généalogie et histoires lorraines

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Gens du Toulois : monsieur le maire

lundi 4 février 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

 

Monsieur Laurand est un homme corpulent, dont la figure poupine, fraîchement rasée, respire la santé. Il a le port majestueux d'un maire inamovible, d'un homme riche qui ne s'est pas fatigué à piocher la terre et à qui beaucoup d'administrés ont des comptes à rendre. Il parle lentement, il n'élève jamais la voix, son langage est choisi. Il a su adroitement écarter de son conseil les gens qui ne pensent pas comme lui et qui, à l'occasion, mettraient le nez dans les affaires de la commune : les élus sont ses débiteurs ou ses obligés.
Il habite, en face de l'église, la plus belle maison du village, Bien que gros propriétaire, il ne cultive pas ; ses fermiers travaillent pour lui. Il est l'obligeance même, et, dans les moments difficiles, il est toujours prêt à avancer aux petits manœuvres quelques écus réclamés par le percepteur. On lui paye régulièrement les arrérages. les uns en pièces de cent sous, les autres en bichets de blé. Il en est cependant qui ne payent rien, parce qu'ils ne le peuvent pas ; mais, quand la somme dévient rondelette, Monsieur Laurand, qui tient à jour sa comptabilité, sait qu'il y a à l'Embanie une chénevière, au Saulcy, un bout de pré qui fait bien son affaire, et il a tout ce qu'il faut pour rédiger un sous-seing privé.
Monsieur Laurand se dit bon chrétien ; il ne manque pas un office; il a sa place réservée au premier banc, devant l'autel de Saint Nicolas. Il lit pieusement épîtres et évangiles dans un gros missel à couverture de parchemin; il est le premier à recevoir les bénédictions du Seigneur et les coups d'encensoir de M. le curé; il donne à toutes les quêtes, mais jamais plus d'un sou à la fois.
Monsieur Laurand est économe: on le dit même un peu avare; de chez lui, ne sort que la fumée; cependant, il plaint les malheureux, et leur vient en aide à sa façon. Les mauvaises langues racontent qu'un soir, alors que la vieille servante Catherine jetait sur le fumier l'eau chaude où elle avait fait cuire des oeufs à la coque, son maître l'avait bien grondée : « C'ost maou doumèche, i si bon bouillon pou li poures ! » (C'est bien dommage, un si bon bouillon pour les pauvres.).

Gens du Toulois : le père Toussaint

dimanche 24 février 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

Le père Toussaint était un petit vieux que je revois très bien avec sa figure rasé colorée comme une pomme d'api, ses cheveux blancs, bou-clés tombant sur sa blouse bleue, empesée et raide comme du carton. Il avait fait sept ans comme voltigeur au 17 de ligne. li avait rapporté du régiment de belles manières et un langage choisi, il n'y en avait pas comme lui pour raconter des histoires assez invraisemblables, quelquefois fort épicées, dont il était toujours le héros, qu'il disait avec force détails, en faisant des liaisons plus ou moins risquées,
Fendeur d'échalas (un métier qui maintenant, ne nourrirait plus son homme). il allait d'un village à l'autre, se rendant de préférence dans les maisons où l'on peut faire un déjeuner « à la fourchette ». Mais il ne pouvait se sentir d'argent en poche, et quand il avait quelques sous, c'était pour s'offrir une chopine de vin, la dose souvent renouvelée; il n'en fallait pas plus pour l'envoyer dans les vignes du seigneur. Mais il avait le vin gai, il chantait pour lui tout seul et je l'entends encore fredonner d'une voix chevrotante:
«Je n'saro, je n'saro t'nin m'fusi su m'n'épale,
Je n'saro, je n'saro, j'a trop d'mau de m'teni drô
».

Se tenir droit était quelquefois pour lui un problème difficile à résoudre, et après, il était très fier de ses exploits. Voici une anecdote que je lui ai entendu répéter souvent:
 « Un vendredi que j'avais été à Toul, s'au marché porter des grenouilles, j'avais bu quelques chopines chez la mère Charé, et voulant revenir s'au pays, mes jambes ne me portaient plus. Comme not' Seigneur. j'étais tombé trois fois, et la troisième, devant la porte de Metz, je ne pouvais plus me relever. Les soldats du poste  m'ont emmené s'au violon et le lendemain, je reprenais le chemin du pays s'avec ma contravention. Quand j'ai reçu ma convocation, je suis été au tribunal pour m'espliquer.
« ...Enfin, vous aviez bu! Vous étiez dans le vin!
— Pardon, escuse. Monsieur le Juge. que je lui réponds je n'étais pas dans le vin, c'était le vin qu'était s'en moi ».
Et il ne manquait jamais d'ajouter: « Hiralité dans l'auditoire ».

Gens du Toulois : le laboureur

mardi 26 février 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

 

Le père Fanfan est le plus gros « rabouraou » du village; sa maison, avec les engrangements, les écuries, occupe tout un côté de la Grand'Rue. Il a un bel équipage de six chevaux vigoureux, sans compter les pouliches et les poulains. Les vaches sont parquées dans le grand clos, à l'entrée de la prairie. Quand la Mélie, sa femme, va donner à manger à sa volaille, c'est une envolée de poules, canards, oies, dindons, qui dévalent de tous côtés. Uni fumier imposant s'étale devant les écuries,
Les plus belles pièces de terre, les prés les plus gras appartiennent au père Fanfan ; à toutes les ventes il arrondit son lot et à bon marché, la terre est pour rien. Cela ne l'empêche pas de prendre, de temps à autre, une raie par ci, une raie par là sur un de ses voisins et d'élargir ses tournières aux dépens du prochain-.
Pour cultiver ses trente jours de terre, son fils, Ernest, qui revient du service, et deux domestiques sont là; mais ce n'est pas suffisant: au moment des gros ouvrages, à la fenaison, à la moisson, on bat le rappel des manoeuvres; les uns s'attellent à la pièce de cinq jours des « Collades », les autres, aux avoines des « Sarrasines », s'ils tiennent qtfon rentre aussi leurs petites récoltes.
En septembre, le greniers sont pleins, les « teseaux » de blé montent jusqu'à: la toiture. Alors le père Fanfan va tous les vendredis à Toul pour s'enquêter des prix. Il ne manquerait jamais un jour de marché; ne serait-ce que pour manger la soupe au bouilli chez la mère Charrée,
Il a toujours fait partie du conseil municipal, assiste assidûment aux réunions; il n'a pas d'ennemis, car il est toujours de l'avis de tout le monde. Un jour, le juge de paix est venu pour une question d'abornement; le père Fatifan l'accompagne dans sa tournée, et pour diriger le magistrat lui dit respectueusement: « A hue! à dia! Monsieur le juge. Le père Fanfan est un homme heureux, il a du foin dans ses bottes, comme on dit. Mais ne lui parlez pas de porter de l'argent chez le notaire; il n'a pas, confiance dans « les gens-là! »

Gens du Toulois : le manoeuvre

jeudi 28 février 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

Le Colas Pierson habite une toute petite bicoque tout au haut bout du village; il n'a ni grange ni écurie; une simple « gerbière » au-dessus de la porte suffit pour faire passer sa maigre récolte. II a quelques hommées de terre qui lui viennent de ses parents et cultive deux jours de pâtis communaux. Il y sème un peu de blé et d'avoine, plante un jour de pommes de terre. Avec cela, il a assez pour vivre, mais bien médiocrement. Mais il faut trimer dur, et par tous les temps, pour joindre les deux bouts. Il ne travaille pas seulement pour son compte, mais aussi pour le cultivateur, car il faut rabattre sur le labourage, le charroi des  récoltes, et ce n'est jamais fini. Et quand le père Fanfan est venu dire: « I faut v'nin d'main chergi m'fromno, fanai nié pièce de l'Embanie » () « Il faut venir demain charger mon fumier, faucher ma pièce de l'Embanie »), il a beau avoir de l'ouvrage qui presse, il faut tout abandonner pour satisfaire le laboureur, c'est le maître, on doit lui obéir sur-le-champ.
Vers la Saint-Martin, on règle les comptes de l'année; le père Fanfan, qui a bon appétit, s'invite à souper et apporte son calepin. Le Colas Pierson ne sait comment cela se fait, mais il est toujours en retard, ses journées ne suffisent pas à rabattre le labourage et le charroi; tous les ans, il s'endette davantage, et avec cela, il faut encore compter sur les mauvaises années et les maladies.
Comme beaucoup de ses pareils, c'est un malheureux esclave de la terre dont le sort n'est guère plus enviable que celui des manants d'autrefois.

Gens du Toulois : le carrier

samedi 2 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

Le père Barat a pioché la terre tant que ses jambes ont pu le porter ; maintenant, il est cassé en deux et ne peut plus se traîner qu'à l'aide d'un bâton. Il n'est plus bon à rien. Fumer sa pipe au coin du feu, se chauffer au soleil devant la maison, c'est beau à dire, mais la Sidonie est si « raouâte » qu'elle ne lui laisse jamais un moment de repos. Alors, pour être tranquille, il a ouvert une carrière sur « la Haye » et tire des pierres pour les corvées des chemins.
Par tous les temps, on est sûr de le trouver derrière son paillasson, assis sur une planchette clouée à un piquet. Enveloppé de sa  « salopette » de toile grossière, nouée aux genoux, il sépare minutieusement la brocaille de la terre, casse avec son marteau à grand manche la pierraille que le Ferdinand Colson conduira sur le chemin de Lagney.
Le père Barat reçoit souvent la visite d'autres vieux, invalides du travail; alors il sort de sa poche un vieux brûle-gueule tout noir, râcle consciencieusement le fond de la pipe qu'il verse dans sa main calleuse, pour le mélanger au tabac qu'il tire d'une vieille blague de cuir fermée par une « courriotte », allume la mèche avec son briquet; c'est alors le meilleur moment de la journée.
Il lui arrive parfois de mettre à jour d'étranges dalles de pierres plates qu'il soulève avec précaution ; dessous, il y a des os humains aux trois quarts vermoulus : cela ne l'émeut pas, il n'est pas archéologue. Les os vont rejoindre le tas de débris inutiles; quelquefois aussi, il trouve des fers mangés par la rouille, de vieilles monnaies qui n'ont aucune valeur, puisqu'elles ne sont ni en or, ni en argent, il en a une bonne poignée qui traînent au fond d'un tiroir. Une fois, il a découvert une cruche en terre drôlement faite et l'a rapportée chez lui; mais comme elle était ébréchée, la Sidonie l'a cassée. A quoi bon encombrer la maison d'un tas de vieilleries qui ne servent à rien?

Gens du Toulois : le médecin

lundi 4 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

M. Germain n'est qu'officier de santé; bien qu'il ait passé de longues années à Nancy, il n'est jamais arrivé à décrocher tous ses diplômes. Ce n'est pas un homme prétentieux et il n'abuse pas des médicaments.
Il a conservé, de son séjour à la Faculté, des expressions d'argot chères aux carabins, qui amusent, et amènent un pâle sourire sur la figure émaciée de ses malades. Son remède souverain est une vieille bouteille, et, pour encourager ses patients, il prend volontiers un verre avec eux : « Buvez ça, ça vous remettra sur pied bien mieux que toutes les bistouilles de ces empoisonneurs d'apothicaires ».
Il fait ses tournées à cheval; il a, dans son rayon, une dizaine de villages qu'il visite régulièrement toutes les semaines, n'oubliant aucune des -auberges, où il fait de longues stations. Il boit avec le premier venu, tutoie tout le monde, fait de la politique, médit des curés.
Il voit surtout ses malades le matin, car l'après-midi, il est souvent dans les vignes du seigneur. Alors la tournée est interrompue. Combien de fois, le cheval est rentré à l'écurie sans son cavalier, échoué dans un fossé, où il dort du sommeil du juste. Mais, le lendemain, frais et dispos, il repart dans une autre direction, sans que rien ne modifie son genre de vie. Il a ainsi, pendant trente ans, soulagé l'humanité souffrante, sans lassitude, sans accident, sauf quelques luxions ou écorchures dont tout le monde devine la cause.
Et, malgré tout, Monsieur Germain était un brave homme, serviable et expérimenté, oubliant souvent que plus d'un pauvre diable avait omis de lui payer ses honoraires.

Gens du Toulois : un homme des bois

mercredi 6 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

De père en fils, les Michel sont des hommes des bois : bûcherons, scieurs, charbonniers. Le Frérot, depuis l'âge de raison est « soyeur » ; il a pour compagnon inséparable le Désiré, aussi peu communicatif que lui. Suivant le caprice de leur patron, l'Evrard de Toul, ils s'en vont pour des semaines dans la forêt d'Apremont, du côté d'Uruffe, des Tramont, même jusque dans l'Argonne. Ils partent avec leur baluchon: des sabots, deux chemises, une demi-bande de lard; le reste de l'approvisionnement, ils le trouveront dans les villages voisins de la forêt.
Isolés du monde pendant trois semaines, un mois, ce dont ils s'accommodent fort bien, ils se nourrissent de lard, de pommes de terre, de champignons plus ou moins douteux ; quelquefois un hérisson, un lièvre pris au lacet, mis dans la marmite, vient varier l'ordinaire ; ils boivent l'eau de la mare. Jamais malades, ils supportent avec indifférence toutes les intempéries.


Le Frérot et le Désiré, philosophes sans le savoir, sont des hommes simples et frustes, pas bavards et solides à l'ouvrage. Mais quand la nécessité les oblige à se ravitailler, quelle saoûlerie qui dure au moins deux jours.


Une équipe de « soyeurs » revenant de bien loin, je ne sais par quel hasard, avait échoué à Toul, à l'Hôtel d'Angleterre, pour casser la croûte, Un voyageur, amusé de leur robuste appétit, avait commandé au garçon d'apporter à son compte tous les restes qu'on pourrait trouver; mais, dans la lutte, il dut s'avouer vaincu... et payer les rogatons.


Le Frérot est revenu pour quelques jours goûter les joies du foyer. Pour faire passer le mauvais goût du jus de grenouilles, il passe son temps à lamper des criquettes sans daigner répondre à sa femme, la Constance, qui, pour se débarrasser de lui, lui propose: « Ve d'vrin bin ellé fauchi nout' pré de l'Royen? » Comme elle n'est pas patiente, elle l'honore de toutes sortes de noms d'oiseau: soulard, feignant, cheulard, propre à rien.
Mais tout a une fin : le Frérot se lève, va tranquillement dans la bongerie chercher sa faux, et un quart d'heure après, les choux, les carottes, les poireaux, les salades, tout le jardin est fauché, rasé. Et la Constance de se taire, de peur d'une râclée, mais souhaitant que son homme reprenne bientôt sa besace et le chemin de la forêt.

Gens du Toulois : le marchand de vaisselle

vendredi 8 mars 2013, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot in Le Pays Lorrain, 1930

 

La voiture du père Baudot vient de s'arrêter devant l'église. Le « Bayard », aveugle et presque aussi vieux que son maître, attaché à « l'éméché » (avant-train d'un chariot), broie philosophiquement de ses longues dents jaunes la bottelette de foin que son maître prévoyant a étalée devant lui.
La bâche, qui recouvre les cerceaux de la carriole, cache aux yeux des indiscrets les articles les plus variés de vaisselle et de quincaillerie qu'on peut trouver dans une honnêt maison. En un instant, tout est sorti de la paille, étalé sur la place, au choix des clientes. Puis, le père Baudot sort de son bazar un tambour, met le baudrier, bourre sa petite pipe noire, l'allume au briquet, met le couvercle de cuivre, et en route pour la tournée. Elle sera longue, car le père Baudot a l'habitude de faire une station dans toutes les auberges pour y boire la goutte.
L'annonce, tout le monde la sait par coeur: « On fait assavoir que l'marchand d'faïence est déballé devant l'église, avec un grand assortiment d'faïences, faïences fines, faïences des Arguemines. Il prend les chiffons, soies d'cochons et il vend des s'harengs aussi gros que l'marchaud ».
Pendant ce temps-là, les commères font leur choix et attendent patiemment le retour du bonhomme. Le père Baudot n'est pas patient et n'aime pas les marchandeuses; dans les discussions, il a toujours le dernier mot : « T sont maou piots vous poutots, père Baudot! — Cougè-ve, mère Françoise, on sait bin qui v'fauro pour l'moins i cueuvelot; faut-ti pente lè m'seure ! »  (Ils sont bien petits vos pots. Taisez-vous, mère Françoise. on sait bien que pour vous, il faudrait un cuveau, faut-il prendre la mesure?).
 A trois heures, tout est fini, le père Baudot rentre sa marchandise invendue avec un bric-à-brac de vieilles ferrailles, os, vieux cuirs, même les cendres du foyer. Il reviendra le mois prochain.
Pendant près d'un demi-siècle, il a ainsi déambulé dans le Toulois, allant d'un village à l'autre, pas plus riche à la saint Sylvestre qu'au mardi-gras.

Le laboureur

mardi 23 septembre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.

Le père Fanfan est le plus gros « rabouraou » du village; sa maison, avec les engrangements, les écuries, occupe tout un côté de la Grand'Rue. Il a un bel équipage de six chevaux vigoureux, sans compter les pouliches et les poulains. Les vaches sont parquées dans le grand clos, à l'entrée de la prairie. Quand la Mélie, sa femme, va donner à manger à sa volaille, c'est une envolée de poules, canards, oies, dindons, qui dévalent de tous côtés. Un fumier imposant s'étale devant les écuries,

Les plus belles pièces de terre, les prés les plus gras appartiennent au père Fanfan ; à toutes les ventes il arrondit son lot et à bon marché, la terre est pour rien. Cela ne l'empêche pas de prendre, de temps à autre, une raie par ci, une raie par là sur un de ses voisins et d'élargir ses tournières aux dépens du prochain-.

Pour cultiver ses trente jours de terre, son fils, Ernest, qui revient du service, et deux domestiques sont là; mais ce n'est pas suffisant: au moment des gros ouvrages, à la fenaison, à la moisson, on bat le rappel des manœuvres; les uns s'attellent à la pièce de cinq jours des « Collades », les autres, aux avoines des « Sarrasines », s'ils tiennent qu’on rentre aussi leurs petites récoltes.

En septembre, les greniers sont pleins, les « tesseaux » de blé montent jusqu'à: la toiture. Alors le père Fanfan va tous les vendredis à Toul pour s'enquêter des prix. Il ne manquerait jamais un jour de marché; ne serait-ce que pour manger la soupe au bouilli chez la mère Charrée,

Il a toujours fait partie du conseil municipal, assiste assidûment aux réunions; il n'a pas d'ennemis, car il est toujours de l'avis de tout le monde. Un jour, le juge de paix est venu pour une question d'abornement; le père Fanfan l'accompagne dans sa tournée, et pour diriger le magistrat lui dit respectueusement: « A hue ! à dia ! Monsieur le juge. »

Le père Fanfan est un homme heureux, il a du foin dans ses bottes, comme on dit. Mais ne lui parlez pas de porter de l'argent chez le notaire; il n'a pas, confiance dans « les gens-là!

Léopold BOUCHOT
le_laboureur.jpg

Le manoeuvre

jeudi 25 septembre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.

Le Colas Pierson habite une toute petite bicoque tout au haut bout du village; il n'a ni grange ni écurie; une simple « gerbière » au-dessus de la porte suffit pour faire passer sa maigre récolte. II a quelques hommées de terre qui lui viennent de ses parents et cultive deux jours de pâtis communaux. Il y sème un peu de blé et d'avoine, plante un jour de pommes de terre. Avec cela, il a assez pour vivre, mais bien médiocrement.

Mais il faut trimer dur, et par tous les temps, pour joindre les deux bouts. Il ne travaille pas seulement pour son compte, mais aussi pour le cultivateur, car il faut rabattre sur le labourage, le charroi des récoltes, et ce n'est jamais fini. Et quand le père Fanfan est venu dire: « I faut v'nin d'main chergi m'froumo, fauchi mé pièce de l'Embanie », il a beau avoir de l'ouvrage qui presse, il faut tout abandonner pour satisfaire le laboureur, c'est le maître, on doit lui obéir sur-le-champ.

Vers la Saint-Martin, on règle les comptes de l'année; le père Fanfan, qui a bon appétit, s'invite à souper et apporte son calepin. Le Colas Pierson ne sait comment cela se fait, mais il est toujours en retard, ses journées ne suffisent pas à rabattre le labourage et le charroi; tous les ans, il s'endette davantage, et avec cela, il faut encore compter sur les mauvaises années et les maladies.


Comme beaucoup de ses pareils, c'est un malheureux esclave de la terre dont le sort n'est guère plus enviable que celui des manants d'autrefois.

L. Bouchot

le_manoeuvre.jpg

Le carrier

samedi 27 septembre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.


Le père Barat a pioché la terre tant que ses jambes ont pu le porter ; maintenant, il est cassé en deux et ne peut plus se traîner qu'à l'aide d'un bâton. Il n'est plus bon à rien. Fumer sa pipe au coin du feu, se chauffer au soleil devant la maison, c'est beau à dire, mais la Sidonie est si « raouâte » qu'elle ne lui laisse jamais un moment de repos. Alors, pour être tranquille, il a ouvert une carrière sur « la Haye » et tire des pierres pour les corvées des chemins.

Par tous tes temps, on est sûr de le trouver derrière son paillasson, assis sur une planchette clouée à un piquet. Enveloppé de sa  "salopette" de toile grossière, nouée aux genoux, il sépare minutieusement la brocaille de la terre, casse avec son marteau à grand manche la pierraille que le Ferdinand Colson conduira sur le chemin de Lagney.


Le père Barat reçoit souvent la visite d'autres vieux, invalides du travail; alors il sort de sa poche un vieux brûle-gueule tout noir, racle consciencieusement le fond de la pipe qu'il verse dans sa main calleuse, pour le mélanger au tabac qu'il tire d'une vieille blague de cuir fermée par une « courriotte », allume la mèche avec son briquet; c'est alors le meilleur moment de la journée.


Il lui arrive parfois de mettre à jour d'étranges dalles de pierres plates qu'il soulève avec précaution; dessous, il y a des os humains aux trois quarts vermoulus : cela ne l'émeut pas, il n'est pas archéologue. Les os vont rejoindre le tas de débris inutiles; quelquefois aussi, il trouve des fers mangés par la rouille, de vieilles monnaies qui n'ont aucune valeur, puisqu'elles ne sont ni en or, ni en argent, il en a une bonne poignée qui traînent au fond d'un tiroir. Une fois, il a découvert une cruche en terre drôlement faite et l'a rapportée chez lui; mais comme elle était ébréchée, la Sidonie l'a cassée. A quoi bon encombrer la maison d'un tas de vieilleries qui ne servent à rien?

L. Bouchot

Monsieur le curé Gabriel

lundi 29 septembre 2014, par Anne Auburtin


Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.


Grand, corpulent, un peu voûté, le teint coloré, les cheveux bouclés et grisonnants, voici notre brave pasteur, que ses paroissiens appellent assez irrévérencieusement « le grand Gabriel ».

Autoritaire et emporté, il ne supporte aucune contradiction, ni aucun manquement à la discipline sévère qu'il impose à ses ouailles. La mode est, par lui, étroitement réglementée, et les demoiselles de la Congrégation sont tenues, sous peine d'exclusion, de porter des robes sombres sans parures ni dentelles; comme coiffure, un bonnet, dont les rubans sont exclus. Au temps dont je vous parle, il n'était question ni de robes courtes et échancrées, ni de cheveux coupés; que dirait M. le curé, aujourd'hui, lui qui, il y a cinquante ans, ne cessait de gémir contre l'immoralité des temps.

Le dimanche, les offices se succèdent presque sans intervalles: après les matines, la grand'messe; à midi et demi, c'est l'office de la Congrégation, puis le petit et le grand catéchisme, suivis des vêpres et du chapelet; un peu plus tard, complies et, le soir, le salut. Les filles ne quittent guère l'église et si, un après-midi d'été, une promenade est permise, elle doit être faite en groupe et sous la surveillance de soeur Stanislas.

M. le curé parle sévèrement à ses paroissiens, leur reproche leur indifférence à accomplir leurs devoirs religieux, leur égoïsme et leur rapacité. I ne peut admettre qu'on assiste aux offices d'une façon distraite et que plusieurs se permettent de dormir et même de ronfler pendant ses sermons toujours très longs.

Un dimanche de juin, pendant la fenaison qui pressait, il n'y avait pas dix hommes à la grand'messe. M. le curé s'indigne traite les absents de païens, mauvais chrétiens, bêtes à manger du foin. Mais le lendemain matin, sa vieille bonne, Mlle Françoise fut bien étonnée de trouver, pendue à la sonnette du presbytère, une bottelette d'herbe odorante qu'un mauvais drôle avait attachée pendant la nuit, sans doute pour rappeler irrévérencieusement à M. le curé que, suivant l'Evangile, tous les hommes sont frères.

L. Bouchot

le_cure.jpg

Soeur Stanislas

mercredi 1 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.

Sœur Stanislas est petite, rondelette, aussi large que haute sous sa robe de bure. Sa figure, couleur de cire, est cachée sous l'ovale de la cornette. Elle est au pays depuis quarante ans, s'occupe de l'église, blanchit les napperons et les linges sacrés, donne quelques soins aux pauvres malades, surveille les filles le dimanche et fait la classe dans une longue salle mal éclairée, dont l'unique fenêtre n'est jamais ouverte, pour ne pas laisser perdre la bonne chaleur.

Des générations ont passé entre ses mains, et cependant, il est peu de ses anciennes élèves qui ont conservé d'elle un bon souvenir: soeur Stanislas n'est pas patiente, et son martinet, placé ostensiblement sur la table, ne sert pas seulement à intimider les indisciplinées. Les punitions sont variées et généralement peu en rapport avec les lois de l'équilibre et de l'hygiène: telle drôlesse doit rester le plus longtemps possible à genoux, les bras en croix; une bavarde est condamnée à marquer de sa langue cinquante fois le plancher, qui n'est lavé qu'une fois l'an.

Elle est le bras droit de M. le curé Gabriel et se plie humblement à ses multiples exigences, ce qui ne l'empêche pas de subir les accès de mauvaise humeur et d'emportement de son supérieur ecclésiastique.

Sœur Stanislas vit pauvrement dans une toute petite chambre sommairement meublée; elle mange comme un oiseau. Elle s'efforce de faire des économies qu'elle portera à la maison-mère, dans son « cabas » noir,
quand elle ira à la retraite.   

Léopold BOUCHOT.