généalogie et histoires lorraines

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Le manouvrier

vendredi 14 décembre 2012, par Anne Auburtin

  • "Manouvrier" ou "manoeuvre" ou "brassier" ou "menu ouvrier".

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Dans les Vosges, paysan pauvre ne possédant que sa maison et quelques lopins de terre insuffisants pour assurer la vie quotidienne.

Il était employé par des laboureurs qui, en échange de journées de travail, lui prêtaient attelage et charrue, lui accordaient quelques pièces d'argent et du fumier.

Les comptes se réglaient en fin d'année.

Cette association d'aides complémentaires faisait plus du manoeuvre un modeste associé qu'un domestique.

Sa maison, généralement très simple, se composait pour une moitié d'une grange occupant toute la profondeur et ouvrant sur l'usoir, pour l'autre moitié d'une pièce cuisine ouvrant aussi sur l'usoir et d'une pièce à l'arrière disposant d'un poêle.

Pour en savoir plus : le site histoire-généalogie, rubrique manouvrier

 

 

Comment fut nommé un Maître d'École de Rupt en 1808

dimanche 3 février 2013, par Anne Auburtin

Source : A Blaise, instituteur, Le pays Lorrain, 1908

M. Grandemange, cultivateur habitant La Roché, section de Rupt, fut maire de cette commune de 1808 à 1812.

Un jour, un sabotier de Lette, section du centre, nommé Rouillon jean-Pierre, âgé de 43 ans, travaillait chez le maire : il y confectionnait des sabots.

C'était un vendredi, et vers les onze heures du matin, Madame Grandemange se mit à préparer, pour le repas de midi, ce que dans le pays on nomme des « kneffs ». Pour obtenir ce mets, la ménagère confectionne une pâte avec de la farine, du beurre et des oeufs, absolument comme pour une tarte ou une brioche. Elle divise ensuite cette pâte par cuillerées qui devront cuire dans une marmite renfermant de l'eau.

Mme Grandemange, à chaque cuillerée, frappait un coup sec sur le bord de la marmite, afin de faire tomber la « kneff » dans l'eau douce où la cuisson devait se faire.

Le sabotier, tout en travaillant, avait compté le nombre des coups frappés sur le bord de la marmite. Quand la ménagère eut fini, il lui dit :

Sevoi-vo, mère Grandemange combié nos éro dé kneffs è mengé chécun ?

Mo foi non, qu'elle déjé, y n'a mi seulemo songé è celo.

Eh bié, nos mengero chécun déjeute kneffs, car vos a beyié cinquante-quoite cô dé ceuhié, y las a compta. Nos so troje é lé mojon pou l'dèjun et lé tiére de cinquante-quoite o dé déjeute. Nos en éro dinno déjeute chècun (1).

La bonne dame fut émerveillée de voir un homme compter aussi juste et aussi rapidement. Elle courut raconter la chose à son mari qui travaillait non loin de là Celui-ci trouva, lui aussi, que Rouillon était une homme instruit.

Après avoir discuté quelque temps, les deux époux conclurent que le sabotier pourrait, sans doute, remplir les fonctions de maître d'école de Lette, car elles se trouvaient vacantes.

Le maire alla donc trouver le curé de Rupt pour lui soumettre son idée. Comme Rouillon savait bien chanter, comme il avait une belle écriture, il fut accepté comme maitre d'école et marguillier.

                                                          *******

(1) — Savez-vous, mère Grandemange, combien nous aurons de kneffs à manger chacun ?

Ma foi non, dit-elle, je n'ai pas seulement songé à cela.

Eh bien, nous mangerons chacun dix-huit kneffs, car vous avez donné cinquante-quatre coups de cuiller, je les ai comptés. Nous sommes trois à la maison pour le dîner et le tiers de cin­quante-quatre est de dix-huit. Nous en aurons ainsi dix-huit chacun.

Misère des régents d'école

mardi 9 avril 2013, par Anne Auburtin

Source : extrait de :  l'ancien régime dans une bourgeoisie lorraine, étude historique par J Munier-Jolain, 1885


Dès 1432, l'instituteur communal, malgré tout et malgré sa soumission à l'abbé, se montre comme un fonctionnaire nécessaire et d'antique création. L'abbé se plaint vivement, à cette date, de ce que les bourgeois aient osé frapper d'une taxe le maître, jusqu'alors affranchi ! Plus tard, vers 1492, les rôles que l'on dresse, à différentes époques, des habitants de la ville et de leurs qualités, pour la levée des aides, par exemple, nous parlent du « régent de la grande école », mention qui laisse entrevoir une organisation plus compliquée déjà.


Enfin, en 1509, nous trouvons ceci dans les archives de la Chambre des comptes : « Exemption des droits de ville en faveur de Demange Buxières, professeur d'écriture et de mathématiques. »
 
Nous lisons dans une pièce de 1582, décision ducale qui termine de longues discussions entre le maire et les co-gouverneurs bourgeois, et qu'avaient provoquée les plaintes de ceux-ci :
« Et, pour le regard du maître d'école, il sera nommé par les gouverneurs et présenté par eux à notre maïeur qui l'instituera en notre nom. »
Voilà le conseil élu de la ville érigé en protecteur apparent de l'école et des régents ? — Illusion   
On a fait, d'une façon générale, sur les écoles en Lorraine, et la situation des maîtres jadis, des recherches qui, limitées à des temps trop voisins, ont abouti pourtant à des constatations navrantes.
Cet humble entre les humbles, ce « magister » est bien le pauvre diable, la bête de somme sur laquelle chacun frappe que tous commandent, qu'aucun ne craint.


Mal payé ! il ne touche presque rien, l'insuffisant, de quoi prolonger une noire misère. — Son revenu, il le lui faut tirer, chaque année, par d'humiliantes démarches, vaines souvent, souvent mal reçues, par des tournées chez les parents. Le bail qui le lie à la commune est de six ans, de trois ans, de moins encore, et, à chaque expiration de terme, que d'intrigues basses pour arracher la conservation de sa place à la bonne volonté des gens ! Il faut se résigner à faire les frais de bombances rustiques, à payer le « vin de la nomination ». — « On engage les maîtres d'école comme les pâtres, sans plus de souci », écrit, dans ses doléances à l'intendant de Lorraine, un vieux maître de village, usé dans la misère du métier. D'après lui, et en 1780, selon les usages répandus, dans une paroisse de 30 ménages et en joignant les rétributions de toutes les fonctions dont on surcharge l'instituteur, il devrait gagner 117 livres annuellement ; 205 dans une paroisse de 60 ménages et 270 dans une de 100.
Mais cet argent qu'il devrait avoir, il ne l'a pas. Il faut soustraire les frais du traité avec la commune, la location de la maison, les gages d'un sous-sacristain. Puis il y a, comprises dans la somme, des redevances que l'on ne peut se faire payer que par le menu, sur l'habitant, et qui rentrent mal ou ne rentrent point.
Et pour cette aumône aléatoire, que fera le maître ? Mille besognes invraisemblables. Fossoyeur parfois, il soigne le cimetière, en surveille les palissades, creuse les fosses. Sonneur partout, il sonne les cloches en cas d'orage. Sacristain, il ouvre les portes du sanctuaire, et, bon à tout faire, il grimpe sur le toit de l'église pour réparer les gouttières. Quoi encore ? Ah ! parfois, pendant quelques mois de l'année, il apprendra à des enfants qui ne le respectent guère les quatre règles, si c'est possible, l'écriture et peut-être l'orthographe, la lecture, le plain-chant rarement, mais toujours, avant tout, le fonds, le summum, l'exclusif du savoir alors, le catéchisme. Au milieu de toutes les fonctions du malheureux, tout cela, sauf le catéchisme, devient l'accessoire, et tout cela est le programme de l'enseignement reçu.
Enfin, le pauvre instituteur est si rongé de détresse qu'il se fait tailleur ici et fermier par là. Alors, garde à lui. S'il gagne un peu, la commune l'envie. S'il mendie, elle le rejette, comme une charge !

Voilà les faits, bien proches de nous, au XVIII° siècle. Qu'était-ce avant ?


A Saint-Nicolas, au milieu du vague des archives sur ce sujet, signe du peu d'importance attachée aux écoles, le tableau apparaîtra-t-il plus riant?
D'abord, dans les comptes du domaine, aucune mention de sommes payées au régent par le maire. Le prince se soucie peu de l'ignorance des manants et fils de manants. L'enseignement n'est pas service public.
Qu'ils s'arrangent ces manants, dans leurs villes ! Ils y tâchent, et, durs pour eux-mêmes, il paraît, de prime abord, qu'ils comprennent que l'ignorance n'est pas un bien. Ils stipendient le maître d'école. Ils le paient des deniers communaux comme ils paient, avec ces mêmes deniers, les prédicateurs qui viennent en mission chaque aimée :
« Mise en dépense la somme de 600 fr. ; — cy : 1° 300 fr. qu'à six diverses fois, et par quart d'an, on a payé et, déboursé à Didier Chailly, maître ès-arts libéraux, régent de la grande école dudit Saint-Nicolas, pour son salaire et gage de dix-huit mois, finis au dernier septembre 1612 d'avoir montré et instruit les enfants dudit Saint-Nicolas, envoyés à son école, et à raison de 200 fr. par an, suivant qu'il lui a été accordé par consentement des bourgeois dudit lieu. — Appert par quittances, cy 300 fr. »
Voilà un très louable effort, digne de ces négociants avisés.
Mais ce qui apparaît clairement dans les textes , c'est la domination arrogante du curé, la sujétion du maître à qui tous, de droit admis, parlent dur.
Je citerai quelques extraits d'une délibération, prise par les magistrats municipaux de Saint-Nicolas, en 1696. Nous jugerons des temps antérieurs par les do-uments empruntés à des époques plus éclairées ! Les magistrats avaient reçu les plaintes du pieux curé et celles du procureur du roi en leur chambre. — (Ayant égard aux remontrances du pieux curé).
Ils délibèrent solennellement, déclarent : « La mauvaise éducation de la jeunesse ne vient pas seulement du défaut de correction des père et mère ; mais encore de la mauvaise discipline du maître d'école, qui ne se donne pas le soin nécessaire pour instruire les enfants, non seulement dans les belles-lettres, mais encore des devoirs de bons chrétiens. — Et en conséquence,
« Enjoignons à Jacques Firmin, régent d'école, y régentant présentement, d'exécuter ce qui s'ensuit, savoir :
«    1° Observer exactement le règlement fait par Mon¬seigneur de Toul pour les gens de son ministère ;
«    2° Obéir au révérend père curé, dont il regardera les avis comme des préceptes très utiles à l'éducation de la jeunesse;
«    3° Conduire les écoliers tous les jours à la messe et les faire tenir à l'église dans une posture respectueuse;
«    4° Assister avec eux, fêtes et dimanches, aux messes de paroisse et vêpres, où il prendra garde qu'ils y assistent avec dévotion;
«    5° Veiller à ce que les messes soient suivies par eux avec modestie et envoyer deux à la sacristie d'abord qu'il entendra sonner les cloches, pour les servir;
«    6° Les accompagner à la procession;
«    7° Les mener au catéchisme lorsque ledit père curé voudra le faire;
«    8° Corriger les enfants par fouet et autres voies douces qui n'aillent pas à la mutilation des membres.
«    Ce faisant, il y aura lieu d'espérer une sainte bénédiction sur la jeunesse. »
Voilà, par le menu, les grandes lignes du programme de l'instruction populaire.
Enfin, pour faire mieux éclater la suprématie du prêtre et dompter toute velléité d'indépendance chez le maître humilié:
«    Voulons que copie des présentes soit mise aux mains du père curé pour. en faire lecture au prône. »
Et puis (car ce n'est pas tout), une inégalité insultante se marque dans la distribution de ce maigre enseignement.
 

24 mai 1697. — Requête du procureur du roi : « Nomination d'un maître d'école pour l'éducation des pauvres, en sorte qu'ils ne soient. point mélangés avec les autres enfants des bourgeois aisés dudit lieu, auxquels ils causent souvent des incommodités par la misère de leur état. »
Ce maitre des pauvres sera François Rupied, marguillier de la paroisse, qui prendra jusqu'à 30 enfants pour 105 fr. barrois par an, payables par quart.


Aussi, voyez les tristes produits à Saint-Nicolas. Ouvrez les registres de l'état civil datant, le plus ancien, du milieu du XVIe siècle et où, pour les baptêmes, les mariages, les fiançailles, les bourgeois de la ville, les plus huppés comme les plus pauvres, viennent obligatoirement se risquer à signer leurs noms. Voilà l'humiliante preuve du dénuement intellectuel. Partout, au lieu du nom, la honteuse croix, lourdement tracée. La femme s'y trahit ne sachant pas écrire, et cela durera longtemps, jusqu'en plein XVIIIe siècle. Les plus savantes assemblent quelques caractères incertains : ce sont leurs noms. Telles des plus fières, mariées à de riches marchands, juges-consuls ou autres, portant haut la tête dans les processions, après, un signe, passent la plume au curé qui relate : « Ceci est le signe de la marraine qui n'a point l'usage d'écrire. » Pour les hommes, semblable résultat ou à peu près, surtout pendant le XVIe et le XVIIe siècle ! Ils font mieux cependant. Communément ils écrasent la plume sur le papier pour grossoyer gauchement leurs noms

Vendanges et vendangeurs en Moselle

dimanche 5 janvier 2014, par Anne Auburtin

source :Culture de la vigne et fabrication du vin dans le département de la Moselle / par M. G. D. [Dufour], 1850, disponible sur Gallica

Époque de la vendange

Nous voici à l'automne; les feuilles ne tombent pas encore, et cependant les vignes semblent moins touffues, les raisins colorés apparaissent de toutes parts. La vendange s'annonce sous d'heureux auspices, le temps est beau, et le soleil brille encore d'un vif éclat. On sent bien qu'il y a dans l'air une sorte d'allanguissement, et que la nature épuisée va nous livrer ses dernières faveurs ; mais la terre est parée comme aux plus beaux jours, les fils de la vierge glissent silencieusement dans le ciel, tout rappelle le printemps. C'est ainsi que sur la fin de la vie, lorsque le flambeau de l'existence est prêt à s'éteindre, on a parfois une réverbération de la jeunesse. Jouissons avec reconnaissance de ces derniers beaux jours, et tâchons de les mettre à profit pour récolter les raisins.

La vendange se fait ordinairement dans la première quinzaine du mois d'octobre ; dans les bonnes années, elle a lieu à la fin de septembre.

Le degré de la maturité des fruits ayant une grande influence sur la qualité du vin, on choisit pour la cueillette le moment convenable. On doit vendanger quand le raisin est mûr, ou du moins quand il ne profite plus sur le cep. Au premier abord, rien ne paraît plus facile que de cueillir le raisin quand il est mûr, mais malheureusement tous les raisins ne mûrissent pas à la même époque; et, pour bien faire, il faudrait vendanger à plusieurs reprises. Ce n'est pas l'habitude dans le département de la Moselle; on vendange quand la plus grande partie des raisins sont arrivés à leur point de maturité.

Aux environs de Metz où les vignes sont mises en ban, les maires des communes, accompagnés d'un certain nombre de propriétaires, parcourent les vignes et, à la suite de cette visite , on arrête le jour de la vendange. On s'est plaint quelquefois des bans de vendange, mais en général cette servitude est acceptée facilement, parce qu'elle protège la propriété.

Cueillette du raisin

Lorsque le jour de la vendange a été fixé, on s'occupe d'organiser sa troupe de vendangeurs ; on tâche d'avoir beaucoup de monde pour finir le plus rapidement possible.

On ferait bien de ne pas vendanger, quand le raisin est mouillé par la pluie ou par la rosée. On devrait aussi trier les raisins pour mettre à part ceux qui ne sont pas mûrs ; mais ce sont là des précautions qu'il n'est pas d'usage de prendre dans notre pays, où les vins n'ont pas une très grande valeur.

Parmi les vendangeurs, les uns coupent les raisins, les autres vident les paniers, d'autres enfin portent les hottes. Les personnes qui coupent les raisins doivent être munies de ciseaux; les couteaux secouent les grappes, et font tomber les grains les plus mûrs ; les queues doivent être coupées court. L'opération de la cueillette, pour être bien faite, a besoin d'être confiée à de grandes personnes.—Nicolas, disais-je un jour à l'un de mes vignerons, vous m'amenez toujours des enfants. — Mais, monsieur, me répondit-il , il faut bien qu'ils apprennent. - Certainement, répliquai-je, mais j'aimerais tout autant qu'ils apprissent ailleurs. - Nicolas ne se tint pas pour battu, et il me fit observer que les enfants devaient accompagner leurs parents.—Ici, je l'avouerai, je ne trouvai rien à répondre; et aujourd'hui, quand je vois dans mes vignes quelques-uns de ces petits travailleurs qui ne travaillent guère, je me dis en moi-même : il faut que les enfants soient avec leurs parents. — La pensée est morale.

On doit veiller à ce que les vendangeurs ne laissent pas de raisins sur les ceps. L'histoire de Ruth et Booz nous enseigne qu'à la moisson des blés, il faut laisser dans les champs quelques épis pour les glaneurs ; mais en vendange, les raisins qu'on laisse dans la vigne n'ont d'utilité réelle pour personne, et c'est une occasion pour les grappilleurs de venir écraser les ceps et briser les échalas.

Lorsque les vendangeurs ont rempli leurs paniers , on vide les raisins dans les hottes. L'ouvrier chargé de ce travail doit être leste, et avoir toujours un panier qu'il donne en échange de celui qu'il enlève. Les hottes sont en bois de sapin, cerclées en fer, et garnies de bretelles en osier.

C'est le videur de paniers qui aide les porteurs à charger les hottes. Si la vigne est éloignée du vendangeoir, on forme plusieurs relais de porteurs; ou bien on fait usage de voitures sur lesquelles on place des cuviers et, à leur défaut, des tonneaux défoncés.

Les vendangeurs sont payés diversement suivant les lieux. Dans mon canton, ceux qui coupent les raisins reçoivent par jour, suivant leur âge, 50 à 80 centimes , les videurs de paniers ont 1 fr.; quant aux porteurs , on leur donne 1 fr. 50 cent.

Tous ces ouvriers sont nourris, elles porteurs ont en outre une demi-bouteille de vin à chaque repas.

Les vendangeurs ont, bien entendu, la liberté de manger des raisins ; et, le dernier jour de la vendange , ils en emportent un panier.

Lorsque le temps est beau, la vendange ne manque pas de gaieté. A la fin du jour, les vendangeurs et les vendangeuses, oubliant leurs fatigues, s"amusent à danser et à chanter. Il y a quelques années. j'entendais un soir dans ma cour des chants plus vifs que de coutume ; je m’approchai d'une fenêtre, et j'écoutai. On dansait en rond; une jeune fille à la voix sonore, chantait des couplets qui commençaient par ces mots : Nous n'irons plus au bois. - Cela m'avait l'air d'une menace pour les jeunes gens. Diable, pensai-je en moi-même, que deviendront les jeunes gens si les jeunes filles ne vont plus sous la coudrette. Ces vendangeuses sont des inhumaines, et cependant elles appartiennent à un sexe qui a dans le cœur des trésors d'amour. Mais bientôt je me rassurai, car à la fin du couplet, la chanteuse avait adouci sa voix, et je l'entendis qui disait à un grand garçon qu'on avait fait entrer dans la danse : Embrassez celle que vous aimez.

- Je ne cherchai pas à en voir davantage; je refermai ma fenêtre, et me retirai en bénissant la providence qui ne nous abandonne jamais.

Dépôt de la vendange dans les cuves

De la vigne la vendange est transportée au vendangeoir, et déposée dans des cuves, à moins qu'on ne veuille avoir du vin parfaitement blanc, car alors le raisin se met tout de suite sur le pressoir. Une cuve doit être remplie le plus promptement possible, afin que la fermentation commence en même temps pour toute la masse. La vendange augmentant de volume par la fermentation, il ne faut pas remplir les cuves complètement.

Les cuves sont en bois de chêne, cerclées en fer, et plus étroites par le haut afin de maintenir les cercles ; leur dimension est proportionnée à la force du pressoir. Les cuves se posent sur des poutres ou sur de petits murs, à 50 ou 60 centimètres au-dessus du sol : il faut pouvoir passer dessous pour examiner si elles ne coulent pas.

Quelquefois on adapte aux cuves un couvercle qui les ferme hermétiquement. Après s'être servi des cuves pour y déposer la vendange, on peut, en replaçant le couvercle, s'en servir pour y mettre du vin : ce sont des cuves-foudres. Au lieu de cuves, on emploie aussi des foudres; alors il y a dans la partie supérieure une ouverture assez grande pour le passage du raisin; elle se ferme au besoin comme la porte qui est au bas des foudres. — Quand la place manque, si l'on a des foudres vides dans sa cave, on peut y déposer l'excédant de la vendange. J'ai vu chez M. Dauphin un arrangement qui m'a paru très-commode. La cave est sous la cuverie, et dans la voûte on a pratiqué , de distance en distance, des ouvertures assez larges pour donner passage à un tuyau de fer-blanc ayant 20 centimètres de diamètre. Ce tuyau dont l'extrémité inférieure aboutit au foudre que l'on veut remplir, est garni par le haut d'une espèce d'entonnoir en bois, auquel on adapte un cylindre. On jette les raisins dans l'entonnoir, on les écrase à l'aide du cylindre; et la vendange, tombant dans les tuyaux, est conduite dans le foudre. Il est inutile de dire que tout cet appareil est portatif.

Cinq ou six jours avant la vendange , on doit abreuver les cuves. Après les avoir nettoyées, on y jette une certaine quantité d'eau pour bien imbiber le fond ; tous les jours, on arrose intérieurement les douves du tour. On renouvelle l'eau si cela est nécessaire. Quelques personnes mêlent à l'eau une certaine quantité de chaux vive, soit pour enlever la mauvaise odeur du bois, soit plutôt pour empêcher l'eau de se corrompre.

On vide les cuves au moment de s'en servir. Les foudres ont besoin d'être abreuvés avec de l'eau chaude.

Lorsqu'une cuve est pleine, il arrive quelquefois qu'elle coule. A l'extérieur, on bouche les fentes avec du coton, du papier gris ou du suif ; à l'intérieur, on cherche à faire glisser de la cendre sur la partie qui est trouée. Pour y parvenir, on enfonce une planche dans la vendange ; et, après l'avoir un peu remuée pour écarter les grappes, on jette de la cendre qui descendant le long de la planche, va se déposer à l'endroit qui coule.

Au lieu de cuves en bois, on pourrait avoir des cuves en maçonnerie. Ces cuves sont plus froides que celles en bois. Les cuves en maçonnerie doivent être faites avec beaucoup de soin.

Illustration : une scène de vendange en Alsace, 1919, collection Rol

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