en avait gardé une douce indulgence de vieillard qui sort de la vie comme d'un banquet. Que diable 1 On n'a pas vingt ans toute sa vie. Il faut en profiter et une fois passé cet âge heureux, se résigner sans peine.

Hélas ce qui nous plaisait chez lui, à nous autres, jeunes gens, était sévèrement jugé par les dévotes du pays.

"Jésus Maria ! Père Mathieu; vous ne serez donc toujours qu'un mécréant. Si vous ne devriez pas rougir de vos péchés, au lieu de les redire à tous ces cochenots là". Y feront toujours assez de mal par eux. Au lieu de  "leur y donner le bon exemple! " Et de dessous les camisoles grises s'exhalait un soupir, tandis que des yeux blancs semblaient prêts à s'envoler sous les bonnets tuyautés.

A vrai dire, je soupçonne le vieux de l'avoir été un brin, mécréant. Il ne raillait pas les pratiques religieuses, mais ses histoires de clocher trahissait l'âpre sel gaulois. Mais aussi, c'était bien un peu la faute du clergé. Il n'y a point de curé à Oncourt; et le curé du village voisin n'y, vient qu'une fois la, semaine et le dimanche, chanter  la messe. Ceci est la cause d'une aventure du pére Mathieu, qu'il nous conta, un soir d'hiver à la veillée. Dans la cuisine, bâtie sur le patron des vieilles maisons lorraines, l'ouverture de la cheminée est un grand'trou creusé au plafond dans un coin et qui occupe le quart de la pièce. Le coin de la cheminée est occupé par une lourde chaudière de fonte, qui sert à la cuisson des pommes de terre destinées à la nourriture des porcs. Le four s'ouvre encore sous le manteau de la cheminée, de telle sorte que le foyer est réduit à des dimensions ordinaires. Dans l'âtre croulaient des billes de bois dont la fumée montait en glissant sur les bandes de lard, provision de l'année. Le père Mathieu, assis dans un fauteuil de paille, avait retiré ses sabots et présentait à la flamme ses pieds protégés seulement de chaussettes. Nous nous tenions à ses côtés sur des escabeaux. Le long d'une table massive posée en avant du dressoir, des femmes raccomodaient sur des bancs, à la lueur d'une lampe de cuivre dont la flamme vacillait au moindre souffle.

Ce soir-là, le père Mathieu fit déguster à,ses hôtes un petit vin gris de pays, une de ses récoltes, car il possédait une vigne aux environs, sur la côte de Saint-Vallier. Il dit "C'est du quatre-vingt-treize. II est bon " Après un instant de silence, il ajouta "Mais j'en ai bu de meilleur chez le curé de Chavelot, il y a « des fois » quarante ans."

Nous devinâmes qu'il avait quelque histoire sur le bout de la langue et nous lui criâmes: "Oh père Mathieu. Contez-nous ça."

Le vieux se renversa dans son fauteuil, fit claquer sa langue en souriant d'un revers de main il ajusta, sur ses mèches blanches, sa casquette de drap noir aux formes rigides et commença.

"J'étais dans mes vingt ans. Quasimodo passé, je n'avais pas encore fait « mes Pâques ». La mère me tourmentait. Ma foi, un jour, j'allai à Épinal. Parti de bon matin, à pied, naturellement, j'arrivai au faubourg de Nancy après deux heures de marche. j'avisai l'enseigne du marchand de vins, chez qui nous mettions la voiture, les jours de foire. C'est démoli, tout cela, aujourd'hui. On a rebâti là-dessus. La marche, ça creuse, vous savez. J'entrai donc. Il y avait des charretiers qui déjeunaient. Je demandai du pain, du fromage et du vin. On me servit je mangeai. Quand j'eus fini, un charretier m'appela Hé dis donc, le paysan, joues-tu aux quilles ? Va pour les quilles Il y avait un jeu derrière. On se mit en train. On fit une partie, puis deux, puis trois. Je ne pensais plus à Dieu ni à diable je gagnais, je gagnais. Si bien que je ne m'apercevais pas que ce n'étaient plus les mêmes joueurs qu'au commencement. Les voituriers étaient partis. Des paysans, comme moi les avaient. remplacés. Je jouais toujours et je gagnais toujours.

Les boules roulaient, les quilles tombaient. La matinée se passa. A midi, je pensai "Tiens, tu n'as pas été te confesser. Enfin, c'est pas tout-ça, faut manger."  Il restait là trois ou quatre joueurs qui perdaient. Nous nous payâmes un bon dîner. Dans. ce temps-là, vous. savez, on mangeait, bien, pour pas cher. Tenez, il y avait le grand' Camille, de Mazelay, celui qui était maire, qui vendait du foin à la troupe. Il est mort maintenant. Il y avait aussi le père Polyte, de Damas. IL était jeune dans ce temps-là. Tout ça c'est mort aujourd'hui." Le père Mathieu eut un tremblement dans la voix. Après une minute d'émotion, il reprit

"Enfin, on a mangé, on a bu tout l'après-midi. Sur le coup de cinq heures, on se sépara, bons amis. Mais voilà je ne m'étais pas confessé. C'est pas tout ça, que je pensai. Qu'est-ce que va, dire la mère? Ben, tant pis. Ça sera pour une aut'fois. C'est loin de l'église le faubourg de Nancy, Je ne voyais point de curés par là. Ma foi, je m'en suis revenu, gros Jean comme devant.

 En passant à Chavelot, je me dis "Si j'allais me confesser au curé de Chavelot. Ça sera la toute même chose". Sitôt dit, sitôt fait j'y allai.

- Bonjour, Monsieur le Curé.

- Bonjour, mon ami. Je viens me confesser.

- Entrez, mon ami, entrez.

J'entre, je lui dis qui j'étais, naturellement.

- Oh les Mathieu c'est une bonne famille d'Oncourt, une bonne famille, les Mathieu Oui, je sais, je connais. Vous avez bien fait de penser à moi.

Je me confesse. Bon, quand ça été fini, il me fit « Voyons, vous n'allez pas repartir comme ça. Catherine apporte voir des verres. »

Il alla chercher une bouteille à la cave. C'était du blanc. Oh du vin Je ne vous dis que ça. C'est la meilleure bouteille que j'aie jamais bue. Et pourtant, j'en ai bu du bon. C'était d'un doux ! Ça vous coulait dans les veines!  Oh le bon' vin ! le bon curé!

Vous pensez, si, en descendant la côte, j'étais bien disposé Depuis le matin que je buvais, c'est le cas de le dire sans arrêter, la tête me tournait un peu. J'avais des idées de derrière la caboche

En entrant à Thaon  -  c'était pas le gros Thaon d'à "c't'heure", non, un tout petit village mais je vous parle d'avant la guerre -  en y entrant, voilà que je pense Si j'allais encore. me confesser. P'tét' bien qu'on me baillera encore à boire.

Moi, tout brave, j'entre à la cure.

- Bonjour, Monsieur le Curé.

- Bonjour, mon ami. Vous désirez ?

- Je voudrais me confesser, Monsieur le Curé, je suis d'Oncourt, vois.

- Ah bien, tout, de suite, mon enfant, tout de suite.

 Ma foi, je me confesse. Après il me dit « Vous n'allez pas vous en retourner comme ça" Il hole  sa servante, et il me paye encore un verre.

Ce n'était plus si bon qu'à Chavelot.. Mais c'était bon, quand même. Ah ce n'est plus aujourd'hui que les curés ont de si bon vin. Ça ne fait rien, je m'étais confessé deux fois, et j'avais bu du vin, ce qui s'appelle du vin. Ce que vous buvez, lâ, c'est de la piquette à côté.

Vous pensez que je n'étais pas en avance, quand je suis arrivé chez nous. La mère m'attendait tout en colère. « Où qu'ta été,feignant T'en fais point de l'autre. » Je lui racontai mon voyage. Ce coup-là, ça plus été fini.

- Sainte Mère de Dieu C'est y possible !  Qué malheur d'avoir un  gochenot pareil ! Si c'est pas pitié !

De c't'affaire, je ne suis plus allé à confesse que pour mon mariage. Mais je n'ai jamais plus goûté le vin du curé de Chavelot. Jamais !"

Le père Mathieu avait fini son histoire. C'est à cette veillée, c'est à cette histoire, c'est à lui que je pense. Il n'y a plus guère aujourd'hui de bons vieux comme lui. Ceux, dont les cheveux blanchissent, dont le dos se voûte, sont de petits ratatinés, usés avant l'âge, et qui n'ont su dans la vie, s'amuser ni travailler, et qui sont méchants.

Bon père Mathieu

Anatole GEORGIN.