généalogie et histoires lorraines

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Category US, COUTUMES ET EVENEMENTS › Sorcellerie en Lorraine

Pour quelles raisons la Lorraine connut-elles tant de sorciers et sorcières à la fin du XVI° siècle, bien plus qu'ailleurs ? Pourquoi Nicolas Rémy fut-il un procureur si implacable ?

Ce fut une période difficile de l'histoire de la Lorraine.

Des documents sur le web :

Fil des billets - Fil des commentaires

Une sorcières brulée à Senones

mercredi 9 janvier 2013, par Anne Auburtin

Sources : : Annales de l'Est et du Nord : revue trimestrielle / publiée sous la direction des Facultés des Lettres des Universités de Nancy et de Lille - 1906

C'était en 1482, année au cours de laquelle peu d'évènements célèbres se sont passés — précédant celle qui a vu naître Luther et mourir Louis XI.


Il parvint aux oreilles du prieur de l'abbaye de Senones qu'une femme de Ménil se livrait aux triaige et genocherie et qu'elle était accusée de sorcellerie.


Cette femme, qui se nommait Idatte, épouse de Colin Paternostre, fut appréhendée et enfermée dans les prisons de l'abbaye de Senones.


Les faits à la charge de la détenue ayant été trouvés suffisants par le prieur et l'abbé, ceux-ci firent venir un inquisiteur de la Foi qui l'interrogea et entendit plusieurs témoins contre elle.

Je me demande si le mari Colin était au nombre de ces témoins. Cela devait être. Et si dans sa déposition il a témoigné pour ou contre son épouse. Il est certain que si Idatte allait au sabbat, elle devait quitter souvent la couche maritale et ne pouvait le faire et se rendre sur la montagne d'Orthomont, à cheval sur un balai, sans que son époux ne puisse s'en apercevoir.
Le pauvre Colin devait connaître les égarements et les turpitudes de sa femme, et je suppose qu'étant terrorisé par elle il a dû, lorsque celle-ci a été hors d'état de lui nuire, raconter ses déboires à l'inquisiteur. Ou, aimait-il bien sa sorcière et y a-t-il, le plus possible, atténué les charges qui pesaient sur elle. C'est grand dommage que la chronique soit muette à ce sujet.
Quoiqu'il en soit, l'inquisiteur fit son procès à dame Idatte ou plutôt fit un réquisitoire qu'il lut publiquement en chaire, la déclarant convaincue de culpabilité suivant sa propre confession et les témoignages entendus.


Ceci fait, le maire et les officiers de l'abbé conduisirent la coupable sur une pierre ronde au-dessus et à côté du grand chemin, dans l'abbaye, et la livrèrent à Jean du Puy, prévôt du comte de Salm voué de l'abbaye, pour que celui-ci fasse rendre justice. Ensuite Idatte fut menée devant le portail de l'église où le prévôt séant au siège de justice, accompagné de plusieurs autres officiers, ordonna à tous les sujets de l'abbaye et à ceux du comté de Salm qui étaient présents, de statuer sur le cas de l'inculpée.


Comme on le voit, c'était la vraie justice populaire.


Les assistants s'étant écartés et ayant discuté longuement et opiné rendirent et prononcèrent leur jugement, dont lecture fut faite à l'accusée par Ferri le Masson, de Senones, à ce commis.
Ce jugement, rendu le 26 août 1482, dit : Que la nommée Idatte, pour les choses contenues en son procès et attendu sa confession pour les choses de triaige, genocherie et matières contre la sainte Foy catholique et les commandements de notre sainte Mère l’Église, qu'elle connue crimineuse avec son corps devait bien être arse, brûlée et fulminée ; et pour cette cause tous ses héritages avec toutes leurs appartenances, selon les anciennes chroniques et selon le droit des anciennes et louables coutumes en tels cas observées de teins immémorial, étaient enchus et confisqués et devaient appartenir aux dits seigneurs, abbé et couvent de Senones comme seigneurs à cause de leur monastère et tous ses biens, meubles devaient pareillement appartenir aux dits seigneurs comtes de Salm comme avoui:s du dit monastère et Val de Senones. »


Dom Calmet en relatant ces faits peu connus dans l'Histoire de la Lorraine, ajoute : Mais dans tout ceci je ne vois aucun fait particulier, ni aucune preuve de la prétendue sorcellerie de cette malheureuse. En fait, la chronique ne donne rien de plus et ne relate aucune des choses qui ont servi de base à l'accusation et au jugement.


Mais Colin Paternostre qui perd sa femme brùlée vive et voit ses biens confisqués lorsque peut-être il avait songé en hériter, n'est-il pas un peu à plaindre A-t-il pu seulement recueillir les cendres de sa sorcière épouse ? C'est peu probable.

A. PELINGRE.

Antoine Grevillon sorcier et devin

mardi 15 janvier 2013, par Anne Auburtin

Le Pays lorrain : revue régionale bi-mensuelle illustrée / dir. Charles Sadoul 1904 - article de Charles Sadoul

ANTOINE GREVILLON :  Sorcier et devin au Val de Ramonchamp, brûlé à Arches, en 1625.


Dans toute l'Europe occidentale, au XVI° siècle et jusqu'au milieu du XVII°, on vit une multitude de gens avouer des relations avec le Démon, qui, leur ayant fourni des moyens de nuire aux hommes et aux bêtes, les assemblait dans des sabbats. Il y eut hi une véritable épidémie de sorcellerie, qui forme un des plus curieux épisodes de l'histoire des peuples.


Les historiens ont disserté sur celle-ci, chacun selon leurs croyances ou leurs passions. La contagion n'épargna pas notre Lorraine. Elle y coïncida avec la période brillante du règne de Charles III. A ce moment, un grand nombre de sorciers furent brulés vifs ou étranglés sur le bucher.


Il est impossible de donner même approximativement, le chiffre des sorciers exécutés chez nous. Nicolas Remy dans sa Démolomatrie, parle de 900. Dumont, dans sa Justice Criminelle, en donne une liste de 750 environ. D'après les recherches faites aux seules Archives de Meurthe-et-Moselle, nous avons pu la doubler, et notre enquête est loin d'être terminée.
Presque tous les auteurs qui ont écrit sur la sorcellerie en Lorraine, se sont bornés à copier les assertions de Dumont et à reproduire ses documents, sans chercher à vérifier si celui-ci, qui ne cite jamais ses sources, ne s'est pas trompé . Cependant nous possédons sur ces questions des documents nombreux. Nicolas Remy dans un latin barbare, emphatique et naïf tout à la fois, nous donne le témoignage précieux d'un acteur du drame. Les Archives de nos trois départements lorrains, principalement celles de Meurthe-et-Moselle, sont une mine inépuisable. A Nancy, on trouve peut-être plus d'un millier de procédures, et les livres de compte des receveurs ducaux et seigneuriaux, fournissent une quantité de renseignements.


Les procédures sont généralement peu amusantes ; écrites en petite gothique embrouillée et fort difficiles à déchiffrer, elles se ressemblent presque toutes. Rarement un détail de moeurs piquant, la mention d'un remède bizarre ou d'une coutume singulière, vient réveiller l'attention du chercheur, qui se rebute vite de cette fastidieuse étude. Ce serait oeuvre de patience, que d'entreprendre le dépouillement utile de ces procédures.


Au milieu de ces pièces ennuyeuses, nous en avons trouvé une qui nous a semblé intéressante comme très différente des autres. C'est celle faite à l'encontre d'Antoine Grevillon, médecin populaire et personnage singulier, qui fut brûlé à Arches en 1625. En un langage naïf et savoureux, elle nous rapporte les aventures plus que singulières d'un pauvre hère, ancien soldat, ayant reçu au fameux siège d'Ostende de 1601, un coup d'épée qui dut lui déranger les idées. Ces aventures nous ont paru dignes de sortir de la poussière des archives, comme racontant un curieux incident des poursuites contre les sorciers, en même temps qu'elles renseignent sur la vie et les moeurs de nos paysans de la montagne vosgienne au XVII° siècle.


Il est nécessaire, avant de la transcrire ici, de fournir quelques notions très succinctes sur la façon dont étaient jugés les sorciers.


En Lorraine, à l'époque qui nous occupe, l'Inquisition n'eut jamais à intervenir contre eux. Dans quelques rares procès du XV° siècle, on constate la présence d'un inquisiteur de la foi, mais au XVI° siècle il n'en est plus question, et les sorciers sont jugés comme les autres criminels, par les justices ordinaires. Ces justices étaient composées de façons diverses, et comme elles avaient été établies non par des lois, mais par la coutume, leur organisation variait de villages en villages.


A leur tête était placé, dans chaque ressort ou justice, un fonctionnaire qui s'appelait prévôt, maire ou mayeur, suivant les cas. Ce chef de justice était assisté de plusieurs échevins qui, comme lui, étaient nommés de diverses façons : tantôt par le duc ou le seigneur, tantôt par le vote des justiciables ou sur leur présentation. Quelquefois même, et il semble que ce fut partout au moyen âge, la communauté tout entière était consultée et jugeait avec les gens de justice. Cela persista notamment au XVII° siècle à Etival, au Val-de-Villé, à Remiremont, à Arches, etc. La compétence de ces justices locales était très variable; au criminel, quelques-unes ne pouvaient connaitre que de petits délits, mais presque toutes statuant en dernier ressort sur les matières de haute justice, condamnaient à mort ou au bannissement perpétuel. Le ressort était aussi variable qne la compétence. Les prévôts avaient généralement plus de pouvoirs que les maires, tuais alors que certains tribunaux n'avaient parfois dans leur juridiction qu'une ou deux maisons, d'autres l'étendaient à de nombreux. Les ducs cherchèrent, dès les temps les plus anciens, à mettre la main sur ces tribunaux libres, mais peu éclairés. Ils supprimèrent l'élection et l'ingérence du peuple où ce fut possible, étendirent la compétence de certains de leurs prévôts au détriment des maires et soumirent partout ailleurs les justices an contrôle de leur tribunal du maitre échevin et échevins de Nancy, ou tribunal du Change.


Ils décidèrent qu'avant d'ordonner la question ou de statuer sur une peine perpétuelle, les gens de justice des villages devaient en référer au Change qui, après avoir examiné la procédure, donnait un avis. Cet avis, quoique non obligatoire pour les justices, était généralement suivi par elles et elles modelaient sur lui leur jugement définitif. Au XVII siècle, il n'y avait guère que quelques enclaves lorraines en Alsace : Saint-Hippolyte et Sainte-Marie, qui jugeaient sans en référer au tribunal ducal.


Voici quelle était la procédure suivie. Elle débutait par une enquête ouverte d'office ou sur les réquisitions du prévôt ou du procureur général ou fiscal. Y étaient appelés tous les voisins, qui presque toujours y viennent rapporter les commérages de leur village, racontant des choses futiles ou énormes, que le clerc-juré ou greffier transcrit avec le plus grand soin. Puis c'est l'audition de bouche, où l'on interroge l'accusé sur les faits qui lui sont reprochés. Le récolement suit. On y fait venir à. nouveau les témoins, qui sont confrontés avec l'accusé et répètent devant lui leurs dépositions. Celui-ci discute les témoignages et a le droit de les reprocher s'ils ont jadis commis quelque indignité. A ce moment, si l'accusé avait avoué son crime, on pouvait statuer sur son cas, après examen de la procédure par les maitre échevin et échevins de Nancy. Autrement, la question médiocre ou extraordinaire pouvait être ordonnée selon des modes qu'on indiquera plus loin. On devait chercher tirer de l'accusé un aveu de son crime, car sans cela il ne pouvait être condamné. Eut-il été coupable avéré, convaincu tel par des témoignages irrécusables, s'il n'avouait pas, la justice ne pouvait que le mettre en liberté, le renvoyer jusqu'à rappel, comme on disait. Après l'aveu, le juge-nient était rendu avec ou sans assistance du peuple, et il n'existait contre lui aucun recours, aussi l'exécution suivait presque toujours immédiatement son prononcé.

Très souvent le prévenu sorcier avouait dès le premier interrogatoire ; ces cerveaux malades impressionnés par l'appareil cependant peu solennel de la justice, racontaient ce que le juge leur suggestionnait et semblaient s'excuser quand ils n'étaient pas d'accord avec les témoins. Pour se débarrasser de la torture, les autres disaient leur crime, et peu d'accusés étaient renvoyés absous. Le prévenu dont nous allons nous occuper était justiciable du prévôt d'Arches, dont le ressort était fort étendu. Il fut jugé par lui et ses assesseurs dans les formes que nous venons d'indiquer.


Originaire de la partie de la Comté de Bourgogne confinant au duché de Lorraine. Grevillon exerçait un de ces métiers vagabonds que l'absence de communications faciles rendait nécessaire à cette époque. Il vendait aux paysans différents articles de ménage, des remèdes, poudre contre les vers des enfants, mithridat de Venise, et autres drogues. Ancien soldat, ayant été quelque temps valet d'un médecin allemand, il se mêlait de médecine. Ses remèdes, il les avait surtout appris sur les chemins où il semble avoir vécu depuis son adolescence, et où son cerveau fêlé s'était meublé d'histoires merveilleuses. A cette époque, les routes étaient sillonnés d'aventuriers et de déclassés. de Sarrazins, — les bohémiens d'aujourd'hui — qui passaient pour les dépositaires de la science des mages et des secrets des anciens. Ils inspiraient aux populations une crainte légitimée par leurs vols et leurs escroqueries, mais en même temps on les con-sultait plus que les médecins de l'époque, qui d'ailleurs paraissent, tout au moins dans les campagnes, avoir prescrit des remèdes non moins superstitieux et non moins bizarres que ceux des devins. Ce furent les maitres de notre héros. Au commencement de 1625, Grevillon surveillé depuis longtemps, attira sur lui l'attention de la justice par des propos imprudents qu'il avait tenus.

Le 8 février le substitut du prévôt d'Arches requiert contre lui en ces termes :
« Sur l'advertissement donné au soubsigné substitut d'Arches que depuis quelques années en ça un nommé Anthoine Grevillon alias le noir Anthoine ayant fréquenté depuis deux ou trois ans en ça ès quartiers du Val de Ramonchamps y aurait vendu à plusieurs, receptes et superstitions, tant pour la guérison du bestail qu'aultrement au moyen d'un diable familiaire qu'il promenoit. Mesme qu'il estoit encore présentement exerçant ses devinations et receptes à l'entour de la femme de Godel, du Thillot, détenue de maladie ainsi qu'il auroit ja fait à l'endroit de la femme de Martin Parmentier, de Bussang. Pour de quoy sçavoir la vérité requiert le substitut du sieur prévost d'Arches faire arrester ledict GrevilIon, l'ouyr sur ce que dessus. S'il en convient le faire constituer prisonnier et luv faire et parfaire son procès, informer des vie, faute et réputation d'icelluv et communiquer le tout à Monsieur le procureur général de Vosges pour et requérir ce qu'à justice appartiendra. Fait au Thillot, le 8 febvrier 1625.
« Signé : N. Rouver


Le 8 février ensuite des requises susdites du substitut, le prévôt d'Arches fait arrêter Anthoine Grevillon. Avant de l'ouir il est fouillé et  "il est trouvé saisi d'une corne où il y a des graines ou semences qu'il dit estre de fougère, trois boittes de fer blanc et de la cire rouge. Sur les couvertures d'icelles sont quelques mots imprimés, entre autre Hogry, avec ung morceau de pierre blanche comme du marbre qu'il dit estre de l'alun Nostre-Dame."
" Interrogé de son nom, surnom, ange et demeurance, a dit s'appeler Anthoine Grevillon, natif de Melot, pays de Bourgogne, résidant présentement à Orbey, pays d'Allemagne, est marié et n'a aulcun enfans," 11 a quitté Melot il y a environ huit semaines, dans la crainte qu'on ne lui mit "la main sur le collet pour estre soupçonné d'avoir ung diable familiaire, lequel il avait vendu à un particulier qui s'en ayant servi lui fit rompre le col. " Il a eu un et plus de sept diables familiers qu'il a acheté, vendu et revendu ". Le dernier fut cédé quatre batz. Ces diables sont • de la grosseur d'une grosse mouche noire se grossissants et petissants'  Il les portait dedans une boite pareille à celles qu'on a saisies sur lui. Il demandait à ces diables de lui enseigner les secrets nécessaires à la guérison des malades qui le consultaient et il obtenait toujours des réponses satisfaisantes. C'est eux qui lui indiquèrent des remèdes pour la maladie de la fille du sieur Raguel, de Bussang et de la femme Godet du Thillot. Ses remèdes sont appliqués avec succès et non sans orgueil il déclare que l'on fait "faction d'user souvent de ses receptes et advis en plusieurs pays".
La graine dont il était nanti "estoit de la graine de fougère de laquelle il se sert à la médecine. Laquelle graine il la cuillit la veille de la saint Jean, vers la minuit, et pour ce faire, fault qu'il ait quelque  bassings de l'esglise plain d'eau beniste faisant ung cerne (cercle) dedans ung lieu oit croit la fougère, et ce ad cause que le diable le pourroit nuire." Cette graine a divers emplois. elle sert entre autres à faire courir longtemps un cheval sans qu'il se fatigue. Il suffit pour cela de lui mettre quelques graines en la bouche.


Après cet interrogatoire sommaire, Grevillon est amené à Arches, et le 15 février il est interrogé à nouveau. Il dit être mercier et médecin de son état, vendre des épices, de la poudre pour faire mourir les vers et choses semblables; se défend d'avoir jamais fait commerce de diables familiers, qu'il était ivre de la veille quand il en a convenu l'autre matin. "Il a guérit la fille Raguel avec du mithridat de Venise, du savon du même lieu battu avec du vin blanc, ce qui lui a fait jeter tout plein de venin. "  C'est un médecin de Spire, avec qui il a demeuré qui lui enseigna ces remèdes. Quant au mot hogry écrit sur sa boite, il veut dire lin en allemand ; c'était son meilleur mithridat. Pressé de questions, il avoue avoir acheté un diable familier sur le pont de Lvon où on les vend 5 sols, il a hanté les Sarrazins mais n'est pas sorcier, il se contente d'être devin et s'il a dit à André Ferry, doyen d'Arches, avoir été cueillir des graines de fougère une nuit de Saint-Jean selon l'ancien calendrier, on ne saurait le faire mourir pour cela.

L'après-midi du même jour :  " A dit estre la vérité qu'il auroit eu des diables familiaires jusques à sept ; estant comme des mouches ou taons qu'il avoit achepté et revendu, les uns sur le pont de Lyon, venant de quelques particulier de Porantru (r) et Pontarlier. Qu'il peut y avoir 18 et 20 ans qu'il achepta le premier sur ledit pont de Lyon et le paya cinq sols. Le second d'un nommé Pierre Faudault, de Mélizev en Bourgogne. Que les dits familiers servent à plusieurs choses, entre autres pour acheter de la marchandise à bon prix et que luy estant mercier, il en auroit acheté pour sçavoir combien il payeroit de sa mercerie et que le dit familier luy disoit combien les marchands qui luy vendoient ladite marchandise en avoient eux-mesme payé premièrement.  Qu'une heure après qu'il eut achepté le premier diable. sur ledit pont de Lyon, pour la mercerie, icelui  luy dit  falloit (attendu qu'il estoit à son service) qu'il le nourrit ; ce qu'il convint et pactisa de  faire des mesures viandes que luy prévenu mangeroit. Et que s'il manquoit de luy donner sa nourriture, il seroit en danger d'avoir le col rompu. De fait, avant quelquefois oublié de luy donner de ce qu'il mangeoit, il l'auroit bien battu, jusqu'à lui faire des noirs et contusions au visage, parlant comme un petit enfant. »


Interrogé sur le cas de la femme Delot Godel qu'il a soigné, il répond ; " qu'elle avoit une pauvreté dans elle comme un sort, ce qu'il recongnut par son urine en la mettant sur un tirehraise tout rouge du feu, et que lorsque la maladie est naturelle, l'urine devient rouge et se perd par la chaleur, et si c'est un mal donné ou un sort, l'urine devient blanche et demeure sur le tirebraise sans se perdre. » Il tient ce moyen de diagnostiquer du docteur de Spire qu'il a servi."

Pour la graine de fougère : «    Dit estre vray que la veille de saint Jean sont deux ans avec un Allemant de Sernay (1) qui l'induisit à à ce, ils allèrent sur la minuit cueillir ladite graine au val de  Saint-Amey, qu'ils feirent un grand cercle qu'ils aspergèrent d'eau béniste faicte par un prestre chaste et homme de bien, où ils se meirent ayants un bassin où il y avoit de la mesme eau béniste et un drap d'autel dans lequel ladite graine tombait, que pendant cela, le diable monté sur un cheval noir, se promenait à l'entour du cercle, disant qu'ils prenaient ce que Dieu luy avoit donné et qu'eux ne  disaient mot. Et quand il fut minuit, l'esprit s'esvanouit eux estant demeurés jusques au point du jour. " Il se servit, sur le conseil de son familier, de cette graine mélangée avec du mithridat de Venise, pour guérir la femme Godet et la fille Raguel.    " Ladite graine de fougère, ajoute-t'il, est fort bonne pour faire aller un cheval, que si on en met ung grain dans l'esperon, encore que ce soit le plusmauvais cheval du monde il yra comme l'on vouldra. "  Dit de plus qu'il guérit les femmes en travail d'enfant et les fait heureuse  ment accoucher en disant certaine oraison qui est la suivante :
 « Madame de Vierge sein (?)
Pressé mov vos dignes clefs,
Quand j'en aurav fait
Je vous les rendray
Si Dieu plaît. »

Il s'en servit dernièrement à Cernay pour une femme « qu'il dit délivrer promptement de deux enfants qui vescurent trois jours. » Il raconte aussi « ung remède estrange et grandement superstiteux pour la guérison du bestial » que malheureusement le greffier ne nous rapporte pas.

11 ne faut pas croire que ces histoires fantastiques de diables familiers et de graines de fougères ces formules de remèdes merveilleux et ces oraisons singulières aient pris leur origine dans le cerveau malade de Grevillon. C'étaient-là choses courantes et reçues. La croyance aux diables familiers, cependant, devait être peu répandue dans notre région et en France, nous n'en avons en effet retrouvé trace que dans le procès que nous publions. Bodin, Delancre, Remy. Delrio, et les autres n'en parlent pas ou que d'une façon fort vague. Il semble que Grevillon s'est fait le héros d'histoires entendues en Allemagne où il avait séjourné quelque temps comme on l'a vu. Grimm, en effet, dans ses Veillées allemandes, rapporte d'après d'anciens auteurs ce qu'on disait jadis dans son pays sur les esprits familiers. Ils ressemblaient à l'araignée et au scorpion. Ils portaient chance à leur possesseur en le faisant aimer de tous, lui indiquant les trésors cachés. Comme il doit entrainer son possesseur aux enfers, il ne le quitte point et on ne peut s'en débarrasser qu'en le vendant meilleur marché qu'on ne l'a payé. C'est ce qui explique le prix minime de 5 sols pour lequel on les vendait, d'après le noir Anthoine, sur le pont de Lyon. Grimm narre aussi quelques aventures arrivées à des personnes qui tinrent chez eux de ces esprits familiers.
Quant à la croyance relative aux vertus magiques de la graine de fougère cueillie d'une certaine façon et à une certaine époque, elle était universellement répandue. Delancre, dans son Tableau de l'inconstance de mauvais anges et démons, nous parle de la façon dont on opérait cette cueillette. Thiers, dans son traité des superstitions, rappelle les interdictions de Grégoire XIII, qui dit : "qu'on ne cueille point de fougère ou de graines de fougère, d'autres herbes, ni d'autres plantes à certain jour ou à certaine nuit particulière, dans la pensée qu'il serait inutile de les cueillir à un autre temps". Quant aux cercles magiques et autres opérations qui accompagnaient cette cueillette, on trouvera des détails dans le Dictionnaire infernal de Collin de Plancv, au mot cercle.
En ce qui concerne les oraisons dont Grevillon nous donne un échantillon, on peut dire qu'elles étaient employées par tout le monde. Les guérisseurs de secret de nos campagnes en font d'ailleurs encore aujourd'hui un fréquent usage. Dès l'origine de la parole, les hommes se sont en effet figuré que des mots placés dans un certain ordre et dits d'une certaine façon pouvaient guérir les maladies. Le christianisme ne put que transformer en oraisons adressées à des saints, les formules païennes qu'il ne put supprimer. Généralement ces oraisons ont un sens vague ou puéril, avant été déformées en passant de bouche en bouche, elles finissent souvent par être complètement incompréhensibles, ce qui au demeurant en impose au client, qui admire mieux ce qu'il ne peut saisir.


Mais revenons à notre sorcier. Il est enfermé aux prisons d'Arches et la justice cherche à se renseigner sur son compte ; le magistrat lorrain écrit à son collègue comtois de Faucogney. Claude Lanoire, et reçoit la réponse suivante : « Je n'av aultres mémoriaux sur Anthoine Grevillon, sinon qu'il est quelquement diffamé de se mesler de sorcellerie, et qu'il s'est absenté de ce pays craignant d'estre appréhendé pour avoir vendu ung certain petit animal enfermé dans une boiltte, qu'il qualifioit de diable familier, » lequel diable avait failli assommer Nicolas Lambolez. Le substitut de Faucogney termine sa lettre en disant : « Je vous envoie ledit animal que pourra estre montré audit Grevillon pour estre entendu là dessus. Et celle n'estant à aultre fin, je prie Dieu qu'il vous donne en santé Monsieur, longue et heureuse vie, etc. D


Le 7 mars, un unique témoin vient déposer à l'information. C'est Jean-Thiébaut Grand-Claude dit Huin, de Fresse, qui alla quérir Grevillon, pour opérer sa dernière cure. Il rapporte de la façon suivante ses impressions.

Il déclare qu'il peut y avoir cinq ou six semaines, un parent de la femme de Delot Godel le pria d'aller (en pavant ses peines) quérir Anthoine Grevillon qui résidait à Orbey, pour voir s'il ne saurait pas moyen de guérir ladite femme de la maladie qui la détenait. On lui avait maintes fois dit « qu'iceluy sçavoit beaucoup de receptes. »

Avant trouvé Grevillon, « iceluy lui demanda quelle maladie avoit ladite femme, et avant respondu qu'elle estoit enflée, il repartyt qu'elle estoit plaine de mauvais air et que c'estoit mal donné, qu'il s'en retournast et lui rapportant son gage, c'est-à-dire son pavement, avec trois verres de vin blanc, qu'il luv feroit un bon remède. Ce qu'avant faict et luy ayant rapporté un reistalle et demy pour payement et les dits trois verres de vin iceluy print une boite qu'il disoit estre mitridat  de Venise, des graines ou semences qui estoient dans une corne, disant qu'il avoit mis son corps en grand danger pour avoir lesdites graines, puis en mit avec dudit vin dans une escuelle et y racla d'une pierre blanche qu'il avoit (disant que quand il avoit ladite pierre ou une pareille qu'il voyoit la nuict aussi clair que le jour). Et ayant le tout meslé ensemble, lui donna et luy enjoingnit d'en faire boire un verre au soir à ladite malade et un verre le matin; de là qu'elle print une pièce d'argent qu'elle pendroit à son col et la porteroit neuf jours durant, au nom de Dieu, des treize apostres et des onze mille Vierges, et au bout de la neufvaine qu'on envoyroit et donneroit ladite pièce d'argent à une ladrerie et qu'il n'y en avoit point de plus proche qu'à Espinal. Dit de plus que ledit Grevillon auroit encore enjoint qu'après que ladite malade auroit prin ledit breuvage qu'on allast au soleil levant prendre trois pierres dans la rivière pour les meure au feu et plein un chapeau d'une formiliaire, du bois de pommes pies  bénistes et les faire bouillir en l'eau dans ung chauderon, et de quart d'heure en quart d'heure, y mettre une desdites pierres sortant du feu et avec cette estuve en frotter le ventre de la malade ; que si cela ne servoit de rien, qu'on retournast auprès de luy.

Ce qu'estant effectué et le mal en allé plus bas, on renvoya le déposant auprès dudit Grevillon pour le faire venir en personne.  Iceluy en kit beaucoup de difficulté disant qu'il avoit ja receu plusieurs affronts au logis de Raguel, niais enfin après plusieurs promesses et lui ayant mené un cheval il s'en vint.

Parvenu en un endroit au lieu de Taye, le dit Grevillon desclara et dit, montrant le dit endroit, qu'on y avoit porté les corps morts de deux Bourguignons qui avoient esté tués, et qu'il falloit qu'il en déposast, et que prenant trois ou quatre hommes avec luy il parleroit à une pierre, et diroit "pierre, tel et tel ont tué lesdits bourguignons", et que lesdits hommes entendroient bien ceux qui avoient faits le meurtre.

Et estant venus à Bussang au logis dudit Raguel, pendant que sa femme alloit tirer du vin, ledit Grevillon dit qu'il la feroit seoir près de luy et qu'elle n'en iroit pas que ce ne soit tout fait, ce qu'arriva.  De la, poursuivant leur chemin et descendant la montaigne tirante au Thillot, iceluy apercevant la maison d'André Valdenaire, du Pont-Jean, dit que s'il y estoit il luy feroit bonne chère, et qu'aucun luy ayant fait mourir un cheval, il avoit fait veoir audit Valdenaire iceluy qui l'avoit fait mourir, que c'estoit le fils Colas Lenoir, de Fresse. Et continuant ainsy leur chemin et parvenu proche de Fresse.,voyant ledit Grevillon la maison de Royne de la Gotte, il commença à dire : « O Royne, Royne », et luy estant demanda s'il la congnoissoit, il respondit que c'estoit la plus grande sorcière qu'on sçauroit trouver au pays, disant « nous autres nous sçavons quelques choses » a fait plusieurs semblables discours jusqu'à ce qu'ils vindrent audit Thillot, losgis dudit Godel, ou estant, ledit Grevillon voit la femme, lui parla, la toucha, et ce fait, dit en présence des servantes que son mal luy avoit esté donné par une personne qu'il ne voulut nommer, niais si on vouloit qu'il la feroit venir dans deux ou trois jours et la rendroit malade de la mesure maladie qu'icelle femme de Godel avoit, et qu'elle se souvienne d'un escot  qu'elle feit un jour en son poêle avant ou après la saint Remy, et que ladite personne luy avoit frappé sur l'espaule estant auprès des fenestres.

Ce que ledit Grevillon avoit ja dit au déposant la première fois qu'il fut auprès de luy. Ce fait il devestit son pourpoint et le meit sur une table disant qu'on se garde bien d'y toucher, qu'il y avoit une pierre qui saulteroit au né d'une personne, puis qu'on luy donnast une chambre à part avec trois chandelles et en ayant prin une en sa main et luy déposant deux, fut conduit en hault, où estant feit poser les trois chandelles sur la table, feit retirer ledit déposant. Lequel ne fut si tost retiré qu'il entendit criailler et mener un bruit estrange qui estonna tous ceux de la maison. Et peu de temps après estant descendu en bas, dit qu'il avoit trouvé et sçavoit ceux ou celuy qui avoient donné le mal à ladite femme et qu'il feroit venir la personne et la rendroit percluse ou tomber en un catharre si on vouloit. Et que ledit Delot dit qu'il désireroit de veoir ladite personne, sur ce se retira et n'en put dire davantage. »

Telles sont les histoires fantastiques qui motivent l'arrestation du sieur Grevillon. Elles nous ont été précieusement conservées par le clerc-juré Pirouel et contresignées par de Ranfaing, parent de la célèbre Elisabeth de Ranfaing, qui avait été elle-même l'héroïne du plus célèbre des procès de sorcellerie mené en Loraine .


Le 8 mars, Grevilllon est interrogé à nouveau sur les faits révélés à l'enquête par le témoin Huin et le substitut Lanoire. Il nie avoir vendu à Nicolas Lambolez de Beulotte-Saint-Laurent, le diable familier qui aurait failli l'assommer. Celui-ci lui a bien avoué en posséder un, mais il le tenait d'un autre. Quant à l'animal qu'on lui montre, envoyé à Arches par Lanoire, ce n'est qu'une mouche cantharide. Le breuvage administré par lui à la femme Godel n'avait rien que de licite ; il était composé de mithridat, de la pierre blanche dont il a été parlé et de trois graines de fougère. Il ne nie pas lui avoir conseillé pour se guérir de pendre une pièce d'argent à son cou et de la porter neuf jours, et aussi de faire chauffer des pierres comme il a été dit. « S'il suit pas l'art de deviner et de qui il l'a appris ? Dit qu'il ne devine pas » Il dénie également les propos rapportés par Huin au sujet de \'aldenaire et de Reine de la Goutte.
« S'il demanda pas une chambre à part avec trois chandelles ? Dit, Hay Dieu I j'en avoir bien assez d'une.

« Ce qu'il fit et dit estant en la chambre d'autant qu'il s'y fit des cris et tinta-marres qui espouvantèrent tous ceux du logis. — Respond, Jésus ! c'estoit donc le tonnerre » ; quant à la pierre blanche qu'il possédait c'estait une pierre qu'on rapporte de Saint-Jacques !


Le lendemain S mars, Grevillon est mis en présence du témoin Huin qui ajoute à sa déposition que l'accusé se serait vanté « d'avoir eu une femme au Val de Ramonchamp sept ans durant pour deux blancs  et qu'au bout desdites années il récupéra ses deux blancs.    Grevillon nie la chose et reproche le témoin dont la moralité est douteuse car " il auroit robé jadis une paire de chaussottes en Allemaigne."


A la suite de tous ces interrogatoires, enquêtes, informations et récolement, le prévôt d'Arches fut fort embarrassé. Il avait déjà fait sans doute le procès de nombreux sorciers, dont il est fait mention dans les archives, mais jusque-là il n'en avait point encore vu dont le cas ressemblat à celui de Grevillon. Tous lui avaient raconté qu'un jour se trouvant chagrinés, au petit jour ou à la nuit tombante, dans un lieu écarté, un homme noir ou gris, ayant souvent des pieds fourchus et toujours un horrible visage, était venu leur demander la cause de leur tristesse en s'offrant de les consoler. Bientôt cet homme noir, qui n'était autre que le Démon, leur aurait promis de l'argent et des moyens d'être puissants s'ils voulaient être à lui. Après acceptation et quand ils avaient renoncé à Dieu, le diable les avait pincés au front pour leur enlever le baptême, et leur avait remis une bourse, cornet ou sac, qui semblait plein d'argent, mais qui après vérification ne renfermait que de l'ordure. En même temps, il leur donnait en les incitant à en faire un usage fréquent, des poudres de couleurs variées destinées à faire mourir ou languir, et rarement à faire guérir, gens et bestiaux. Bientôt le diable revenait vers son nouvel adepte et l'obligeait d'assister au sabbat où il se rendait sur le classique manche à balai après s'être enduit d'une certaine graisse. Il y mangeait des viandes mal accommodées et sans sel et il y complotait avec ses pareils de ruiner le pays au moyen de tempêtes, gelées tardives ou invasions d'insectes nuisibles. Il y faisait avec les autres la grêle qui devait faucher les moissons et hacher les arbres fruitiers et les vignes, cela en tapant avec des baguettes les ruisseaux ou les mares d'où s'élevait bientôt un brouillard qui, transformé en nuage, était conduit par les sorciers au-dessus des lieux à ravager. Ce sabbat se terminait par des rondiots, où les danseurs tournaient en regardant l'extérieur du cercle formé par eux, au son des chansons, de la bombarde ou de quelque autre instrument populaire. Quelquefois on y parodiait l'offrande de la messe en rendant hommage de façon peu propre au Démon qui, sous la forme d'un animal réputé immonde, présidait l'assemblée.

Le malheureux sorcier qui se dispensait souvent de l'assistance au sabbat pour une rente en nature de poules ou autres petits animaux, ne retirait guère d'avantage de son pacte. Il se vengeait de ses ennemis au moyen de ses poudres qui les faisaient mourir, mais aucun secret ne lui était livré par son maitre pour arriver à la richesse et à la puissance.


Telles étaient les histoires racontées aux craignes et poêles de veillées, par nos braves ancêtres ; ceux qui avaient la tête faible finissaient par croire qu'elles leur étaient arrivées, et pour peu qu'ils aient été taciturnes et mal avec des voisins, aussitôt en prison, ils les rapportaient au juge et finissaient sur ie bûcher. Ce résumé peut s'appliquer aux centaines de procédures de nos archives qui comme nous l'avons dit, offrent peu de variations.


Pour Grevillon, rien de tout cela, il n'a pas conclu de pacte, n'a point été au sabbat, ne s'est point servi de poudres diaboliques, et l'on n'est pas bien sûr s'il a eu quelque relation avec le démon ; les diables familiers pouvant être des esprits non maudits par Dieu.
Il y a bien contre lui le droit de divination, mais, quoique les devins aient été condamnés depuis longtemps par l'Église, et avant l'Église par la Bible , la justice était assez indulgente envers eux, car souvent ils passaient pour déjouer les maléfices des sorciers. Des religieux même étaient devins et guérisseurs. C'est ainsi que, dans un procès d'une femme de St-Dié, Claudatte de la Haute-Rue, brûlée en 1592, il est parlé d'un religieux de Haute-Seille qui « faisoit estat de deviner » , quand on les poursuivait, on ne leur faisait pas subir le sort habituel des sorciers ; on les renvoyait avec admonestation, on les condamnaient à l'amende, au fouet et à la marque ou au bannissement si leur cas était suspect . A Arches même, en 1623, une femme avait été poursuivie "pour avoir usé de remèdes extraordinaires à la guérison des hommes et bestiaux et de méler de deviner" avait été acquittée .

Aussi le prévôt, dans son hésitation consulte le procureur général du bailliage de Vosges qui emploie trois jours à feuilleter des livres spéciaux et à demander des avis aux docteurs avant de renvoyer le 11 mars, le messager chargé de la lettre suivante :
« Monsieur, j'ay receu la procédure de votre prisonnier, laquelle ne me semble encore en estat pour y prendre conclusions finalles, d'aultant qu'il n'a esté ouy sur les principaux poincts de ce de quoi il est accusé et qu'il convient d'une partie, c'est un fait certain qu'il est magicien et a pactizé avec le diable. J'ay consulté tout plain de docteurs qui ont escript et praticqué ces matières, lesquels sont unanimement disant qu'il est impossible de manier et se servir de diables famillaires sans pact. L'Extravagante de Jean 22°  y est très expresse. Or ces pacts ne se font jamais que soub certaines conditions et considérations et le plus souvent au sabats et assemblées diaboliques. C'est pour quoy il le faudra ouyr fort expressément la dessus et luy faire son procès comme à ung sorcier et magicien. Du temps qu'il y a qu'il s'en mesle, de qui il a prins les septs familiaires qu'il dict s'avoir servy, à quel usaige,   a pas renoncé à Dieu pour adhérer au malin, s'il a esté au sabat s'il ne s'a point servy du diable en sucube s'il n'a esté pressé de luy de méfaire aux hommes, animaux et biens de la terre, l'intimider de la torture, et qui plus est si samedy huictiéme de ce mois, environ sept heures trois quarts du soir, il ne fust battu et travaillé du Malin, ce fut à test heure que je fis brusler et exorciser les broulleries  desquelles il fust trouvé, saisy sur l'advis que les hommes d'église d'icy n'en donnèrent, pour, sy par la dedans quelqu'uns estoient meslés de sorts, les divertir, s'il a point donné des sorts, a quelle fin. s'il en a osté, s'il y en a encore qui subsistent, vous le pourez ouyr sur faicts pareilles et autres qu'il vous ouvrira en l'entendant, j'auray donc patience jusqu'alors et vous prierai que ce soit au plustot n'estant expédiant de tenir longuement telles sortes de gens. J'attendray donc de vos nouvelles. Signé : DUMÉNIL.

Le 20 mars, on interroge encore une fois le malheureux devin qui continue à nier la sorcellerie. Il confesse toujours qu'il a eu des diables familiers à son service, qu'il se les était procuré à Lyon et prés d'un drapier de Mélisey pour s'en servir dans les achats et ventes de son commerce, mais qu'il n'en a jamais usé pour faire le mal.

On lui demande si le samedi 8 mars, entre 7 et 8 heures du soir, il ne fut pas tourmenté, si quelque esprit ne l'a pas battu. On a vu que c'était à  ce moment que le procureur général fit « bruler et exorciser ses broulleries ». Grevillon répond qu'il fut comme les autres jours, triste et un peu malade du régime de la prison mais que rien de particulier ne lui arriva à cette heure-là. Le substitut fait connaître aussitôt au procureur général l'inefficacité de ses exorcismes et celui-ci répond le 1er avril en termes pédantesques par un rapport où les termes baroques, les citations tronquées ou faites mal à propos sont pro¬diguées et entassées.
« Veu par le soubsigné Procureur général au Baillliage de Vosges la procé dure criminelle faicte par le sieur Prévost, d'Arches, à l'instance de son Substitut audit Arches, à Anthoine Grevillon, natif de Melot, en Bourgongne, prévenu de magie et de léze-majesté divine au premier chef et pour ce détenu ès prisons criminelles dudit Arches, ledit soubsigné querellant : sçavoir les requises dudit substitut du 8 febvrier dernier, tendant à ce que le prévenu soit arresté, les interrogats des 8 et 13 février, 8 et 20 mars, la missive de Lanoire, l'information du 7 mars, etc., etc., dict que ledit prévenu est grandement suspect d'avoir pacts exprès avec le diable et malin esprit comme sectateur de magie non seulement theurgiqal, mais géotiane condamnées l'une et l'autre par Ulpian, jurisconsult et autres docteurs de Théologie et de droict, en ce principallement qu'il convient de s'avoir servy de ses diables familiaires, subsécutifvement les vendus, s'en deffaict et se servy d'eux en diverses occasions, notamment en achapt de marchandises, pour apprendre receptes de médecine et guérir ceux qui s'addressoient luy bien qn'ignorant et se faire sucgérer des advis et nouvelles par sesdits familiaires, ce que sans doubte ne se peult faire sans pact exprès suivant les conclusions de Delrio, Lo 2., q. 4 . Et pour tirer ample congnoissance dudit prévenu des acts, pacts et autres faicts deppendants de ladite magie, sans préjudice de ses confessions, requiert qu'il soit mis et appliqué à la question ordinaire et extraordinaire médio¬crement, néanmoins pour estre pendant les tourments d'icelle interrogé et exa¬miné sur les tenants et deppendants dudit crime, le poil de son corps préalablement rayé et ses ongles rongnés et sondit corps visité par chirurgien expert et assermenté pour recognoistre s'il a marque insensible et non naturelle, les poindre et palpiter  ainsy qu'il jugera mieux, dont rapport sera dressé. »

Après la lettre du Procureur général dont les conclusions avaient été approuvées le 11 avril par le tribunal du Change, il ne restait plus au magistrat d'Arches qu'à se conformer à ses injonctions et à meure le malheureux Grevillon à la question.

En quoi consistaient les tortures destinées à faire avouer aux prévenus leurs crimes ? Aux temps anciens elles devaient être très diverses, rien ne les fixait et l'imagination du juge en arrêtait seule la forme et la variété. Vers le XVI° siècle, les commentateurs des coutumes et le contrôle des échevins de Nancy les rendirent moins barbares, ne permettant d'employer que les gréssillons, l'échelle, les tortillons et l'estrapade. Claude Bourgeois, dans sa Pratique civile et criminelle dans les justices inférieures du duché de Lorraine, nous a décrit en termes pittoresques ce qu'étaient ces moyens de torture. Il l'a fait malheureusement trop longuement pour que nous puissions le citer complètement ici, et nous nous bornerons à le résumer.

Les grésillons étaient des instruments analogues aux poucettes encore en usage. on y serrait entre des lames de fer à l'aide d'une vis, les ongles et les bouts des doigts des mains,puis les orteils « et ce pendant l'accusé ressent de très grandes douleurs à raison de l'exquis sentiment desdictes parties, tant à cause des petits os... que pour l'extrémité des nerfs qui aboutissent ès dictes parties ».

L'échelle, était composée d'une forte échelle ordinaire anguleuse, dont une des extrémités était placée sur un tréteau, l'autre reposant à terre. On attachait à ce bout les pieds du patient, dont les mains étaient liées à une corde s'enroulant sur un tourniquet placé près du tréteau. Au moyen de ce tourniquet on tendait plus ou moins violemment le corps du patient « par plusieurs fois et en divers temps, et oultre ce on luy met un bois en triangle sous le dos, et un autre bois courbé sous son col pour retenir la teste afin qu'il puisse parler ; par fois en cet estat on luy jette de l'eau, par fois on luy donne à boire, autre fois on le détire, tantost on luy donne une relasche, le tour se laschant de toute sa roideur, puis on le reprend de nouveau et est détiré plus ou moins en la mesme manière, et pendant lesdicts tourments ledict accusé endure et souffre de grandes douleurs tant à cause de l'extension violente de tout le corps, qui s'allongit contre nature, que pour les diverses parties affligées en ceste extension comme veines, artères, muscles, mais principalement les nerfs et tendons, qui sont toutes parties douées d'un sentiment fort exquis et conséquemment susceptibles de grandes douleurs. »

On appelait tortillons de petits bâtons qui servaient à serrer en les tournant des cordes fixées sur les membres du questionné, « en sorte qu'en tournant ledict tortillon, la corde presse et fait paraître la chair par dessus ladicte corde ».

Le supplice de l'estrapade consistait à suspendre l'accusé par les mains liées derrière le dos à une corde glissant sur une poulie fixée à la voute de la chambre de torture. On l'y tenait suspendu plus ou moins longtemps, et on aggravait ses douleurs, quelquefois, en attachant à ses pieds des poids plus ou moins lourds.

Comme on va le voir, ces deux dernières tortures ne furent point employées pour Grevillon, quoique le procureur général ait prescrit contre lui la question extraordinaire qui impliquait l'usage de ces quatre tourments. Dans la pratique on ne s'en servait guère, les grésillons et l'échelle suffisaient et on ne recourait à l'estrapade et aux tortillons que contre les prévenus assez robustes pour pouvoir résister au serrement des doigts et au détirement.


Avant d'être mis à la torture, le 16 avril, Grevillon est selon le désir du procureur général, et conformément à la coutume, visité par un chirurgien de Remiremont, François Grandmaire, assisté comme témoins d'André Ferry, doyen d'Arches et de Nicolas Thouvenin, sergent prévôtal. Cette visite avait pour but de rechercher s'il ne cachait rien sur lui qui put l'empêcher de sentir les tourments et de voir s'il n'avait pas en quelque endroit de son corps une marque diabolique.


On croyait, en effet, que certaines substances ou certains talismans portés par un accusé l'empêchaient de sentir la douleur et que le diable sous la forme d'une mouche ou d'un petit animal encourageait son suppôt torturé à ne rien dire. La visite ne suffisait pas toujours, car le diable pouvait être si bien caché qu'on ne le trouvait pas, ou bien c'étaient certaines substances qui avaient été ingérées dont il fallait détruire l'effet. Ainsi Wier parle de sorciers qui pour s'anesthésier avaient mangé la reine d'un essaim d'abeilles; de même, en 1598, Javotte de la Haulte-Rue du Vieux-Marché (faubourg Saint-Martin de Saint-Dié) aurait résisté à tous les tourments pour avoir mangé auparavant le coeur d'un enfant (2.  Il existait encore mille moyens plus ou moins magiques dont le juge avisé détruisait les effets par l'usage de l'eau bénite.

La découverte d'une marque laissée par le diable sur le sorcier, était une preuve presque certaine de la culpabilité et elle avait pour effet de faire renouveler les tourments en les aggravant, jusqu'à l'aveu. Cette marque faite par le pincement des doigts du démon en témoignage de prise de possession était insensible ; on y pouvait enfoncer des épingles sans que le sorcier ressentit aucune douleur et que le sang jaillit. Elles affectaient des formes diverses, généralement celle d'un point brun comme un lentille. C'étaient, en résumé, des grains de beauté ou de ces zones anesthésiées comme il s'en produit chez les hystériques.


Le chirurgien Grandmaire, examina Grevillon dans ce double but et il nous a laissé le procès-verbal suivant de ses opérations qui ne lui firent rien découvrir que des cicatrices de coups d'épées. Il toucha pour ses peines cinq francs comme honoraires. « Le soussigné chirurgien certifie à tous ceux qu'il appartiendra, que mercredy dernier, seizième du mois d'avril, à la requête de Monsieur le prévost d'Arches et requis de Monsieur le procureur général de Vosges, je m'ay transporté au chasteau dudit Arches pour visiter et sonder un nommé Anthoine Grevillon accusé de sortilège et magie. Lequel Grevillon ayant esté exactement visité par toutes les parties de son corps y ay trouvé plusieurs cicatrices qui ayant esté sondées sont esté grandement sensibles audit Grevillon (comme il apparut par les grimaces qu'il fit), sinon une petite marque au derrière de la teste laquelle estant du premier coup sondée, n'a fait aucun samblant d'avoir senty la sonde, toutes fois le sang en a sorty de sorte qu'ayant poussé la sonde plus outre il auroit incontinent porté la main au lieu où estoit entré la sonde disant que l'on luy faisoit mal, sy bien que luy ayant demandé d'où procédoit tant de cicatrices qu'il avoit à la teste, m'a respondu l'avoir receu au siège d'Ostande  et autres lieux où il a porté les armes et semble les dites cicatrices estre laicte d'espée ou autres instrumens tranchants, ce qui peut estre vray yen la forme et figure desdites cicatrices qui sont longues et estroictes, et veu aussy ]e sentiment très exquis qui s'y trouve. Et n'y avant trouvé autre marque je dis n'y avoir aucune marque de sortilège au moins que j'ay pu congnoistre. Partout j'asseure ce rapport contenir la vérité.
En foid de quoy j'ay signé de mon seing accoustumé.
gFaict à Remiremont ce dix huictième apvril mil six cent vingt cinq. »
"Signé : F. GRANDMAIRE.


Avant de passer cette visite, Grevillon avait été amené devant ses juges et avait prêté serment de ne rien leur celer. Il avait recommencé ses dénégations, et la vue des instruments de torture ne fait que lui arracher des plaintes : « Il ne faict que se débattre et démener en criant, sans vouloir aucunement répondre disant : Mon Dieu, mon pauvre corps ». Les juges le mettent entre les mains de l'exécuteur de haute justice qui doit lui raser « tout le poil de son corps ».
»Cependant son pourpoint mis bas et visité, avons trouvé une crouste de pain bruslé de la grosseur d'un teston  cousue en ung coing d'iceluy avec un petit morceau de la grosseur d'un pois gris que nous jugions estre encens à la couleur. Grevillon prétend que c'est du fromage. Sans vouloir dire pourquoi il a cousu cette croule et ce fromage dans son pourpoint il nie que ce fut pour nourrir ses diables. »  C'était probablement quelque reste de nourriture qui avait glissé d'une poche décousue dans la doublure du pourpoint.

Aprés avoir été rasé, visité et sondé ainsi qu'on l'a dit, il est assis sur la sellette en chemise et les grésillons lui sont appliqués aux doigts des mains.
« Les dit grésillons pressés, a commencé à crier tant qu'il a pu, disant : Dieu, Dieu, oh Dieu, ne voulant aucunement respondre aux interrogats qu'on luy a fait sans jeter une larme.
« Enquis s'il est pas sorcier et devin.
« Dit que non.
« Comment s'appelle son diable familier ? « Dit n'avoir aucun nom.
« Et lesdits grésillons pressés de rechef a commencé à crier à larme faisant des grimaces estranges en disant que le diable ait emporté l'heure et la journée que jamais il fut fait.
« S'il a pas apprin ses guérisons de son démon ?
« Dit que non criant toujours comme auparavant.
« Lesdits grésillons estés des poulces et appliqués à deux autres doigts et pressés, a commencé à crier alarme plus fort qu'auparavant et ne voulant dire autre chose sinon : Hélas mon maitre que faites vous.
« Aprés plusieurs interrogats autres grésillons hsy ayant esté mis aux orteils a recommencé à crier plus fort qu'auparavant.
« Enquis s'il avoir pas usé de remèdes que le diable luy enseignait.
« Dit qu'ouy de par Dieu.
« Si son familiair lui aurait pas aussy enseigné la guérison de la femme Delat Godel.
« Dit qu'il n'y vint assez tost que son diable estoit lors à Orbey dans une boite.
« Ce qu'il lui donnait à manger.
« Dit de tout ce que luy mangeait. que le familiair qu'il achepta la première fois sur le pont de Lyon estait dans une petite boite n'y ayant rien marqué dessus.

 Ce fait et après plusieurs autres interroges ne voulant rien dire autre chose a esté mis sur l'échelle le bois en triangle soubs le dos et détiré d'un quart (de tour) a commencé à crier alarme. Dans cette posture Grevillon est interrogé encore.

« S'il est sorcier ou magicien ?
« A dit que non par sa foy.
« S'il aurait pas dit à la femme Delot Godel qu'il ferait venir celuy ou celle qui lui avait donné son sort ?
« Dit que nenny.
« S'il aurait pas consulté son démon lors qu'il estait en la chambre aux trois chandelles ?
« Dit que non.
« Combien de fois il aurait esté battu de son démon.
« Dit 3 ou 4 fois, luy ayant fait des noirs.
« Iceluy a prié qu'on le lasche un peu pour l'amour de Dieu a qu'il dirait quelque chose. Et estant lasché n'aurait voulu dire autre chose, cause qu'il serait esté remis et détiré un peu, a crié comme auparavant et qu'on le mette bas qu'il dirait la vérité.
« Et enquis. S'il est pas vrav qu'il auroit dit à la femme de Delot Godel qu'il donnerait sa maladie à celle qui lui aurait donné ?
« Dit que non.
« A quel dessein il portait la crouste de pain et morcelet de fromage trouvé dans son pourpoint ?
« Dit que c'estoit pour donner à manger à son démon.
« Qui luy aurait enseigné et donné advis d'achepter des familiairs
« Dit que ça esté son compère le Gauchier qu'il a servy, lequel en porte un à son bras dans une boite d'argent pour la guerre.
« De rechef enquis comme il avait guéry la fille Raguel et la femme Godel.
« Dit que ça esté comme il aurait confessé avec du mithridat et de la graine de fougère et que son démon le luy aurait enseigné.
« Icy aurait supplié que pour l'amour de Dieu on le laisse un peu chauffer qu'il dirait ce qu'il sçavoit.
« S'il est pas vrai qu'il aurait retardé qu'on donnast le saint sacrement à la fille Ragnel jusqu'à ce qu'il luv aurait donné son breuvage ?
« Dit qu'ouy.
« Estant nus bas luy a esté demandé pourquoi il aurait retardé cela ?
« Dit que son démon Iluy avait dit de faire ainsy.
« S'il a pas autre pact avec le diable que celuy qu'il nous a confessé de le nourrir des mesures viandes qu'il mangeait et s'il l'auroit pas induit de renoncer à Dieu ?
« Dit que non.
« S'il est pas vray que quand il entrait en quelque maison il demandait du pain et du fromage pour son démon ?
« Dit qu'ouy.
« Derechef interrogé sur les autres faits portés en ses auditions premières, n'a voulu confesser autrement que comme il avait fait et que son démon luy avait enseigné la recepte qu'il feit faire à la femme Delot Godel touchant la pièce d'argent qu'il feit pendre à son col et la porter neuf jours ainsv qu'il est porté en sou audition du 8 mars.
« Au reste, qu'il sçait bien avoir failly d'avoir achepté des diables familiaires et d'en avoir usé, qu'il y renonce, criant à Dieu mercy. Sur ce avons ordonné qu'il soit ramené en prison jusques à ce que le sieur procureur de Vosges aura communication du tout pour y dire et déclarer ce que de justice.
« Fait à Arches, les an et jour avant dits.    « Signé : N. Guyot et du soussigné    DE RANFAING.


Ce navrant procès-verbal de question qui n'apprend rien de nouveau sur le cas de l'accusé, est communiqué au procureur général qui répond par une nouvelle lettre non moins amphigourique que ses précédentes missives. Il trouve les aveux de Grevillon suffisants pour le taire condamner au feu comme sorcier, ses relations avec le cacodémon étant suffisamment prouvées, mais il voudrait qu'une nouvelle question lui fut appliquée, pour tàcher de lui faire dire dans les tourments, des noms de complices que le sieur procureur général serait sans doute heureux de pouvoir poursuivre, pour avoir occasion d'étaler à nouveau son érudition en matières de magie. Mais les échevins de Nancy plus humains jugent que c'est suffisant et que de nouvelles tortures sont inutiles : « Veu de rechef par le soussigné procureur général au baillage de Vosges demandeur en crime de léze-majesté divine au premier chef contre Anthoine Grevillon détenu en prison criminelles d'Arches, la procédure du... etc. dit que ledit Grevillon est suffisamment attaint et convaincu du crime de magie, devination et sorcellerie, obstant ses confessions dénégations et variations, d'avoir pactizé avec le maling esprit et cacodémon, par sa confession il conste qu'il l'a veu et parlé à luy intempesta nocle en cuillant superstitieusement la graine de fougère, et entretenu jusque à sept familiairemement, apprins des nouvelles d'eulx et osté des sorts par leurs moyens, ce qui ne se peut taire sans pact ainsy que le disent les docteurs notamment Farmace.
l.es frais de justice prins sur iceulx, au préalable et auparavant l'exécution de la sentence que les grésillon luy soient présentés pour tirer la vérité de ses complices et plus ample cognoissance de ses maléfices.
« A Mirecourt, le vingt-troirdème apvril mil six cent vingt cinq. DUMÉNIL.
« Les maitre échevin et échevins de Nancy dient que pour réparation dudit crime il y a matière d'adjuger au sieur procureur général de Vosges ses fins et conclusions saulf qu'il ne sera de besoing de plus applicquer le prévenu à aucune question. Faist à Nancy, en la chambre du Conseil de l'auditoire, le vingt quatre d'avril 1625. »


Après réception des réquisitions du Procureur général des Vosges, approuvées par le Tribunal des Maitre Échevin et Echevins de Nancy, il ne restait plus qu'à prononcer la sentence contre Grevillon.
Les "jugeants" du Ban d'Arches furent assemblés "comme d'ancienneté" sous la halle; ils venaient des villages d'Arches, Hadol, Le Roulier, Donnons, Pouxeux, et des hameaux de ces localités qui composaient le ban. On leur fit lecture des pièces de la procédure, qui ont été transcrites ou résumées ici. L'issue du procès n'était pas douteuse, et s'inclinant devant l'opinion du Procureur général et l'avis de Messieurs les Echevins de Nancy, les bonshommes du Ban jugèrent Grevillon suffisamment « atteint et convaincu » du crime dont il était accusé et le condamnèrent au feu.


Le texte du jugement ne nous a pas été conservé, mais d'après d'autres sentences prononcées en I 611, 1615, 1616 et 1629, qu'on trouve aux Archives, il nous est facile de voir dans quelles formes Grevillon fut jugé. Il ne nous reste qu'une note sommaire écrite par de Ranfaing au dernier folio de la procédure, pour nous renseigner sur le sort de notre sorcier : « Le prévenu Anthoine Grevillon a esté cejourd'huy vingt huictiéme apvril 1625, condamné par les jugeants d'Arches, suyeant I'advis de Messieurs les Maistre Eschevin et Eschevins de Nancy d'autre part, et en mesme temps sa sentence exécutée audit Arches les an et jour que dessus. » Arches ayant été affranchi en 1263 par le duc Ferry III et avant conservé ses libertés, les jugeants étaient composés du peuple tout entier tout au moins théoriquement, car en pratique les villageois ne tenaient pas beaucoup au privilège de rendre la justice, qu'ils regardaient comme une corvée. Quand on ne les y contraignait pas, ils ne se rendaient point au "plaid  où il ne venait que les gens de justice et ceux qui avaient des loisirs."
Grevillon fut exécuté à l'endroit ordinaire, au Pont d'Arches, du côté d'Archettes  où  se voyait le gibet, après avoir été exposé au carcan pour servir d'exemple à ceux disposés à l'imiter. Il fut étranglé au poteau avant que le feu ne fin mis au bùcher, ce qui avait presque toujours lieu, car au XVII° siècle, il était rare qu'on brùlàt vif les condamnés. Il était demeuré 70 jours en prison. D'après le compte conservé aux Archives de Meurthe-et-Moselle et reproduit sur une copie des Archives de Remiremont par Richard, il y fut nourri à raison de deux gros par jour, soit une dépense totale de 13 francs 2 deniers. Les autres frais relatifs à son procès et à son exécution se montèrent à 103 francs 2 deniers : pour ports, messages, droits du Change, de la justice d'Arches et du maitre des hautes oeuvres, frais d'érection du bûcher et achat de paille et de bois. Il est peu probable que le prêtre de l'hôpital d'Arches, qui devait confesser les condamnés, vint le consoler et le réconcilier avec l'Église, car dans des cas exceptionnels seulment, il était accordé un confesseur aux sorciers.


Telle est la triste histoire du malheureux Grevillon, qui nous a paru curieuse à rapporter. Elle nous montre le singulier état d'esprit de nos ancêtres du XVII° siècle. Qu'on ne se hate point cependant de les traiter de barbares et de croire que la Lorraine seule exécutait encore ces malheureux fous qui se disaient sorciers. Dans toute l'Europe, chez les catholiques comme chez les protestants, de nombreuses exécutions se faisaient chaque année et cela jusqu'au XVIII siècle. Les gens les plus lettrés et ]es plus instruits n'échappaient point à l'influence du milieu dans lequel ils vivaient et croyaient fermement à la sorcellerie, pensant même que poursuivre et faire condamner les sorciers était oeuvre salutaire. Nous en avons un frappant exemple dans ce magistrat lettré et érudit que fut Nicolas  Rémy, qualifié de Torquemada lorrain, à tort selon nous. Avant de blâmer nos aïeux, regardons autour de nous dans notre société imparfaite et voyons si souvent nous n'applaudissons pas et n'approuvons pas des choses qui seront certainement taxées de monstrueuses par nos petits neveux.


Grevillon fut d'ailleurs un des derniers sorciers brûlés en Lorraine. La guerre de Trente ans, quelques années après son exécution, vint ruiner et dépeupler notre malheureux pays. Dans les villages où demeurèrent seulement de rares habitants affamés, on eut autre chose à faire qu'à couarailler sur les choses fantastiques, et les gens peu chanceux purent voir dans la guerre la cause directe de leurs malheurs sans la rechercher dans des sorts jetés par des voisins. Aussi de 1632 à la fin du XVIII° siècle, on retrouve seulement dans les registres de comptes la mention d'une dizaine d'exécutions. Quand la Lorraine se releva de sa ruine les esprits étaient émancipés et si la croyance dans la sorcellerie subsistait, comme d'ailleurs elle subsiste encore dans bien des localités, les magistrats se refusèrent à poursuivre les sorciers, si ce n'est comme escrocs, quand ils se mêlaient de divination.

La sorcellerie au pays messin

samedi 19 janvier 2013, par Anne Auburtin

Le Pays lorrain : revue régionale bi-mensuelle illustrée / dir. Charles Sadoul 1907 - article de Louis GILBERT

Tout le monde sait quelle place considérable tient notre contrée, dans l'histoire de la sorcellerie, et quelle redoutable énergie ont constamment employés les tribunaux criminels pour réprimer ce fléau. Les faits de ce genre étaient fréquents non seulement dans les campagnes, mais même à Metz. « Les Messins, dit M. Worms, avaient grande créance dans les sortilèges et les sorciers et plus grande peur encore des maléfices. Faisait-il mauvais temps, la récolte avait-elle été insuffisante, les vignes avaient-elles été gelées, c'était grâce aux sorciers, grâce à leur influence néfaste et mystérieuse ou bien c'étaient quelques impies qui avaient travaillé le dimanche ou un jour de fête. Pour détruire la puissance magique et apaiser le ciel, on brùlait sur le Pont-des-Morts un sorcier et plus souvent une sorcière, et on condamnait à l'amende ou on exilait les coupables d'infraction à la loi religieuse. »

Ce n'est pas à une époque de barbarie et d'ignorance que se sont passés ces faits regrettables, mais à la fin du XV°e siècle et au commencement du XVII°, sur le seuil de ce grand siècle de Louis XIV, où le génie français devait atteindre son apogée!

Quel a été le nombre exact de sorciers mis à mort ? Il est impossible de le dire même approximativement, car le plus grand nombre des procès ont disparu. La bibliothèque de Metz possède dans un volume manuscrit une faible partie des nombreuses procédures instruites à cette époque, et il est facile, en les compulsant, de se faire une idée exacte de la manière dont se passaient ces mystérieuses enquêtes. Ce fut donc un grand bienfait que l'établissement d'une cour souveraine qui fit disparaitre cette foule de juridictions où l'ignorance des juges égalait, pour ainsi dire, la barbarie des formes et la rigueur des supplices.
Quelle sinistre éloquence dans cette simple phrase de l'histoire du Parlement de Metz, de M. Michel : « Dans le mois d'Aoùt et de Septembre 1588, la justice de Plappeville fit brûler 25 sorciers de ce village, entre le Pont-des-Morts et le Pontiffroy. Peut-être, dit le chroniqueur de Saint-Clément, que les biens avaient été la cause de leurs accusations. »

En 1593, huit autres de ses habitants furent brûlés comme sorciers, savoir : la veuve de Collignon le Hardier ; Catherine la Hairlaye ; Briatte Gravelotte ; Béatrix, femme Lecomte ; Pierre Martin et Jeanne
sa femme ; Didier Parrin dite Soufflotte et Nicole, femme de Masson ; celle-ci s'était tuée dans sa prison pour se soustraire aux tortures de la question. Ce sont Marguerite, femme Reigner, de Plappeville et Catherine femme Leblanc, condamnés au feu pour la même cause, qui terminèrent en 1594 cette triste liste d'innocentes victimes.

Sorciers et sorcières n'étaient point rares non plus à Woippy, ainsi que dans plusieurs villages voisins, tels que Lorry, Saulny, Norroy-le-Veneur, Plesnois, Semécourt, Fèves, Marange, Talange, Mézières, etc.

A partir de l'établissement de l'inquisition qui eut lieu à Metz vers la fin du XV° siècle les sorciers furent activement recherchés, emprisonnés et presque toujours condamnés à périr sur le bûcher. De tous les procès instruits à Woippy, devant un tribunal spécial établi par le Chapitre de la Cathédrale de Metz, et composé du maire et des échevins du village, 5 seulement sont parvenus jusqu'à nous.

En 1519 fut condamné une jeune femme, dont le seul crime était d'être la fille d'une sorcière condamnée à mort pour ce crime. Il est nécessaire pour expliquer ce reproche, d'ajouter qu'à cette époque on croyait que toutes les sorcières vouaient au démon leurs enfants qui, par conséquent ne pouvaient manquer de le servir. En 1591 ce fut le tour d'un homme natif de Bayonville et demeurant à Woippy, Clément Philippin Terillon, qui fut accusé de sortilège et pour ce fait jeté en prison et plus tard condamné à mort et à être brûlé. Le mois suivant de cette même année, eut lieu un nouveau procès qui se termina également par une sentence de mort. Ce fut celui de Simonate, femme de Claudon Florentin, habitant de Woippy, qui était accusée par Térillon d'avoir renié Dieu, d'être entrée en relation intime avec le démon, auquel elle donnait le nom de Malifis ; d'avoir, en outre, fait périr un cheval rouge au moyen d'une poudre qu'elle avait jetée dans son avoine ; enfin, d'avoir, toujours avec cette poudre empoisonné une femme et plusieurs enfants .

En 1593, un semblable procès fut intenté à Colotte, femme de Toussaint Guillaume qui, « par sa propre confession tant volontaire que questionnaire se trouva avoir adhéré au diable, renoncé Dieu le Créateur et pris pour son maistre, Sathan qu'elle appelle Presinet ».

Le dernier procès enfin, qui a été instruit à Woippy, fut celui de Mangin Maréchal en 1622.

Le village de Saulny, lui aussi, revendique le triste honneur d'avoir été le théâtre de pareilles condamnations, car souvent on y brûlait des femmes pour crime de sorcellerie, et notamment en 1481, 1485 et 1488. Cette dernière année fut celle du Jubilé, dont les processions nombreuses furent constamment troublées et interrompues par des pluies torrentielles qui firent manquer les récoltes. On attribua ces intempéries aux maléfices des sorciers, et les bûchers s'allumèrent de toutes parts. Dans les mois de juin et de juillet, on brûla sepr femmes à Metz ; à Thionville trois hommes et trois femmes ; deux femmes à Mézières ; deux autres à Saulny ; deux à Woippy ; trois à Devant-les-Ponts ; trois à Jussy ; une à Rozerieulles ; trois à Châtel-Saint-Germain ; enfin une femme à Vigny et un homme à Vantoux. Les Messins, voyant que le supplice des sorciers n'avait rien changé à l'inclémence de la saison, imaginèrent un moyen plus doux d'apaiser les mur¬mures et les plaintes du peuple sur le haut prix des denrées, en lui donnant des fêtes et des bals.

Un siècle plus tard se renouvela encore une fois l'ère des condamnations. En 1598, l'abbé de Saint-Vincent fit poursuivre, comme sorciers, Nicolas Bouillot, maire de Saint-Jure, Jacques Motte, sa femme et Barthélemy surnommé le Grand Michel : ils furent tous trois brûlés vifs, après avoir subi les tortures de la question. Le procureur d'office qui a instruit cette procédure, se nommait Maréchal ; et les avocats consultés étaient MM. Legoulon, Mangin, Brulard, etc.

En 1594. était déjà mort sur le bûcher, un pâtre de Flocourt, nommé Nicolas Georgin. Il avait été condamné par les gens de justice du lieu, sur la réquisition des procureurs d'office de l'Ecolâtre de la cathédrale de Metz, pour avoir accepté le diable pour son maitre ; il avait été en outre convaincu du sabbat tous les jeudis, et d'avoir reçu de Satan, une poudre avec laquelle il faisait périr le bétail.

En 1604, Didier Chardel du même village eut le même sort.

Terminons, enfin, cette triste nomenclature par un des derniers procès qui eurent lieu en notre Lorraine. Ce fut celui de Françoise veuve de Jean Paul, de Talange, qui fut brûlée vive le 3 février de l'année 5622. On lui fit avouer, dans les tortures, que depuis 23 ans elle avait été séduite par le diable qui, « l'ayant mise du costé gauche sur un grand boucque noir, la menée sur la coste de
Saint-Quentin et au prez de la chapelle de Talange en l'assemblée et compagnie de sorciers et sorcières, où elle a veue Catin d'Agondange, laquelle va demander son pain ; que là, par ordonnance du diable et en son nom, ils ont touché de blanches verges la rivière et par ce moyen excité un brouillard puant pour perdre la mille des vignes. »

Doit-on rejeter la faute de toutes ces condamnations capitales sur le chapitre de la Cathédrale de Metz ? Certes non, car il se composait d'hommes intelligents qui, malgré leur foi ardente, étaient plus enclins à grâcier les sorciers qu'à les condamner ; toutefois. dans la plupart des cas, ils ne pouvaient résister à la pression de l'opinion alors si peu éclairée, et ils étaient moralement contraints d'autoriser ces poursuites.

Notons que les dénonciateurs étaient de braves villageois ignorants et crédules qui croyaient bien agir et se rendre agréables à Dieu en dénonçant à leurs concitoyens et au Chapitre, des gens dont ils redoutaient les pratiques mystérieuses, et qui, selon les préjugés de l'époque, obéissaient au démon. En présence d'un tel état de l'opinion, le Chapitre était, je le répète, forcé de laisser ses tribunaux sévir contre la sorcellerie comme le prouvent malheureusement les procès que nous venons de citer.
Louis GILBERT.