généalogie et histoires lorraines

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La dépopulation dans le canton de Provenchère-sur-Fave

jeudi 30 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Eugène Martin dans le Pays Lorrain, 1929, disponible sur Gallica


"La dépopulation dans nos campagnes a été souvent l'objet d'études où l'on a montré combien était regrettable l'exode vers les grandes villes.

Que de familles quittent l'ancien foyer, pour trouver à la ville des logis étroits et sans air.

Je voudrais montrer les funestes effets de cette désertion dans mon canton natal de Provenchères. Il a été formé en 1871 avec un lambeau du canton de Saâles, dont sept communes restèrent françaises : Provenchères, Lubine, Colroy-la-Grande, Beulay. Lusse, La Petite-Fosse et La Grande-Fosse. Le reste du canton de Saâles fut rattaché à celui de Schirmeck qui comme lui avait fait partie de l'arrondissement de Saint-Dié.

Toutes les communes du canton de Provenchères ont reçu la croix de guerre. Restées pendant la guerre dans la zone envahie, sauf la Petite-Fosse et la Grande-Fosse, elles ont particulièrement souffert des bombardements, des réquisitions, de l'enlèvement du bétail, du mobilier, des déportations des habitants à Bitschwiller et à Rastadt, des destructions systématiques des maisons opérées par des ouvriers français dirigés par des soldats allemands.

Il me faut d'abord dire un mot des beautés naturelles de ce petit coin, trop ignoré des touristes, faute d'une propagande qu'il serait utile de voir entreprendre.

Toutes les communes possèdent de belles forêts de sapin dont quelques unes ont été systématiquement exploitées par l'envahisseur. Lubine a son pèlerinage de la Jambe-de-Fer, dans un endroit pittoresque, peu éloigné du village, à une centaine de mètres de la route de Villé. Les alentours de la chapelle ont été aménagés par le brigadier forestier Schwob, mort en 1913, chevalier de la Légion d'honneur, qui refusa toujours tout avancement pour ne pas quitter le pays.

Il y a lieu de signaler aussi à Lubine les anciennes mines d'argent dont l'exploitation a cessé vers 1835. L'entrée grillée et cadenassée des galeries subsiste encore un peu en amont du tunnel de la nouvelle ligne Saint-Dié-Saâles. La scierie domaniale de Génré, située sur la route à une centaine de mètres du village, servait autrefois au lavage et au broyage du minerai.

Sur le territoire de la Petite-Fosse, se trouvent les ruines de l'ancien château féodal de Spitzemberg, perché sur un mamelon conique au nord-est du massif de l'Ormont.

Colroy-la-Grande est dominée par le Voyemont (732 mètres d'altitude) visible de toute la vallée de la Fave et des environs. De la Roche des Fées située à son sommet on jouit d'une très belle vue. Depuis 1871 cette montagne était allemande pour la moitié nord-est et française pour le surplus.

Les roches étaient sur le territoire français, une partie de leurs assises étant sur territoire allemand. Au pied du Voyemont, à la section des Hautes-Prayes, coule au milieu des sapinières la petite cascade de la Grosse-Fontaine. Dans la montagne, au Jeal, se trouvent pratiquées les galeries souterraines d'une carrière de pierre. Elles étaient exploitées il y a une cinquantaine d'années, par un vieux ménage qui, avec des moyens assez primitifs, extrayait la pierre à chaux.

Il existait jadis à Colroy, près de la route de. Lubine, une mine de houille dont l'exploitation fut arrêtée vers 1840. L'une des deux galeries de cette mine avait son entrée sur la route de Colroy à Lubine, aux Roches de Lanlau, l'autre dans la rue Cachée, à proximité de l'ancienne route de Lubine à Villé. Cette route passait à la Creuse des Brandebourgeois, ainsi appelée à cause d'une bataille d'autrefois.

Sur le territoire de Provenchères se voient aussi de belles forêts. La chapelle Saint-Gondelbert est située dans l'une d'elles. C'était un pèlerinage jadis très fréquenté. Non loin de Provenchères se voit aussi la chapelle Sainte-Claire et sa source. Le pèlerinage qui a lieu le 12 août amène toujours de nombreux pèlerins. De Saint-Dié et des environs on y venait autrefois en longs cortèges. On s'approvisionnait de l'eau de la source, souveraine pour les maladies d'yeux.

Le canton de Provenchères connut des jours de prospérité, surtout vers l'époque 1878-1880, quand la population était plus dense. La petite culture était pratiquée par tous. Chacun avait tout au moins son jardin, auquel s'ajoutaient les portions de terrain communal louées pour un certain nombre d'années, moyennant un loyer peu élevé. Le chauffage était procuré pour la plus grande partie par les affouages.

En dehors de ces travaux des champs qui subvenaient aux besoins de la maison, les habitants étaient occupés aux métiers à bras à tisser le coton ou la laine. Ils tissaient les mouchoirs, les cotèles, les milanais, les calculas, les zéphyrs, foulards, draps vosgiens, les toiles à chemise, les coutils.

Beaucoup d'articles tiraient leur nom du lieu de destination de la commande.

Dès 1871 le travail fut fourni par diverses maisons de Saint-Dié. Les articles coton par l'usine Marotel ; les lainages et foulards par la maison Philippe (Baldensperger) ; les coutils par Steib et Chrétien, les mouchoirs et zéphyrs par Camille Humbert, les chemises par Clevenot et Lévy. L'usine Haton de Lépanges fournissait aussi du travail en coutil. Enfin vers 1910 existait aussi à Colroy un dépôt pour les tissus lainages de la maison Lang à Sainte-Marie. J'oublie sans doute d'autres maisons, par exemple le tissage Colin de Saint-Dié.

Comme on peut le voir par cette énumération, chaque tisserand pouvait choisir selon ses aptitudes et sa spécialité. Les prix de façon variaient selon les articles.

En dehors de ses occupations, un tisserand de petit article pouvait arriver à gagner de deux francs à deux francs cinquante par jour, tandis qu'un autre avec les articles lainage ou autres gagnait le double.

Les journées n'avaient pas de limite de durée pendant la morte saison.

On les allongeait plus ou moins ; en général les lampes étaient allumées à cinq heures du matin et le soir on les éteignait entre neuf et dix heures.

Lubine a été classé de tout temps comme possédant les meilleurs tisserands. Colroy et Lusse venaient ensuite, à rang à peu près égal.Provenchères comptait peu de métiers, les ouvriers étant occupés au tissage mécanique Valentin frères, qui fut incendié et détruit pendant la dernière guerre. Beulay en comptait peu aussi. A la Grande-Fosse et à la Petite-Fosse, on travaillait les petits articles coton.

Ainsi que je l'ai indiqué, c'est vers 1878-1880 que le travail fut le plus actif. Puis ce fut la décadence. Le pays va évoluer. Je ne puis mieux faire que de reproduire ici cette lettre de mon vieil ami Masson, de Colroy, qui montre les transformations profondes de nos villages :

« Durant la guerre, les Allemands qui s'étaient installés chez nous en maîtres, ont brûlé ou détruit tous les métiers à tisser. Tu dois te rappeler, chaque maison du Houssot en possédait un et même deux. Les pauvres habitants de ton hameau ont été brutalement emmenés en captivité tout au début de la guerre. Leur mobilier a été emporté, volé ou saccagé. A l'armistice la plupart des maisons n'étaient plus que ruines : ta maison paternelle était du nombre.

« Après l'armistice fut étudiée assez longuement la question de la Percée des Vosges, finalement ce fut le tronçon Saint-Dié - Saâles qui fut adopté. Un lot fut adjugé à l'Entreprise Ballot. Les travaux et les prix payés avaient fait bonne impression sur les populations avoisinantes ; beaucoup d'ouvriers y trouvaient leur intérêt et ne pensaient plus à remonter leurs métiers. Il se trouva même des gens aisés qui n'hésitèrent pas à lâcher leurs occupations pour commercer, monter des cantines pendant toute la durée des travaux. Ces travaux, en général, ont contribué à faire délaisser le métier en même temps que la culture. Les terrains communaux qui étaient en pleine culture il y a quelque vingt ans ne sont plus aujourd'hui que des champs de genêts incultes.

« La jeunesse quitte le village; tous nos jeunes gens veulent porter le képi. la casquette (administrative bien entendu). Ce ne sont que douaniers, facteurs, gardes forestiers, gendarmes, sergents de ville, employés de chemins de fer, etc.

« Somme toute, notre population du pauvre Colroy n'a pas gagné avec les ans, car au lieu d'augmenter elle a diminué chaque année.

« Les travaux de la Percée des Vosges avaient amené beaucoup d'étrangers de toutes nationalités, mais comme ces travaux sont sur le point d'être terminés ce sera alors un « sauve qui peut » général. Déjà dans la région plusieurs logements sont vides ou sont à la veille de l'être; quant à être reloués ce sera long et très problématique. Et en attendant ces logements tomberont de vétusté. « Ici, dans la région, alors qu'en beaucoup d'endroits où elle se fait tant .sentir, la crise des logements.n'existe pas, au contraire, il y a abondance.

et d'ici quelques années, lorsque les vieux auront disparu, on se demande anxieusement qui leur succédera, pour habiter les maisons inhabitées et devenues inutilisables par la suite. »

Il me paraît intéressant d'indiquer ici quels furent les chiffres de la population des diverses communes du canton, ces chiffres m'ont été fournis par les maires, auxquels j'adresse mes vifs remerciements.

PROVENCHÈRES-SUR-FAVE

.Cette commune comptait en

  • 1658, de 160 à 170 habitants;
  • 1730, 180 h.;
  • 1750, 350 h.;
  •  en l'an XII, 491 h.;
  •  1822, 545 h.;
  • 1841, 741 h.;
  • 1860, 693 h.;
  • 1866. 808 h.;
  • 1872, 834 h.;
  • 1875. 935 h. ;
  • 1898, 910 h.;
  • 1911, 771 h.;
  • 1921, 650 h. ;
  • 1926. 780 h.

Il résulte de ces chiffres que la population la plus dense exista vers 1878-1880, ainsi que je l'ai déjà indiqué pour l'ensemble du canton. En effet, en 1878, nous trouvons le maximum de 935 habitants (cela peut tenir aussi à un afflux après l'annexion), tombé à 650 en 1921. L'année 1926 par son chiffre de 780. n'accuse pas une augmentation de la population sédentaire, il est dû à la présence d'ouvriers travaillant temporairement à la ligne du chemin de fer.

LUBINE.

Pour cette commune, la diminution du nombre des habitants est plus élevée encore.. La Goutte, les Leuzes de Fouillaupré, les Champs Louviot sont désertés et nombre de maisons du village même sont en ruines.

Petit pays sans industrie, n'ayant pour ainsi dire connu que les tissages à bras, déserté depuis que les tissages mécaniques leur ont fait concurrence. Quelques ressources, mais si peu nombreuses, restaient aux bûcherons pendant les coupes de bois. et aux charretiers, sortant de la forêt les grosses et grandes tronces de sapin pour les acheminer vers les nombreuses scieries de la vallée de la Fave. ou vers la gare de Saint-Dié. Charroi qui sera désormais supprimé pour la plus grande partie par la ligne Saint-Dié - Saâles.

La commune de Lubine. si gaie. si joyeuse autrefois, est bien tombée aujourd'hui. Qui ne se rappelle l'antique fête patronale de la Pentecôte qui commençait réellement le lundi, car la Pentecôte était un haut jour et personne n'aurait osé danser ou se divertir ce jour-là. Cependant, dès le dimanche, on se trouvait déjà réuni en famille ; or goûtait les tartes, on entamait les Koguelhooffs aux raisins secs, et du tonneau de la fête on soutirait quelques litres de vin.

La fête commençait le lundi, offices ordinaires du dimanche : messe et vêpres; le mardi se célébrait l'office des morts. L'affluence était grande, tant par les invités que par les étrangers venus de tous les environs; parmi ceux-ci se trouvaient les pèlerins du Saint-Esprit, à l'église, et ceux se rendant au pèlerinage de la Jambe-de-Fer.


Sur cette commune, M. Hauwiller, doyen des maires du canton, m'a communiqué les renseignements suivants: la commune comptait

  • en 1873, 923 habitants ;
  • en 1878, 977 h. ;
  • en 1882. 822 h. ;
  •  en 1891, 747 h. ;
  • en 1896, 704 h. ;
  • en 1905, 668 h. ;
  • en 1911, 534 h. ;
  • en 1921, 400 h. ;
  • en 1926, 403 h.

On constate de 1873 à 1926 une diminution de plus de moitié dans le nombre des habitants.

COLROY-LA-GRANDE.

Pour Colroy, les résultats sont aussi significatifs. C'était jadis un pays prospère. Sa fête patronale tombait le premier dimanche de mai. Elle attirait beaucoup d'étrangers venus des communes environnantes. Situé le long de la Fave, sur une étendue de deux kilomètres environ, le village est dominé par l'église.

  • En 1879, il comptait 1.343 habitants ;
  • en 1926, il n'y en avait plus que 928, étrangers compris, la population fixe étant de 620 habitants.

LUSSE.

 En l'absence de documents officiels, M. le maire de Lusse me donne le chiffre de 1.400 habitants vers 1880, qui me semble exact ; cette commune étant alors une des plus peuplées du canton. En 1926, il n'y avait plus que 731 habitants, y compris les étrangers.

Le territoire de Lusse, très accidenté, se prête mal à la culture. Dans la section des Trois-Maisons les terrains escarpés et rocailleux n'en donnaient pas moins leur rendement. Le transport de la récolte des pommes de terre se faisait dans des sacs chargés, sur des schlittes jusqu'au chemin, d'où elles pouvaient être amenées à la maison par voitures attelées ou charrettes à bras. Travail pénible et fatigant, puisqu'après chaque descente, où il avait fallu retenir la schlitte glissante, on devait la remonter à dos jusqu'au champ. Et avant les récoltes le fumier et les semences avaient dû être montés à la hotte..

Mes plus anciens souvenirs me rappellent encore certains défrichements opérés dans cette commune, sur l'Ordon. notamment. On enlevait les gazons en une couche mince, sur l'étendue du terrain que l'on voulait cultiver; ces gazons réunis en petits tas on y mettait le feu. Ce travail s'effectuait en temps sec, pendant les chaleurs, et s'appelait en patois faire lés beurheus, et les tas en combustion étaient dénommés soit feuilaîlles, soit founaîlles (fourneaux). Dès l'automne, le terrain ainsi préparé pouvait être labouré sans fatigue. C'est ce qu'on appelle dans d'autres régions de la France l'écobuage.

BEULAY

Ce village, séparé de Provenchères par une centaine de mètres seulement, a connu, lui aussi, son époque de bonne vie et de prospérité. Il y a une cinquantaine d'années, les anciens peuvent se rappeler le port aux bois de Frapelle, situé un peu en aval de Beulay. C'est de là que la Fave devient flottable. Les flotteurs y construisaient les longs radeaux de bois acheminés par la Fave et la Meurthe ensuite vers Raon-l'Etape surtout. Vers 1890 ce genre de transport cessa.

Beulay possédait une féculerie et une scierie; la féculerie a été transformée en scierie depuis de nombreuses années.

En l'absence de renseignements officiels, les archives de la commune ayant été détruites pendant la grande guerre. M. le maire a bien voulu me donner les renseignements suivants puisés auprès des anciens du pays.

Le chiffre maximum de la population aurait atteint 160 habitants, pour redescendre à 140 vers 1880, et arriver actuellement à celui de 90. La différence serait donc un peu moins sensible que pour d'autres communes.

LA GRANDE-FOSSE

. D'après M. .le maire, la population du village a diminué de recensement en recensement: celui de 1876 accuse 699 habitants; en 1881, 574 h.; en 1926, 325 h. D'où une différence de 374 habitants en cinquante années.

Comment pourrait-il en être autrement? Cette petite commune, haut perchée ( d'où le nom de Perdrix donné aux habitants par les communes voisines), n'a d'autre industrie que les tissages à bras, articles coton, et comme voie de communication que la route de Saâles vers Senones et Moyenmoutier. Les autres voies n' étant que de petites routes ou chemins plus ou moins tortueux. Lubine, Colroy, Provenchères et Beulay sont bien mieux favorisées à ce point de vue. et à d'autres; et cependant ont subi le même sort. Les carrières de trapp occupaient quelques ouvriers pour l'extraction et le cassage, mais les moyens de communication et les distances ne permettaient pas un grand rendement, dont le coût était trop élevé. Elles étaient encore en bonne activité vers 1886.

On peut croire que les premières maisons de la Grande-Fosse furent construites à la Bonne-Fontaine. C'était là qu'existait l'église primitive, sur l'emplacement de laquelle a été construite une maison ; en face, en bordure du chemin, sur un tertre surélevé, se trouvait le cimetière d'autrefois, marqué en son milieu par une croix ne fer forgé qui a disparu aujourd'hui Les quelques moulins qui se suivaient, je dirai même se touchaient, sur le ruisseau Sainte-Catherine, ont tous cessé de tourner depuis de longues années déjà, sauf le moulin Bataille.

LA PETITE-FOSSE

Située au bas de la côte d'Ormont, pour ainsi dire cachée, éloignée elle aussi de la grande route Saint-Dié - Saâles et Lubine, la Petite-Fosse comptait bien des ménages aisés qui savaient cultiver leurs terrains et en tirer profit. Dans les communes environnantes on surnommait ses habitants « Les Renards ». Mais sans industrie aucune, le reste de la population était occupé aux tissus ordinaires et quelques ouvrières faisaient de la broderie sur tulle au métier.

Ce village a peut-être été le plus éprouvé du canton pendant la guerre, de par sa situation au pied de la côte d'Ormont et du mamelon de Spitzemberg que les Allemands avaient pris pour principal objectif de leur tir dès les premières hostilités.

Le tableau ci-après accusera dans cette commune un déficit de population de 224 habitants, de 1876 à 1926, soit près de 50 au. dernier recensement.


nnée Population Maisons
1836 365  
1841 351  
1846 365  
1851 359  
1856 334  
1861 356 72
1866 360 73
1872 393 80
1876 402 79
1881 361 79
1886 328 76
1891 277 75
1896 263 75
1901 275 68
1906 233 68
1911 229 68
1921 158 43
1926 178 58

Dans ce tableau on remarquera qu'après les dévastations de la guerre, quinze maisons ont été reconstruites sur place en cinq ans.

En résumé et d'après les chiffres qui précèdent, le canton de Provenchères-sur-Fave, qui comptait à l'époque 1878-1880 une population moyenne de 5.916 habitants, n'en compte plus actuellement que 3.127, soit une différence de 2.789, presque la moitié. Comme je l'ai déjà souligné, une fois les travaux de la ligne de chemin de fer terminés on a constaté une nouvelle diminution.

Une des causes de la désertion de nos villages est l'autorisation qui fut donnée de vendre les dommages de guerre. Des spéculateurs y ont trouvé leur compte et certains sinistrés ont préféré quitter un pays sans com-merce et sans industrie, sans communications, pour se fixer dans des centres industriels après avoir cédé leurs dommages ou les avoir remployés dans un rayon de 50 kilomètres.

Ramener au pays natal les fugitifs est un problème difficile à réaliser ici comme ailleurs. Il faudrait pour cela développer et encourager l'artisanat tel qu'il existait autrefois, il serait facilité par les nouveaux moyens de communication, par l'énergie électrique dont sont déjà pourvus certaines localités et le tissage mécanique Sainte-Catherine entre Provenchères et Colroy.

L'industrie se développant peu à peu ramènerait sans doute au pays ceux qui l'ont quitté. Mais combien trouveraient des ruines à la place des maisons qu'ils ont abandonnées."

La basse-justice en Lorraine

dimanche 26 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : Contribution à l'étude du droit coutumier lorrain. Des différentes formes de la propriété : fiefs, censives, servitudes réelles, par Victor Riston, 1887 (disponible sur Gallica)

"La basse-justice constituait le dernier degré de la juridiction, et les attributions de ces seigneurs sans avoir beaucoup d'importance au point de vue de la quotité des peines qu'ils pouvaient prononcer, n'en présentaient pas moins une importance considérable au point de vue de la multiplicité des affaires qui leur étaient soumises.

En consultant la coutume et les ordonnances, nous pouvons rapporter les différentes attributions des bas-justiciers aux principaux chefs suivants :

  1. Actions personnelles, pétitoires et mixtes entre les sujets de la seigneurie.
  2. Police champêtre.
  3. Établissement et fixation des bans. 
  4. Création des messiers et bangards.
  5. Toutes actions inférieures à dix sols, en Lorraine.
  6. Saisie des héritages pour cens non payé. 
  7. Jugements et contraintes relativement aux lods et ventes, et autres droits seigneuriaux. 
  8. Vérification des poids et mesures.
  9. Établissement et nomination des pauliers.
  10. Difficultés résultant du paiement des droits de fouage, rouage... etc.
  11. Difficultés relativement aux abornements."

La moyenne justice en lorraine

vendredi 24 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : Contribution à l'étude du droit coutumier lorrain. Des différentes formes de la propriété : fiefs, censives, servitudes réelles, par Victor Riston, 1887 (disponible sur Gallica)

Le seigneur moyen-justicier était celui qui « avait autorité de puissance et de coercition, n'emportant mutilation de membres, fouet, bannissement, ou peine pécuniaire excédant amende de 60 sols, de pouvoir créer maires et officiers de justice pour connaître des actions personnelles d'injure et de simples délits, qui s'intentent entre les sujets et ne sont de qualité telle qu'ils doivent excéder la dite amende. » (Lorraine : vu, 1) En Bassigny, le taux maximum était de dix francs au civil et sous l'Evêché de Metz de 5 francs.

On voit par cette notion que les seigneurs moyens justiciers, qui étaient très peu nombreux en Lorraine avaient tout à la fois une compétence criminelle et civile comme les hauts-justiciers, mais avec une importance moindre.

Quant à leur compétence criminelle, la coutume indique nettement quelles sont ses limites, et l'article 2 vient compléter ces dispositions en donnant au seigneur le droit d'arrêter tous les coupables, même ceux qu'il ne pourrait juger légalement et de les retenir prisonniers pendant vingt-quatre heures, passées lesquelles, il devait les remettre au haut-justicier. Si les inculpés résistent, il peut s'en assurer en les condamnant aux « seps ». On entendait par là, au rapport de Gandot « plusieurs pièces de bois, qui sont entre deux poteaux entaillés au milieu, et où il y a quatre trous, deux en haut et deux en bas pour mettre les bras et les jambes. » (Ëvêché de Metz: v, 18).

La coutume ne parle pas spécialement de leur compétence au point de vue civil, aussi pourrait-on peutêtre croire qu'ils n'ont aucune autorité, mais cette interprétation serait complètement fausse, car ils ont au moins les attributions des bas-justiciers, qui leur sont inférieurs dans la hiérarchie féodale. On doit donc reconnaître aux moyens-justiciers tous les pouvoirs attribués aux bas-justiciers, que nous allons parcourir un peu plus bas, sans préjudice des droits particuliers, qui pouvaient être renfermés dans l'acte d'investiture. La brièveté de la coutume s'explique du reste par le très petit nombre de seigneurs de cette qualité ; tandis qu'au contraire la haute et la basse justice étaient très fréquentes.

La haute-justice en Lorraine 3/3

mercredi 22 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : Contribution à l'étude du droit coutumier lorrain. Des différentes formes de la propriété : fiefs, censives, servitudes réelles, par Victor Riston. 1887 (disponible sur Gallica)


"Il y a ensuite de véritables hauts-justiciers, qui tout en ayant le droit de condamnation ne peuvent exécuter leurs sentences. Dans ce cas ce sont les Ducs de Lorraine, ou les « seigneurs voués » qui jouissent de cette prérogative, quoique les émoluments et autres profits de justice appartiennent aux justiciers titulaires, à l'exception des hypothèses où le prince et d'autres seigneurs féodaux ont droit d'intervenir pour les partager ou même pour se les attribuer intégralement {supra). Les voueries, se rencontraient principalement lorsque la haute-justice appartenait à des gens d'Église, qui jamais ne pouvaient eux-même exécuter leurs sentences et dont le soin était laissé à des seigneurs sous la protection desquels ils s'étaient placés. Ainsi les seigneurs de Letancourt et Jolivat étaient voués d'Art-sur-Meurthe, fief dépendant de l'abbaye de Senones (actes de 1283; 3 juillet et 10 octobre 1376) ; de même Jean, comte de Salm, était voué "de l'abbaye de Saint-Arnould de Metz pour les terres de Morville, Baudrecourt et Lenoncourt.

Tout seigneur haut-justicier avait pour premier devoir l'obligation de donner tous ses soins à une bonne administration de la justice et à la poursuite des coupables pour les crimes commis par ses justiciables, lorsque personne ne se présentait pour intenter une action contre eux. Ces poursuites, dont les frais restaient entièrement à sa charge, devaient être faites, en vertu de l'ordonnance criminelle de 1707, dans un délai de trois jours, sinon les baillis royaux devenaient compétents (Ord. de 1707 : 1, 3.)

Chaque seigneur était également obligé d'avoir des prisons suffisantes pour détenir les prévenus et les condamnés, et un acte de la Cour Souveraine du 7 avril 1716 exigeait que ces locaux fussent situés au rez-de-chaussée.

On conçoit facilement que le justicier ne pouvait lui même rendre la justice dans tous les procès qu'on lui soumettait, ni en même temps veiller à l'arrestation des coupables, aussi avait-il reçu le pouvoir dénommer un corps de magistrats pour le suppléer et des officiers inférieurs, pour seconder ces derniers.

Les personnes, qui composaient ordinairement la Cour de justice seigneuriale étaient : un maire, un lieutenant, un échevin, un procureur, un greffier, un sergent, puis enfin des agents forestiers, gruyers et bangards. (Évêché de Metz : v. 2.) De plus l'ordonnance civile de 1707 prescrivait que tout haut-justicier nommât un juge gradué résidant en sa seigneurie; mais cette exigence n'atteignait pas les seigneurs de là campagne, à cause des difficultés pratiques et qui pouvaient à leur place désigner de simples praticiens.

La création des officiers de justice avait lieu dans les plaids annaux, qui se tenaient « dans la quinzaine suivant la Saint-Remy», où tous les justiciables étaient convoqués et devaient assister sous peine de 3 francs d'amende, sauf le cas d'excuse légitime. Le but de la réunion était en outre de donner un compte-rendu sommaire des affaires qui s'étaient passées dans l'année, et de discuter les points intéressant les communes, et sur lesquels le seigneur était obligé de prendre leur avis.

Une seconde obligation imposée au seigneur haut-justicier était celle de recueillir, d'entretenir et d'élever entièrement à ses frais les enfants abandonnés par leurs parents et qui étaient trouvés dans l'étendue de sa justice. Ce devoir, non mentionné dans la coutume, résultait d'une ordonnance du 30 juin 1664, confirmée par un arrêt de la Cour souveraine du 29 novembre 1707, édictant que cette charge devait subsister jusqu'à ce que l'enfant soit en état de gagner sa vie. Un établissement appelé : « Hôpital des enfants exposés » existait à Nancy, où les seigneurs pouvaient mettre ces enfants en pension, moyennant une redevance de 60 livres par an. (Lettres-patentes de juillet 1774.)

Il devait également veiller à ce que tout impubère orphelin fût pourvu d'un tuteur, et à ce qu'un curateur fût désigné dans tous les cas, où la loi l'exigeait. (Lorraine, VI, 5. — Évêché de Metz, V, 14. — Bassigny, 6. — Bar, 45.) Cette obligation n'existait que relativement aux roturiers, car les mineurs anoblis recevaient un tuteur du procureur général, et ceux des mineurs gentilshommes étaient nommés par une assemblée de famille, pendant la session des Assises. (Lorraine, IV, 4, 5 et 6. — Évêché de Metz, IV, 6, 7, 9 et 11.)

C'était le seigneur qui, lorsqu'un crime avait été commis, devait faire rédiger par ses officiers, le procès-verbal de la découverte du cadavre, en y consignant tous les détails, propres à éclairer les juges et à faciliter les recherches ; enfin procéder à l'inhumation de la victime. (Lorraine, VI, 5.) "

La haute-justice en Lorraine 2/3

lundi 20 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : Contribution à l'étude du droit coutumier lorrain. Des différentes formes de la propriété : fiefs, censives, servitudes réelles, par Victor Riston, 1887 (disponible sur Gallica)

"Malgré toute la plénitude des pouvoirs conférés par la coutume au seigneur haut-justicier, il y avait cependant des cas auxquels sa compétence ne s'étendait pas. Parmi les affaires, qui lui étaient enlevées au civil, nous mentionnerons principalement les procès concernant la voirie, les actions en complainte en cas de saisine et de nouvelleté, les entérinements des lettres émanant du souverain, ou de la chancellerie, les matières féodales, et dans quelques coutumes, comme par exemple en Bassigny, l'exécution de ses propres sentences.

Au criminel, le haut-justicier ne pouvait connaître des crimes de lèse-majesté, des sortilèges, sacrilèges, hérésies, faux-monnayage, levées des gens de guerre illégalement faites, sédition et « émotions populaires;» en un mot de tous les cas royaux et prévôtaux '. (Ordonnance criminelle de 1707.)

Enfin il y avait toute une classe de causes, qui lui échappaient dans tous les cas, c'étaient les matières bénéficiales. (Bar : 41, 42 et 43.)

Pour reconnaître si un seigneur jouissait du droit de haute-justice, le premier moyen était de consulter le titre qui l'en avait investi. Souvent le justicier ne pouvait plus représenter l'acte de concession originaire ; mais il n'était point pour cela dépouillé de ses privilèges, si son droit était appuyé par une possession immémoriale. D'ailleurs il existait un signe extérieur par lequel on pouvait être immédiatement renseigné, nous faisons allusion à l'existence dans les villages du ressort des instruments d'exécution des coupables, appelés « signes patibulaires. »

La coutume de Lorraine en effet permettait aux seuls seigneurs hauts-justiciers d'avoir des « gibets et arbres pendrets » ; aussi la présence de ces marques était-elle en leur faveur une présomption irréfutable. (Lorraine : VI, 1. — Evêché de Metz : V, 2. — Saint-Mihiel : II, 11. — Bar : 33.) J'ajoute aussitôt que ces signes n'étaient pas les seuls et que par exemple la possession de colombiers sur piliers, ou la jouissance des privilèges très nombreux concédés uniquement aux hauts-justiciers constituaient pour eux de graves présomptions de la légitimité de leur pouvoir de juridiction. (Infra.)

Lorsque, par suite de vétusté ou de tout autre motif, les gibets avaient été renversés, le seigneur haut-justiciers pouvait de sa pleine autorité les faire rétablir ; mais afin de supprimer toute difficulté au sujet de son droit, il devait le faire dans l'an et jour de leur chute. Ce délai expiré, le haut-justicier ne pouvait plus les relever qu'avec la permission préalable du Duc, accordée en son conseil, après enquête sur la validité de la requête, faite par les officiers royaux des lieux, où la seigneurie était située'. (Lorraine: VI, 2. — Bassigny : 6. — Saint-Mihiel : II, 11. — Bar: 35.) A Châtel-sur-Moselle le délai n'était que de quarante jours. (Voir un acte de 1641, par lequel, Albert Louis de Crehanges, seigneur de Bacourt, demande au duc de Lorraine la permission de rétablir le signe patibulaire en ce lieu.)

Par contre, l'existence chez un seigneur du droit d'appréhender des criminels, de les retenir prisonniers temporairement, ou même l'exercice du droit de mainmorte ne saurait constituer à elle seule un critérium pour reconnaître un haut-justicier, s'il n'a en outre le pouvoir d'instruire les procès et de juger les criminels que ses agents ont arrêtés. (Lorraine : VI, 3)."

(à suivre)

La haute-justice en Lorraine 1/3

samedi 18 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : Contribution à l'étude du droit coutumier lorrain. Des différentes formes de la propriété : fiefs, censives, servitudes réelles, par Victor Riston, 1887 (disponible sur Gallica)

"Le seigneur haut-justicier occupait le premier rang dans la hiérarchie judiciaire féodale ; son influence était prépondérante et l'on peut dire, pour définir ses pouvoirs en un mot, qu'il avait toutes les prérogatives à l'exception de celles qui lui avaient été formellement retirées.

Au point de vue juridique, sa compétence était générale, embrassant tout à la fois les matières criminelles et civiles, et parmi ces dernières les actions personnelles, mixtes et réelles.

Au civil, le haut-justicier avait les pouvoirs les plus absolus. Ratione materise, ce seigneur était compétent pour connaître de toutes les difficultés s'élevant dans son ressort, et pour prononcer toute sorte d'amendes, sans être limité pour un taux maximum, c'est-à-dire qu'il pouvait condamner les parties à des amendes arbitraires ; tandis que les moyens et bas-justiciers n'avaient pas le droit de prononcer des amendes supérieures à une somme déterminée.

Ratione personse, la compétence du haut-justicier s'étendait à toutes les personnes domiciliées ou résidant dans l'étendue de la haute-justice.

Au criminel, il en était de même ; il pouvait condamner les coupables à toutes les peines corporelles que l'esprit inventif des législateurs d'alors avait imaginées, et dont la coutume nous donne une idée en disant « que la haute-justice est celle qui accorde au seigneur la puissance de la correction ou de la réprimande des délinquants par mort, mutilation de membres, fouet, bannissement, marques, pilori, échelles et autres peines semblables... » (Lorraine : VI, i. — Evêché de Metz: V, 1. — Bassigny : 1. — Bar, 28).

Relativement à la compétence ratione personse, l'article 10, titre VI de la coutume générale de Lorraine, prévoit un cas particulier : celui où une personne commet un crime en dehors de la justice, où elle est domiciliée, et qui est surprise en flagrant délit. Dans cette hypothèse, quel était le seigneur compétent pour connaître des poursuites ? La loi distinguait : si la peine encourue n'était ni une peine corporelle, ni le bannissement, le coupable était jugé par le justicier local; au contraire, si l'une de ces sanctions devait être prononcée contre le délinquant, et si celui-ci était reconnu d'une façon certaine comme étant le sujet d'une autre juridiction territoriale le seigneur de cette dernière justice pouvait le revendiquer comme sien. Dans ce cas, l'accusé lui était rendu, à charge d'en poursuivre la condamnation et de rembourser les frais occasionnés par l'arrestation et la détention préventive (Lorraine : VI, 10).

Fabert,au sujet de cet article, rapporte une espèce plus compliquée qui pouvait se présenter assez souvent en pratique. Il suppose qu'un coupable est né et domicilié dans une haute-justice, celle de Pagny-sur-Moselle, par exemple ; qu'il a en même temps un domicile d'an et jour dans celle de Vendières, enfin qu'il a commis le crime dans une troisième, à Norroy. Le conflit d'attributions s'élevait entre les seigneurs de Pagny et de Vendières, qui réclamaient tous deux l'accusé en vertu de son domicile dans leur justice : lequel des deux devait avoir gain de cause ? La jurisprudence avait continuellement décidé, à ce sujet, que le tribunal compétent était celui du domicile originaire, c'est-à-dire de la naissance, et dans l'espèce prévue celui de Pagny-surMoselle.

(à suivre)


les droits de banalités en Lorraine

jeudi 16 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : Contribution à l'étude du droit coutumier lorrain. Des différentes formes de la propriété : fiefs, censives, servitudes réelles, par Victor Riston, 1887  (disponible sur Gallica)

"Les droits de banalité s'établissaient en Lorraine de plusieurs façons ; et d'abord en vertu des dispositions des coutumes locales.. Quelques anciens auteurs, en autres Fabert, ont soutenu que le haut justicier seul pouvait jouir de ces avantages. Cette appréciation nous paraît inexacte, car s'il est vrai que la prérogative de banalité appartient « ipso facto » au justicier sans qu'il ait besoin d'en montrer un titre, ou ne lui est pas exclusive, si l'usage local est contraire, ce qui arrivait très souvent dans notre province. On doit en conséquence décider que le droit de banalité existe au profit des seigneurs hauts-justiciers et des autres seigneurs, puisant ce privilège dans la coutume locale.

Les banalités s'établissaient en second lieu par suite de conventions et concessions expresses, contenant les clauses soit d'une donation, soit d'un achat, soit d'une reconnaissance émanant des deux tiers au moins des habitants de la seigneurie, soit enfin d'un contrat nouveau destiné à suppléer l'acte primordial disparu. (Voir les lettres-patentes du 23 septembre 1617 accordant aux chanoines de la collégiale de Saint-Georges de Nancy la permission de faire élever des pressoirs banaux à Vandeuvre et à Houdemont).

A Epinal, à Bar et à Saint-Mihiel, il fallait pour acquérir ces droits un titre formel, ou au moins une possession immémoriale, (Arrêts du 22 décembre 1703 et 4 avril 1704, au profit de l'abbé de Saint-Mihiel contre les habitants de la même ville). Toutefois comme l'action d'accomplir ces obligations ne constituait pour les habitants que des actes de pure faculté, le seigneur, pour donner une base solide à sa possession, avait dû adresser une contradiction aux droits des habitants en leur faisant défense d'aller moudre, pressurer ou cuire ailleurs que chez lui. (Gorze : XIV, 21).

Quant aux personnes, soumises aux banalités, l'ordonnance du 3 novembre 1571 et celle du 23 mars 1616 ont posé ce principe que ces charges sont dues par toutes celles qui n'en ont pas été dispensées; c'est ainsi que dans ce dernier cas, les possesseurs de fiefs non hauts-justiciers les doivent comme les simples roturiers, (Lorraine : VI, 5). La coutume était générale et ne faisait aucune exception.

Les habitants, qui étaient exemptés de ces servitudes l'étaient soit en vertu de conventions, soit en raison de leur qualité personnelle. Nous n'avons rien de particulier à dire au sujet des contrats; contentons-nous de faire remarquer que le haut-justicier étant seul titulaire de ces émoluments, avait également seul le droit d'en dispenser, soit en totalité, soit en partie. Les exemptions d'un autre côté pouvaient être générales et s'adresser à tous les habitants d'une commune,'ou particulières à quelques-uns d'entre eux seulement. Comme exemples, nous citerons les exemptions accordées par la coutume elle-même aux bourgeois et habitants de la ville et faubourgs d'Epinal (1,9) pour des banalités de four et de moulin, et à tous les sujets du baillage pour celle de four « au bon plaisir du roi »; puis celles données aux habitants de la ville de Nancy pour leur belle conduite et leur patriotisme', en vertu de lettres-patentes du 13 juin 1497, confirmées par ordonnances du 20 mars 1508, 19 novembre 1550, 8 juin 1574, 15 décembre 1598 et 3 mai 1615.

Les exemptions des droits de banalité résultaient souvent du rachat de ces servitudes opéré par ceux qui en étaient chargés, et qui presque toujours consistaient dans la promesse de payer un cens annuel fixé par la convention. Les contrats de ce genre sont très nombreux dans nos archives, car on peut en trouver se rapportant à toutes les communes de la Lorraine. Nous voyons ainsi qu'en 1618 les habitants d'Arnaville versèrent à Louis de Guise une somme de deux cents francs pour s'exempter de la banalité de four; à Arracourt chaque particulier avait le droit d'avoir chez lui un « petit four» à condition de payer au seigneur une redevance annuelle de 3 gros à la Saint-Martin, et il en était de même à Badonviller, à Barbonville. Dans cette dernière commune, la redevance par habitant était d'un demiresal de blé ; à Bouxières-aux-Chênes, le cens annuel était de deux francs par ménage et de 9 gros par jour de vignes, enfin à Malzéville, il était de quatre francs, et de deux francs pour les veuves. (Déclaration de 1738). Toutes ces exemptions se restreignaient rigoureusement aux personnes à qui elles avaient été concédées, aussi le législateur avait-il eu soin, pour éviter toute fraude, d'ordonner que les fours autorisés ne pourraient jamais servir qu'à leurs seuls propriétaires, et que dans aucun cas, ils ne devraient avoir « plus d'une aune de tour », sauf condamnation à la démolition. (Arrêt du 23 avril 1673, en faveur des religieux de la commanderie de Pont-à-Mousson, contre les habitants de Dieulouard)."

Soeur Stanislas

mercredi 1 octobre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.

Sœur Stanislas est petite, rondelette, aussi large que haute sous sa robe de bure. Sa figure, couleur de cire, est cachée sous l'ovale de la cornette. Elle est au pays depuis quarante ans, s'occupe de l'église, blanchit les napperons et les linges sacrés, donne quelques soins aux pauvres malades, surveille les filles le dimanche et fait la classe dans une longue salle mal éclairée, dont l'unique fenêtre n'est jamais ouverte, pour ne pas laisser perdre la bonne chaleur.

Des générations ont passé entre ses mains, et cependant, il est peu de ses anciennes élèves qui ont conservé d'elle un bon souvenir: soeur Stanislas n'est pas patiente, et son martinet, placé ostensiblement sur la table, ne sert pas seulement à intimider les indisciplinées. Les punitions sont variées et généralement peu en rapport avec les lois de l'équilibre et de l'hygiène: telle drôlesse doit rester le plus longtemps possible à genoux, les bras en croix; une bavarde est condamnée à marquer de sa langue cinquante fois le plancher, qui n'est lavé qu'une fois l'an.

Elle est le bras droit de M. le curé Gabriel et se plie humblement à ses multiples exigences, ce qui ne l'empêche pas de subir les accès de mauvaise humeur et d'emportement de son supérieur ecclésiastique.

Sœur Stanislas vit pauvrement dans une toute petite chambre sommairement meublée; elle mange comme un oiseau. Elle s'efforce de faire des économies qu'elle portera à la maison-mère, dans son « cabas » noir,
quand elle ira à la retraite.   

Léopold BOUCHOT.

Monsieur le curé Gabriel

lundi 29 septembre 2014, par Anne Auburtin


Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.


Grand, corpulent, un peu voûté, le teint coloré, les cheveux bouclés et grisonnants, voici notre brave pasteur, que ses paroissiens appellent assez irrévérencieusement « le grand Gabriel ».

Autoritaire et emporté, il ne supporte aucune contradiction, ni aucun manquement à la discipline sévère qu'il impose à ses ouailles. La mode est, par lui, étroitement réglementée, et les demoiselles de la Congrégation sont tenues, sous peine d'exclusion, de porter des robes sombres sans parures ni dentelles; comme coiffure, un bonnet, dont les rubans sont exclus. Au temps dont je vous parle, il n'était question ni de robes courtes et échancrées, ni de cheveux coupés; que dirait M. le curé, aujourd'hui, lui qui, il y a cinquante ans, ne cessait de gémir contre l'immoralité des temps.

Le dimanche, les offices se succèdent presque sans intervalles: après les matines, la grand'messe; à midi et demi, c'est l'office de la Congrégation, puis le petit et le grand catéchisme, suivis des vêpres et du chapelet; un peu plus tard, complies et, le soir, le salut. Les filles ne quittent guère l'église et si, un après-midi d'été, une promenade est permise, elle doit être faite en groupe et sous la surveillance de soeur Stanislas.

M. le curé parle sévèrement à ses paroissiens, leur reproche leur indifférence à accomplir leurs devoirs religieux, leur égoïsme et leur rapacité. I ne peut admettre qu'on assiste aux offices d'une façon distraite et que plusieurs se permettent de dormir et même de ronfler pendant ses sermons toujours très longs.

Un dimanche de juin, pendant la fenaison qui pressait, il n'y avait pas dix hommes à la grand'messe. M. le curé s'indigne traite les absents de païens, mauvais chrétiens, bêtes à manger du foin. Mais le lendemain matin, sa vieille bonne, Mlle Françoise fut bien étonnée de trouver, pendue à la sonnette du presbytère, une bottelette d'herbe odorante qu'un mauvais drôle avait attachée pendant la nuit, sans doute pour rappeler irrévérencieusement à M. le curé que, suivant l'Evangile, tous les hommes sont frères.

L. Bouchot

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Le carrier

samedi 27 septembre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.


Le père Barat a pioché la terre tant que ses jambes ont pu le porter ; maintenant, il est cassé en deux et ne peut plus se traîner qu'à l'aide d'un bâton. Il n'est plus bon à rien. Fumer sa pipe au coin du feu, se chauffer au soleil devant la maison, c'est beau à dire, mais la Sidonie est si « raouâte » qu'elle ne lui laisse jamais un moment de repos. Alors, pour être tranquille, il a ouvert une carrière sur « la Haye » et tire des pierres pour les corvées des chemins.

Par tous tes temps, on est sûr de le trouver derrière son paillasson, assis sur une planchette clouée à un piquet. Enveloppé de sa  "salopette" de toile grossière, nouée aux genoux, il sépare minutieusement la brocaille de la terre, casse avec son marteau à grand manche la pierraille que le Ferdinand Colson conduira sur le chemin de Lagney.


Le père Barat reçoit souvent la visite d'autres vieux, invalides du travail; alors il sort de sa poche un vieux brûle-gueule tout noir, racle consciencieusement le fond de la pipe qu'il verse dans sa main calleuse, pour le mélanger au tabac qu'il tire d'une vieille blague de cuir fermée par une « courriotte », allume la mèche avec son briquet; c'est alors le meilleur moment de la journée.


Il lui arrive parfois de mettre à jour d'étranges dalles de pierres plates qu'il soulève avec précaution; dessous, il y a des os humains aux trois quarts vermoulus : cela ne l'émeut pas, il n'est pas archéologue. Les os vont rejoindre le tas de débris inutiles; quelquefois aussi, il trouve des fers mangés par la rouille, de vieilles monnaies qui n'ont aucune valeur, puisqu'elles ne sont ni en or, ni en argent, il en a une bonne poignée qui traînent au fond d'un tiroir. Une fois, il a découvert une cruche en terre drôlement faite et l'a rapportée chez lui; mais comme elle était ébréchée, la Sidonie l'a cassée. A quoi bon encombrer la maison d'un tas de vieilleries qui ne servent à rien?

L. Bouchot

Le manoeuvre

jeudi 25 septembre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.

Le Colas Pierson habite une toute petite bicoque tout au haut bout du village; il n'a ni grange ni écurie; une simple « gerbière » au-dessus de la porte suffit pour faire passer sa maigre récolte. II a quelques hommées de terre qui lui viennent de ses parents et cultive deux jours de pâtis communaux. Il y sème un peu de blé et d'avoine, plante un jour de pommes de terre. Avec cela, il a assez pour vivre, mais bien médiocrement.

Mais il faut trimer dur, et par tous les temps, pour joindre les deux bouts. Il ne travaille pas seulement pour son compte, mais aussi pour le cultivateur, car il faut rabattre sur le labourage, le charroi des récoltes, et ce n'est jamais fini. Et quand le père Fanfan est venu dire: « I faut v'nin d'main chergi m'froumo, fauchi mé pièce de l'Embanie », il a beau avoir de l'ouvrage qui presse, il faut tout abandonner pour satisfaire le laboureur, c'est le maître, on doit lui obéir sur-le-champ.

Vers la Saint-Martin, on règle les comptes de l'année; le père Fanfan, qui a bon appétit, s'invite à souper et apporte son calepin. Le Colas Pierson ne sait comment cela se fait, mais il est toujours en retard, ses journées ne suffisent pas à rabattre le labourage et le charroi; tous les ans, il s'endette davantage, et avec cela, il faut encore compter sur les mauvaises années et les maladies.


Comme beaucoup de ses pareils, c'est un malheureux esclave de la terre dont le sort n'est guère plus enviable que celui des manants d'autrefois.

L. Bouchot

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Le laboureur

mardi 23 septembre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Léopold Bouchot tiré de la revue Le Pays Lorrain, 1930, disponible sur Gallica.

Le père Fanfan est le plus gros « rabouraou » du village; sa maison, avec les engrangements, les écuries, occupe tout un côté de la Grand'Rue. Il a un bel équipage de six chevaux vigoureux, sans compter les pouliches et les poulains. Les vaches sont parquées dans le grand clos, à l'entrée de la prairie. Quand la Mélie, sa femme, va donner à manger à sa volaille, c'est une envolée de poules, canards, oies, dindons, qui dévalent de tous côtés. Un fumier imposant s'étale devant les écuries,

Les plus belles pièces de terre, les prés les plus gras appartiennent au père Fanfan ; à toutes les ventes il arrondit son lot et à bon marché, la terre est pour rien. Cela ne l'empêche pas de prendre, de temps à autre, une raie par ci, une raie par là sur un de ses voisins et d'élargir ses tournières aux dépens du prochain-.

Pour cultiver ses trente jours de terre, son fils, Ernest, qui revient du service, et deux domestiques sont là; mais ce n'est pas suffisant: au moment des gros ouvrages, à la fenaison, à la moisson, on bat le rappel des manœuvres; les uns s'attellent à la pièce de cinq jours des « Collades », les autres, aux avoines des « Sarrasines », s'ils tiennent qu’on rentre aussi leurs petites récoltes.

En septembre, les greniers sont pleins, les « tesseaux » de blé montent jusqu'à: la toiture. Alors le père Fanfan va tous les vendredis à Toul pour s'enquêter des prix. Il ne manquerait jamais un jour de marché; ne serait-ce que pour manger la soupe au bouilli chez la mère Charrée,

Il a toujours fait partie du conseil municipal, assiste assidûment aux réunions; il n'a pas d'ennemis, car il est toujours de l'avis de tout le monde. Un jour, le juge de paix est venu pour une question d'abornement; le père Fanfan l'accompagne dans sa tournée, et pour diriger le magistrat lui dit respectueusement: « A hue ! à dia ! Monsieur le juge. »

Le père Fanfan est un homme heureux, il a du foin dans ses bottes, comme on dit. Mais ne lui parlez pas de porter de l'argent chez le notaire; il n'a pas, confiance dans « les gens-là!

Léopold BOUCHOT
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Un fondeur de cloches ambulant Joseph-Hyacinthe Poincarré

dimanche 21 septembre 2014, par Anne Auburtin

 Source : article de Ch. Croix publié dans la revue Le Pays Lorrain,  1930, disponible sous Gallica.


Le pays par excellence des anciens fondeurs de cloches a été, sinon la Lorraine proprement dite, du moins la petite province, mi-lorraine, mi-champenoise qui s'appelait Bassigny. La commune de Breuvannes entre autres, a fourni les plus célèbres fondeurs pendant plusieurs siècles : les Brocard, les Bollée, les Mutel, les Monteau ont rempli, pendant les XVI°, XVII° et XVIII° siècles, les quatre coins de la France de leurs produits.

La réputation des Lorrains en matière de fonte de cloches était si solidement établie que les fondeurs qui appartenaient nettement à la partie champenoise du Bassigny se qualifiaient, comme les autres, de « fondeurs de Lorraine ». Vaubourg des Marets, dans son Mémoire concernant les États de Lorraine et Barrois (1697), écrit: « Le seul art où les Lorrains excellent est la fonderie, surtout ceux de Levécourt, Outrenaécourt, Breuvannes. Ils vont dans toute l'Europe fondre des cloches et des canons » .

C'est donc sous la figure d'artisans ambulants et d'ouvriers d'art que le peuple de France, apprit surtout à connaître et à désigner le « Lorrain » quatre chaudronniers ambulants d'Urville, que Siméon Luce considère comme ayant été en même temps fondeurs de cloches, eurent ainsi l'occasion de se trouver à Rouen au moment du supplice de Jeanne d'Arc. Deux d'entre eux, Jean Moreau et Husson Lemaistre, furent appelés à déposer, vingt-cinq ans plus tard, au cours du procès de réhabilitation.

Dès le retour de la belle saison, les fondeurs ambulants des vallées de la Meuse et du Monzon partaient donc, bissac au dos, pour opérer sur place. « Le chantier volant devenait alors — surtout quand l'auberge était confortable et la paroisse de bonne composition — une véritable fonderie où l'on coulait pour tous les environs. L'étape durait alors plusieurs mois, voire toute une campagne. Certains Lorrains ambulants sont ainsi arrivés à avoir, loin de leur pays d'origine, des ateliers auxquels ils revenaient régulièrement plusieurs années de suite ». Ils rentraient au pays à l'approche de l'hiver qui rendait désormais impossible le moulage en plein vent.

Beaucoup d'entre eux avaient leur région attitrée, Joseph-Hyacinthe Poincaré semble, jusqu'à plus ample informé, avoir travaillé surtout dans le Poitou et dans le Limousin.

Nous ne connaissons guère ce fondeur que par ses cloches de la cathédrale de Poitiers et par quelques documents d'archives. Nous savons qu'il est né à Neufchâteau le 8 avril 1698, qu'il épousa Jeanne-Antoinette Lecomte et qu'il mourut à Allamps, le. 23 mars 1766. Sa fille, Marguerite Poincaré, épousa le 28 février 1758 Claude-Joseph Mariotte de Neufchâteau, lui-même fondeur de cloches.

Son père, Nicolas Poincaré, avait épousé en premières noces Claude Mengin. De Jean-Joseph, leur fils, sont issus les ancêtres de M. Raymond. Poincaré. Claude Mengin mourut le 14 octobre 1691. Un mois après, le 20 novembre 1691, Nicolas épousait Jeanne Bicquet qui lui donna six enfants, dont joseph-Hyacinthe. Celui-ci était donc le frère de père de Jean-Joseph Poincaré — qui fut conseillé à l'Hôtel de Ville de Neufchâteau — ancêtre de l'ancien président du Conseil.

  • 1.      En 1723, Hyacinthe Poincaré , associé à Nicolas Lecomte et à Louis Sallet, fait campagne aux environs de Corbigny • (Nièvre) et soumissionne à la refonte de la grosse cloche de Saint-Pierre d'Avallon (Yonne). En 1726, sa présence est de nouveau signalée dans le Nivernais.
  • 2.      A la date du 10 septembre de l'année suivante, le registre paroissial de Bonnes mentionne « la cérémonie de la bénédiction de la moyenne cloche de cette paroisse, pesant 402 livres, refaitte par Joseph Pointcarré, de Neufchâteau, lorain ».
  • 3.      Les deux cloches que Poincaré fondit, également en 1727, pour l'église abbatiale de Nouaillé (Vienne), remplacèrent en r8o5 celles que la cathédrale de Poitiers avait perdues en 1792. L'abbé Auber, étudiant dans son Histoire de la Cathédrale de Poitiers, la tour septentrionale mentionne deux cloches, les deux seules qui subsistent de l'époque qui a précédé la Révolution. Elles diffèrent par leurs dimensions, mais pèsent chacune environ 1000 kg. L'une donne le fa dièse, l'autre le la naturel. Celle-ci- mal venue à la fonte, est couverte à l'extérieur de scories qui ne laissent rien voir de l'inscription que les mots « Sit nomen Domini benedictum » et un écusson parfaitement conservé qui, se reproduisant sur l'autre cloche, indique suffisamment, pour les deux, une même origine. Plus heureuse, celle-ci, la plus grosse, étale une longue inscription [… qui] se termine par la Mention de la date: 1727. Au bas et presque sur le bord, on lit: « Joseph Incar (Poincaré) ma fondu »,
  • 4.      En 1728 et 1729, Joseph Poincarré opère encore dans le Poitou. Voici le texte de l'inscription relevée par Mgr Barbier de Montai* sur la cloche de l'église de Montamisé (Commune de Saint-Georges, arrondissement de Poitiers): «L'an 1728, j'ay été bénite par M° François Poirier; curé de Montamisay. J'ay eu pour parain M° Franeois Fovault et pour mareine Henriette de Fournyt. Poincau (Poincaré) m'a fait ».
  • 5.      « Le 10 juin 1729, jour de vendredi. À11 h. du soir, la cloche de la paroisse de Laurier a esté refondue par Joseph Poincaré, laurin, dans le couvent de l'Appuye avec une de Cénan et trois autres dudit couvent et aussy la cloche de la maison de la Chatille, paroisse de Bethines. Et le 19 dud. mois de juin notre dite cloche a esté bénite par mess. Jean Berthelot, chantre et archiprêtre de Chauvigny et pour la faire refondre, il en a coûté aux paroisiens et à moy 40 livres et une demi [ j de bois qui dit 50 bûches. Le nom de la dite cloche est Saint-Léger ».
  • 6.      Nous ne trouverons une nouvelle mention de Joseph Poincaré que vingt-cinq ans plus tard. Il est alors « en Alby » et défend les intérêts d'un fondeur de cloches de Breuvannes, Cornevin . Voici cet intéressant document, dont nous devons la copie à M. l'archiviste du Tarn. « Du seizième janvier mil sept cent cinquante-quatre, au greffe, par devant M. de Lasedan, régent, a comparu Sr Joseph Poincaré, maître-fondeur de cloches, originaire de Neufchateau en Lorraine, procureur fondé du Sr Jean-Baptiste Cornavlit, aussi me fondeur de cloches de Brevan. aussy en Lorraine, assisté de Me Fabre avocat du dit Cornavin, lequel dit Sr Poincarré en la susdite qualité a affirmé dit et déclaré, moyennant serment par luy prêté, la main mise sur les Saints Évangiles, entre nos mains, qu'il restera en la présente ville pour la poursuite du procès que le dit Cornavin a pendant devant nous contre le Sr Argendes, marchand cartier, habitant de la présente ville et a protesté des frais de son séjour que sera obligé d'y faire jusque avoir obtenu jugement définitif et a signé avec nous et le dit Me Fabre » : [signatures] Lasedan, régent.              Joseph Poincaré               Fabre, advocat.
  • 7.      Sur les registres paroissiaux de Feytiat, on lit la note suivante, écrite et signée par le curé Guy : « L'an mil sept cent soixante et le vingt-huit septembre fut refondue la cloche de Feytiat par nommé Poincaré, maitre fondeur, à mes frais et dépens ».
  • 8.      En 1765, Joseph Poincaré travaille de nouveau dans le Limousin avec son gendre, Claude-Joseph Mariotte, aussi de Neufchâteau. Une délibération des habitants du Vigen, en date du 5 mai 1765, mentionne que « … c'est présenté le sieur Joseph Poincaré, mestre fondeur de cloches, qui c'est dit habitant hordinairement Neufs Chasteau, dioçaise de Toul, eveschés de Loraine, qui c'est offert aux susdits habitent pour faire par luy même la fontte de la susditte grosse cloche » pour le prix de 310 livres. »

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Joseph Poincaré mourut l'année suivante à Allamps : le sieur Sébastien Drouel, curé de la paroisse, délivra un extrait mortuaire au nom de Joseph-Hyacinthe Poincarré, en date du 23 mars 1766 afin de permettre à Mariotte de toucher les sommes dues à son beau-père pour la refonte de la cloche du Vigen. En juin 1767, Mariotte s'adressa à M. de Beaulieu, subdélégué de l'intendant de Limoges: ces sommes lui étaient « d'un grand besoin, vu les circonstances où il se trouvait d'un emploi que l'on venait de lui donner dans les fermes du roi ». Il priait son correspondant d'en charger la poste et de les adresser à Toul les Eveschés, à M. Drouel, « prestre curé d'Allamps, échevin du doyenney rural de Vaucouleurs ». Mariotte ne sera définitivement payé qu'en 1768.

Tels sont les quelques renseignements — malheureusement fragmentaires — que d'obligeantes communications nous ont permis de rassembler sur un « saintier » peu connu jusqu'à présent, qui, avec tant d'autres modestes artisans, dont beaucoup étaient des artistes, a contribué au renom d'une des industries lorraines qui ont eu le plus de célébrité dans les siècles passés,

Ch. Croix.

Formes de la prise de possession en Lorraine

vendredi 19 septembre 2014, par Anne Auburtin

Source : article de Julien Féry dans la revue Le pays lorrain, 1930, disponible sur Gallica.


Au commencement du XVIII siècle, les ventes et donations, et les contrats d'acensement des droits de hautes, moyennes et basses justices (c'est-à-dire les baux des cens ou redevances dus au seigneur), étaient accompagnée en Lorraine, ou tout au moins à Saint-Mihiel, d'une prise de possession symbolique dont les notaires étaient les principaux acteurs.S'agissait-il d'une maison les « tabellions » s'y transportaient avec les cessionnaires qui faisaient faire « feu et fummée » dans la chambre principale et ouvraient et fermaient les portes ; l'acte était ensuite lu et relu devant la maison et s'il n'y avait pas d'opposants, les clefs étaient remises au nouveau propriétaire et la prise de possession devenait réelle.
Pour les terres, prés, vignes et « gagnages », les notaires enlevaient une motte du terrain cédé et la mettaient publiquement entre les mains du nouvel ayant droit. -S'il était question d'un jardin, ils y cueillaient une fleur et la lui offraient.
Dans tous les cas, on faisait le tour du propriétaire et on n'oubliait jamais les « francs vins » qui étaient « beus et consommés » au prorata du marché.
Il fallait, et on en avait de tout temps reconnu la nécessité, tenir le public au courant de mutations qu'il ne devait pas ignorer s'il lui fallait traiter -avec le véritable propriétaire.
Aujourd'hui le bureau des hypothèques renseigne utilement tous ceux qui s'y adresseront, car les ventes et donations d'immeubles, pour être opposables aux tiers, doivent être transcrites sur des feuilles spéciales qui sont reliées et tiennent lieu des registres établis par la loi de 1855.
Rien de semblable n'existait autrefois ; on cherchait simplement à frapper l'imagination des gens pour fixer, dans leur mémoire, le souvenir des faits qui s'étaient passés.
Chez les Romains, la transmission d'une propriété se faisait, d'après la loi des Douze Tables, par la mancipation (mot qui tire son origine de deux mots latins : manus et capere), en présence d'un porte-balance et de cinq témoins: l'acheteur tenait en mains la chose à acquérir — ou ce qui en était la représentation — et frappait la balance avec un lingot, de métal qu'il remettait au vendeur comme symbole du prix de la vente.
Dom Calmet explique, dans son Histoire de Lorraine, tome III — jurisprudence de Lorraine — que, d'après les lois des Ripuaires (peuples habitant entre le Rhin et la Meuse), on se servait dans les ventes, d'écrits ou de témoins, à volonté. Dans le premier cas, il fallait faire les écrits dans une assemblée publique et en présence de témoins ; dans le second cas, on se transportait sur le lieu avec trois témoins quand la chose était de minime valeur, avec six si elle était plus importante, et avec douze si elle était considérable. On y amenait un pareil nombre d'enfants: l'acheteur versait l'argent, entrait en possession devant les témoins et donnait des soufflets aux enfants ou leur tiraient les oreilles afin qu'ils se souvinssent de ce qui se faisait en leur présence et qu'ils pussent en rendre témoignage à. l'avenir.
La procédure était la même pour les donations; ces lois des Ripuaires, en usage depuis le VIII° siècle, ont été observées longtemps, mais, comme on vient ,de le voir, à Saint-Mihiel, on avait recours à des formalités qui n'exigeaient ni violence ni brutalité: les gestes des tabellions étaient symboliques et devenaient même gracieux lorsqu'ils remettaient, en public, à un nouveau propriétaire, et pour assurer définitivement sa propriété, des fleurs cueillies dans le jardin qu'il venait d'acheter.
C'était là une prise de possession élégante et d'autant plus intéressante qu'elle- ne paraît avoir été usitée dans aucune autre région.

Julien FÉRY.

Le traité de Lunéville (1801) la fin des négociations 4/4

mercredi 17 septembre 2014, par Anne Auburtin

 Source article  rédigé par l'abbé E. Hatton,  revue Le Pays Lorrain, 1927, disponible sur Gallica - titre et découpage ajoutés par moi pour faciliter la lecture sur le blog ; les images illustrant certains articles proviennent de Gallica et ne font pas partie du texte…


Le 14 [février 1801] est jour de fête consacré à la proclamation solennelle de la paix. La musique parcourt la ville suivie de la garde nationale en armes et des autorités. Joseph fait distribuer par le curé Halanzier 500 francs aux pauvres de la ville. M. Pouponot-Dalancour, à 9 heures du soir, en pleine salle de spectacle, proclame de nouveau l'événement ; à 10 heures du soir, il vient avec la musique donner une sérénade sous les fenêtres du ministre français et du ministre autrichien. Deux bals clôturent cette journée, à la Comédie et au Château.

On croirait que la population, un peu déconcertée, a voulu se réjouir et s'étourdir de force. Car elle sent que cette réconciliation brusquée des deux principaux adversaires la France et l'Autriche, met en question le Congrès.

En fait Joseph part pour Paris, ne laissant à Lunéville que son deuxième valet de chambre et deux autres domestiques (16 février 18oi) et Cobentzel s'en va le lendemain avec le préfet, déjeuner à Gerbéviller (17 février).

Tout espoir est-il perdu ? Non. Quelques-uns annoncent la prochaine arrivée de Talleyrand. M. de Kolytchef, l'ambassadeur de Russie est en route. Voici le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples !...

Les théâtres et les bals continuent.

Mais le 23, le canon tonne, 19 coups saluant le départ de M. de Cobentzel pour Paris. C'est le glas du Congrès. La gendarmerie fait escorte au plénipotentiaire autrichien jusqu'à Dombasle, relevée par un détachement d'artillerie à cheval.

Qu'ils viennent maintenant de toutes les capitales : gens de guerre ou gens de cour ; comme ce général espagnol, comme le général Moreau (26 février), comme l'ambassadeur de Russie (2 mars), qui descend au Cheval de Bronze, accompagné du général Caffoulli (2 mars 1801), après avoir été salué par le maire et les autorités... tout est fini. — Une lettre de Talleyrand a donné le coup de grâce (28 février); elle ordonne de cesser toutes les dépenses. Les Lunévillois assistent le cœur serré, au déménagement officiel, au dépouillement de la scène grandiose qu'ils avaient prêtée à l'Europe et qui n'avait pas servi.

Le 11 mars, malgré les demandes du maire, les réverbères sont éteints dans les rues et mis en magasin ; la ville devra les rendre au gouvernement. Le 28 mars, ordre au général Bellavène de démeubler le château . Le 3o, ordre de renvoyer à Paris, au Musée des Arts, les tapisseries, lustres, girandoles, tableaux et objets d'art, qui avaient été expédiés pour la décoration du château. Quelques-uns des tableaux sont accordés au Musée de Nancy; ils remplissent deux caisses qui arriveront à destination le 5 juin. Lunéville n'obtient rien. Le chargement pour Paris, comprenant neuf caisses et six ballots (tapisseries des Gobelins), confiés au citoyen Christophe Gouy, agent des transports de la 4e division militaire (et ancien moine de Beaupré), arriva le 16 juillet 18oi. Les hautes portes des appartements de Stanislas se sont refermées sur la froide désolation des parquets trop sonores et des boiseries dénudées.

Et pour comble d'ironie, des malandrins s'amusent avec le télégraphe aérien. Le poste de Froide-Fontaine a été visité par les pâtres qui conduisent les troupeaux à la forêt : les vitres sont brisées, le tuyau de la lunette arraché, les fers et les cuivres volés (18 avril 1801). Le commandant Hugo signale au préfet ces déprédations et donne une consigne de surveillance à l'agent de Jolivet. Vaine précaution : les malandrins recommencent, ils arrachent des planches, ils font tourner les machines ; un soir ils mettent le feu (15 septembre 1801). Que faire ? L'ordre tardif arrive de démolir ce télégraphe et de le transporter à Metz (12 octobre 1801).

Tant d'agitation, tant de fatigues, tant de rêves, tant de perspectives brillantes caressées l'année précédente à pareille époque, s'envolent avec la fumée de ce feu d'automne allumé par des campagnards ; les salons de la petite ville se rendorment au murmure de leurs souvenirs.

Abbé E. HATTON.

Le traité de Lunéville (1801) les négociations 3/4

lundi 15 septembre 2014, par Anne Auburtin

 Source article  rédigé par l'abbé E. Hatton,  revue Le Pays Lorrain, 1927, disponible sur Gallica - titre et découpage ajoutés par moi pour faciliter la lecture sur le blog ; les images illustrant certains articles proviennent de Gallica et ne font pas partie du texte…

La scène est pour ainsi dire achevée, voici les acteurs. On signale comme des événements leurs lointaines allées et venues. M. le marquis de Luchesini, ambassadeur du roi de Prusse, est passé à Nancy le 27 octobre à 11 h. 1/2 du matin. Joseph Bonaparte doit quitter incessamment Paris (2 novembre 1800). M. de Cobentzel passe à Toul le 6 novembre à 11 heures un soir, le ministre français se présente à l'aube sur les remparts de la même ville, salué par l'artillerie. Enfin l'un et l'autre pénètrent dans la cité du Congrès ; M. de Cobentzel le 7 novembre à 5 h. 1/4 du matin ; Joseph Bonaparte, le même jour, à midi et demi. Le représentant du Premier Consul reçoit à 3 heures les autorités, que précède la musique et entend les discours d'usage. Le soir un dîner réunit chez Clarke (au château) les deux négociateurs.

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Le 10 arrivent trois jeunes citoyens de la suite de Joseph, Roederer, Portalis, Siméon et quantité d'autres. Le 17, s'installe à l'Hôtel de la Tête d'Or M. Alzée Sohm, envoyé du canton de Coire. Le 20, à 4 h. 1/2 du soir, 9 coups de canon saluent l'arrivée du général Moreau. Il descend au Sauvage, et fait aussitôt visite au général Clarke et au ministre français. Le 22, arrivée du baron de Buden et du docteur Engelberg, du baron de Schubort, envoyé du Danemark, le prince de Lowestein, ministre de Suède arrivés déjà ; Lunéville s'anime... À la suite des diplomates se glissent les commerçants, les artistes, les joueurs. Alors commence un savoureux chassé-croisé de dîners, de réceptions, d'invitations à des parties de promenades, à des concerts et à des pièces de comédie.

Le 10 novembre, Cobentzel a dîné chez Joseph ; Le 11, Joseph dîne chez Cobentzel ; Le 13, Joseph dîne chez Cobentzel ; Le 14, Joseph et Cobentzel dînent chez Clarke ; Le 15, Clarke et Joseph dînent chez Cobentzel ; Le 6 décembre, Cobentzel dîne chez Joseph, etc... Après le dîner très souvent : spectacle. La voiture de gala de Joseph, à 4 chevaux, était suivie de son cuisinier chef et du maître d'office Le théâtre s'ouvre sans tarder le 10 novembre par La Femme jalouse et Les deux Amants jaloux d'eux-mêmes...

Les pièces se succèdent dans le goût du temps. M. de Cobentzel semble avoir été consulté ses préférences : et pour lui faire plaisir le préfet fait supprimer les allusions.

Le préfet fait corriger ou supprimer les passages qui pourraient blesser les susceptibilités étrangères, il interdit certaines comédies : le Divorce, Guillaume Tell, ou des opéras : Philippe et Georgette, les Visitandines...

M. de Cobentzel ne dédaigne pas d'exprimer ses préférences : un auteur qui en est averti, le citoyen Durival, se présente chez Joseph pour obtenir la permission de faire représenter Sargines ou l'Élève de l'Amour, et Philippe et Georgette, précédemment à l'index (5 janvier 1801).

Puis ce sont bientôt les bals, dès le 10 novembre, où s'entrainent les ministres : bal masqué le 2 février, anniversaire du 18 brumaire, dans la grande salle du Château, où M. de Cobentzel assiste avec son secrétaire de légation jusqu'à 3 heures du matin ; bal à la salle de spectacle, le 7 février, par les artistes dramatiques. M. de Cobentzel y accompagne son petit neveu déguisé en fille, et paraît y prendre grand plaisir. On danse partout d'ailleurs : le maire peut donner toutes les autorisations, depuis qu'un certain ordre s'est établi dans ce genre de divertissement. On a dû supprimer les bastrings (23 novembre), à cause des militaires qui s'y attardaient et s'y battaient ; la police avait dû réduire la tolérance à deux bals par semaine. Mais on s'est assagi, et on danse chez des particuliers ; on danse par abonnement dans la grande salle du Château (t 3 janvier) ; on danse, le 7 février, à la Salle des Trophées ; on danse au Couvent des Capucins. On joue beaucoup aussi, surtout les jeunes gens, dans les cafés : on joue au loto, on joue au 21. Les divertissements font fureur (5 janvier) : mais la police remarque qu'il n'y a guère d'étrangers.

Tandis que la foule s'amuse, entre deux dîners, deux bals, deux concerts, les diplomates se promènent : Joseph conduit le comte de Cobentzel, aux salines de Dieuze et de Château-Salins (sa décembre 1800) ; aux forges de Cirey et de Framont (26 décembre); aux haras de Rosières (17 janvier). M. de Cobentzel, visite aussi le château de Gerbéviller à M. de la Vieuville, le château de Croismare, et la faïencerie de Saint-Clément, avec son épouse. Joseph assiste à une manœuvre militaire aux Bosquets (25 janvier) ; il s'intéresse aux pauvres de la ville et fait remettre au curé Halanzier 144 livres pour les indigents. La paix religieuse vient d'être signée.

Lunéville eut même ses petites conspirations : l'une blanche, l'autre ronge, mais les gendarmes et policiers mélangèrent les couleurs, n'étant pas très au courant des miroitements de la politique de fond.

« Le 11 nivôse an IX (2 décembre 1800), Norbert Vallame, Claude-Cosme-Damien Durand, et Joseph Geury, maréchal des logis, brigadier, et gendarme national..... signalent la veuve Launay, désignée depuis longtemps par l'opinionpublique pour se faire officier par des prêtres réfractaires….. ils ont aperçu plusieurs personnes de l'un et l'autre sexe qui entraient dans son domicile... a.

Ils ont voulu faire une visite domiciliaire : et demandé successivement au juge, au commandant de la gendarmerie et au maire qui ont refusé de les accompagner. La conspiration s'évapore. Le 1er février suivant (14 pluviôse IX), un placard manuscrit est apposé sur les volets du citoyen Haillecourt, place de la Comédie.

« Une assemblée de brigants, lit-on, se resemble ché le citoyen Hailecourt et ce nuitamant….. il y a dans cette assemblée des cafetié, cordonniers anfain l'ancien cercle des dénonciateurs, jadis des tigres altérés de sang et ennemis du gouverment, et agent de la machine infernale…… » M. Pouponot-Dalancour affirma que c'était pure calomnie.

«L'assassinat horrible, dont le premier Consul faillit être le victime » prolongea un écho assourdi jusqu'à Lunéville : le bruit courut que deux citoyens de l'endroit, Oursel et Diot, allaient être arrêtés comme complices (24 janvier 1801). Le seul résultat de cette agitation fat une surveillance plus étroite des étrangers, dont le maire fit dresser la liste et des mesures contre la presse, on fera une véritable chasse en particulier à un pamphlet interdit venant de Metz : « Rapport officiel sur l'assassinat du ministre plénipotentiaire à Rastatt » (débité par Chenoux, libraire à Lunéville). Ce rapport attribuait l'assassinat de Roberjot et consorts à l'ancien gouvernement.

Il n'y avait aucun danger : la masse avait bien oublié cette affaire.

Mais enfin ces deux plénipotentiaires, l'autrichien comme le français, sans compter leur suite, et tous ceux qui doivent bientôt arriver, ne sont pas venus semble-t-il, uniquement pour troubler le calme de la petite ville, tourner les têtes, festoyer et se promener ! Ils représentent des intérêts adverses, ils sont des hommes de discussion et de lutte. Où luttent-ils, où discutent-ils, quand travaillent-ils ? Le bruit court que Joseph dans sa retraite de la rue Scevola, passe presque tout son temps en conférences. Sans doute, mais sans doute, aussi qu'à cette époque reculée, les diplomates avaient déjà l'heureux privilège de régler les destinées des empires entre deux tours de danse, ou dans une partie en plein air. En tous cas, il y eut plusieurs ruptures qui jetèrent dans l'angoisse « l'universalité des citoyens s. Ainsi, le 11 décembre 1800, au retour de Dieuze, M. de Cobentzel, dit-on, fait ses malles. Mais tout s'arrange, puisque quinze jours plus tard, le 25 décembre, on remarqua que les grands bras du télégraphe ne cessent de signaler.

Étaient-ce difficultés personnelles entre Joseph et Cobentzel ? Ou plutôt la répercussion des événements militaires qui se succédaient en notre faveur ? Plus probablement, puisque dès la nouvelle de la victoire de Hohenlinden gagnée par Moreau (3 décembre 1800), l'Autriche se montre plus accommodante.

L'espoir d'un grand Congrès s'affermit plus que jamais : on reprend activement, dans les rues, les travaux de pavage ; les tapisseries des Gobelins, envoyées de Paris, sont déployées dans les appartements du Château ; les lustres et les girandoles sont suspendus aux plafonds. Joseph songe à louer le château d'Einville, où vient de mourir l'ancien premier président de la cour souveraine de Lorraine, M. de Coeurderoy.

Le 2 janvier 1801, s'est ouvert enfin le protocole officiel des délibérations. On annonce bientôt les plénipotentiaires napolitains (4 février).

Les négociateurs doivent travailler à force, entre les bals, les concerts, les promenades. La clientèle des cafés devient fiévreuse : quand tout à coup un courrier de Paris, oui de Paris, vint annoncer aux Lunévillois, le 12 février, que la paix est signée depuis le 9 précédent. Les cloches sonnent, le canon tonne, les fenêtres s'illuminent à la nuit tombante, les rues retentissent de cris d'allégresse où s'entremêlent les exclamations en l'honneur du Premier Consul.

Le traité de Lunéville (1801) les préparatifs 2/4

samedi 13 septembre 2014, par Anne Auburtin

 source article  rédigé par l'abbé E. Hatton,  revue Le Pays Lorrain, 1927, disponible sur Gallica - titre et découpage ajoutés par moi pour faciliter la lecture sur le blog ; les images illustrant certains articles proviennent de Gallica et ne font pas partie du texte.

Lunéville avait souffert, comme toutes les villes de France de la crise révolutionnaire. « Le Château qui en faisait jadis le magnifique ornement était délabré, les toitures étaient percées ; les appartements absolument nus à l'exception des dessus de portes, seules les boiseries demeuraient. Le parc tournait à la forêt, les statues d'un assez bon goût, dit une relation du temps, avaient été mutilées par une troupe vendéenne (?!!) elles avaient perdu leurs têtes, les bras avaient été brisés à coup de pierre ». La ville était à peine éclairée pendant la nuit : le pavage des rues Banaudon et Saint-Nicolas (faubourg de Nancy) était troué de profondes ornières; les routes qui conduisaient à Nancy et à Strasbourg étaient défoncées

On redoutait beaucoup les incendies, les pompes étant en fort mauvais état. Les finances municipales étaient à l'avenant, n'ayant pas même la ressource des octrois. La population avait subi des pertes énormes.

La ville était administrée par un conseil, comme de nos jours. Le maire était un ancien gendarme rouge, M. Pouponot-Dalancour, les adjoints se nommaient Dnfeigna-Keranforêt (un ancien gendarme rouge comme le maire) et Conigliano. Le commissaire de police était un ancien juge de paix : il s'appelait Maire.

La gendarmerie nationale était représentée par un lieutenant Caraut, un brigadier et 4 gendarmes.

La garnison avait été réduite à 1/2 brigade : non compris le dépôt des carabiniers, elle dépendait de la 4e Division militaire que commandait à Nancy le général Gilot.

La population comprenait un certain nombre de survivants de l'ancienne aristocratie, et d'anciens officiers de l'armée royale, des bourgeois plus on moins rentés, des commerçants, des cultivateurs et des vignerons.

Voici quelques-uns des noms les plus marquants :

Hennequin-Frenel, ci-devant comte de Frenel. Jankowitz, Malvoue, Berneron, Dalancour, Keranforêt, Conigliano, Delépée, Parel, Lhote (Loth), Lasnière, Keller, Bourguignon, Multzer, Roata, Desaulnoi, dom Malin (ancien abbé de Beaupré), Belprey, Olivier, Guibal, Haillecourt, Marguisson, Pergaut, Radiés, Spor... Sans se prononcer avec enthousiasme pour le nouveau régime (était-on certain de sa durée ?) les uns et les autres étaient partisans de l'ordre. Les Lunévillois étaient classés comme ayant « bon esprits.

« Les fêtes du 14 Juillet et de la Concorde ont été célébrées... à Lunéville avec toute la pompe et la magnificence convenables... affluence extraordinaire... joie et enthousiasme... » écrit le sous-préfet de Lunéville au préfet de la Meurthe, 26 Messidor 8 (14 juillet 1799).

Dès le mois de septembre 1800, les Lunévillois suivent avec intérêt, les préparatifs du grand événement. Pour rendre quelque lustre à l'ancienne cité militaire, Bonaparte leur envoie un général : Clarke, le futur duc de Filtre, alors directeur du dépôt de la guerre, en disponibilité â Neuwiller (Bas-Rhin) [27 septembre 1800]. Sous le titre de commissaire extraordinaire, il est chargé de prendre toutes les mesures utiles au Congrès. On lui fait parvenir 100 000 fr. (14 octobre 1800) pour les premiers trais. Pour des raisons inconnues, Clarke cédera la place à son second le général Bellavéne, un Verdunois (2 janvier 1801) qui aura comme adjoint, en qualité de commandant de place (25 janvier 1801), un officier du nom de Hugo, le père de Victor Hugo.

Une police extraordinaire s'organise par les soins du préfet : le commissaire Maire reçoit des pouvoirs étendus, on lui adjoint un secrétaire (Marguisson), 5 « mouches, » pour surveiller dans les 12 cafés de la ville, les filous et les escrocs, 3 autres « mouches » pour les auberges et cabarets, 3 autres enfin pour les patrouilles. On installe aux entrées de la ville des postes de gendarmes qui réclameront les passeports et noteront les entrées et sorties. Les citoyens Groully, Bancelon, Forel et Drapier sont nommés capitaines de postes. Les mendiants qui courent sur les routes après les voitures et les voyageurs devront disparaitre sous peine d'être mis en prison provisoire. L'attention de la police est attirée spécialement sur les « malveillants, les émigrés » ; elle surveillera notoirement deux publications : le Journal de la Meurthe, (dont le rédacteur est Thiébaut) et le Journal de Strasbourg qui envoie des placards en allemand. Le commissaire Maire, installé à la Mairie, adressera chaque jour un rapport au préfet, au sous-préfet et au général. Le gouvernement nommera même, mais sur le tard, un intendant du Congrès, le citoyen Mogé (Mouger).

Le gouvernement, en outre, fait dresser un état de casernement, pour 2.700 chevaux et 2.600 hommes. Le quartier général s'installe â Croismare, 24 chariots amènent de Nancy, des lits pour la garnison extraordinaire. I00 canonniers avec leurs pièces viennent de Metz.

Ainsi des organes administratifs nouveaux s'ajoutent aux anciens : général, préfet, sous-préfet, maire, commissaire de police, vont se dévouer, suivant leur humeur respective ou leurs traditions à l'œuvre de préparation : non sans heurt, non sans friction ! C'est le maire, M. Pouponot-Dalancour qui connaitra les plus pénibles traverses : il devra lutter contre le sous-préfet Lejeune, il luttera contre le génie militaire, il luttera contre le commissaire de police, ce qui lui vaudra de la part de ce dernier la qualification peu révérencieuse « d'étourdy ».

À vrai dire, M. Pouponot-Dalancour, étant le seul qui connut parfaitement l'état misérable des finances de la ville, s'effrayait des dépenses qu'on lui imposait et il montrait peut-être en ces circonstances, une certaine attitude de raideur.

Cependant les travaux ont commencé. Des paveurs de Pont-à-Mousson égalisent les chaussées des rues Banaudon et Saint-Nicolas, au loin, sous d'autres directions, des équipes particulières refont les routes qui traversent Nancy, Toul, Saint-Nicolas et Blâmont. Le préfet s'occupe directement de l'éclairage de la ville : il traite avec un entrepreneur, le citoyen Donville, pour la fourniture de l'huile, et fait disposer aux endroits utiles les 211 lanternes disponibles. Quelques réverbères en supplément donneront un surcroît de lumière du crépuscule à l'aube, dans les rues et places environnants le château. Ailleurs, les becs seront allumés 6 heures, quand il n'y aura pas de lune ; en cas contraire, 3 heures seulement. On était à l'économie.

Le service de la voirie publique et de la sécurité de la circulation devient très exigeant : une citoyenne qui avait jeté par sa fenêtre un pot d'ordure, se voit infliger 1 franc d'amende. On voulut faire mieux encore. Dans le fond de la rue Scevola (rue de l'Abattoir), en face d'un élégant hôtel destiné au logement d'un grand personnage, s'élevait un édifice municipal indispensable, dont l'odeur se mêlait à celles des détritus de la boucherie et du canal. Allait-on le laisser subsister ? Allait-on le détruire ? M. Pouponot-Dalancour était pour le statu quo après nettoyage, le commissaire de police était pour la destruction, le litige s'envenima, le sous-préfet, le préfet, le général y furent intéressés ; le parti de la destruction l'emporta. M. Pouponot-Dalancour ne put dissimuler une certaine humeur.

Mais voici le gros du travail : la réparation et l'organisation du château. Outre les anciens appartements de Stanislas destinés à Joseph Bonaparte (rez-de-chaussée) et au comte de Lehrbach, ministre d'empire (1er étage), le général Clarke espérait pouvoir utiliser un des logements des ci-devant officiers de la gendarmerie, pour y installer le comte de Cobentzel et, sans doute, peu à peu les autres délégués des puissances.

On allait prendre toutes les dispositions utiles, quand le génie militaire, propriétaire des bâtiments, s'oppose de la plus mauvaise grâce à la visite des lieux. Le conflit est aplani par l'entremise de Clarke et les travaux d'aménagement commencent. Or tout manque. Les hautes pièces lambrissées, sonnent le vide : c'est une misère. Le sous-préfet Lejeune va jusqu'à prier les maires des villages voisins, de quêter chez leurs administrés des bahuts et des armoires. Les fenêtres, faute de vitres, laissent passer la pluie ; le sous-préfet s'adresse au citoyen Renaut, propriétaire de la cristallerie de Baccarat : les glaces des trumeaux et des cheminées ont perdu leur tour. Lejeune écrit à Cirey, à Plaine de Walsch, à Lettenbach, au citoyen Guaita, co-propriétaire de Saint-Quirin. Les faïences d'art et d'usage commun ont naturellement disparu ; le préfet Marquis lui-même demande à Niederviller des vases décorés et des services de table. Tous les fonctionnaires se dépensent ; le château prend l'aspect d'une ruche active. Le professeur de dessin de l'École centrale a pris son pinceau pour réparer les tableaux du muséum municipal, dont la plupart, regrette un contemporain, représentent malheureusement des sujets religieux (ornementation bien désuète pour le goût des futurs locataires) Les particuliers enfin entrent en mouvement, le citoyen « Clermont-Tonnerre d'Amonville » offre un lit de parade (8 octobre 1800) ; le citoyen Fresnel offrira dans la suite les tableaux de son hôtel et son hôtel lui-même (3 décembre).

Enfin voici les quatre voitures de mobilier artistique annoncées de Paris, sous la garde du citoyen Carron, des équipages militaires. On sort de lourdes caisses les tableaux dont se prive le Musée des Arts. La plupart des sujets représentés promettent aux graves diplomates attendus, un large dédommagement des tableaux de sainteté. On y comptait des Nymphes, de Jouvenet : quelques chasses, des architectures ; puis « l'Amour et Céphale », de Boucher; « l'Amour caressé par sa mère », de Trémolière ; « Vénus tenant l'Amour », du même ; un , « Amour aiguisant ses traits », de Robert Lefèvre ; « Auguste faisant fermer le Temple de Janus » , de Boulogne ; « Les quatre heures du jour de Casanova » ; « L'abondance et la fécondité », de Lagrenée aîné ; « La continence de Scipion », de Lemoine ; « La justice et la paix » ; etc., etc....

En même temps le préfet faisait enlever, par des voitures réquisitionnées, les débris des statues mutilées des Bosquets, les arbres tombés, les déblais - (17 octobre 1800). À partir du 15 novembre, deux guérites se dressent sur les côtés de la grille du château, devant laquelle stationnent au long de la journée deux plantons à cheval.

On s'assure du bon fonctionnement des pompes à incendie. Les Lunévillois suivaient ces grandioses préparatifs avec une sympathique curiosité — et parfois avec émotion — car des sceptiques hochaient la tête au seul mot de congrès, et leurs propos décourageants se répandaient avec une étonnante rapidité. Cependant les administrations préfectorale et municipale avaient fait recenser les maisons de maître, dignes d'abriter les ambassadeurs étrangers (fin octobre 1800). Les logis des citoyens Jankowitz (place Léopold), Lasnière (rue de Lorraine), Dalancour (rue des Capucins), Malisi (rue de Viller), Delépée (place Léopold), Castara (Grande-Rue), Conighano (château du prince Charles), figuraient dans la première catégorie ; ceux des citoyens Gennot, Desaulnoy, Loth, Parmentier, Mulzer, dans une seconde, les derniers formaient une troisième et une quatrième catégorie.

On a même visité les châteaux du voisinage : Charles-Vue, Jolivet, Saint-Epvre, Vitrimont, Croismare. Cet inventaire minutieusement établi, Clarke a désigné les futurs occupants. Au plus considérable de tous, à M. le comte de Cobentzel, plénipotentiaire du Saint-Empire, il attribuait le plus beau logement. Au n° 41 de la rue Franklin (actuellement no 61 de la rue de Lorraine), s'élève un hôtel presque neuf, bâti sur l'emplacement d'un plus ancien hôtel, ayant appartenu au prince de Craon-Beauvau. « Cette maison, dit un rapport du temps, possède toutes les aisances désirables, des agréments rares (elle ouvre sur les Bosquets); elle est très bien appropriée à son but et renferme un riche salon ». Les propriétaires d'alors, les citoyens Valdenaire et Henry, limonadiers (place Léopold), pensaient tirer profit des circonstances. Ils destinaient le premier étage à une banque de jeu et pensaient ouvrir un restaurant dans les pièces du rez-de-chaussée. Deux ans auparavant, à l'occasion du traité de Campo-Formio, ils avaient lancé à Nancy une entreprise de spectacles qui n'avait pas réussi. On les disait ruinés ; ils comptaient se dédommager à Lunéville. La volonté de Clarke déjoua leurs espérances : ils durent ouvrir leurs portes à Cobentzel.

Comme l'organisation et l'ameublement des anciens appartements de Stanislas avance lentement, on cherche pour le plénipotentiaire français Joseph Bonaparte un logis provisoire. On trouve. Au fond de la rue Scevola (rue de l'Abattoir), derrière un rideau d'arbres, se dissimule l'hôtel Hennequin-Frenel : c'est là que descendra le frère du Premier Consul.

Quant aux autres ambassadeurs, on les casera dès leur arrivée : les intentions de Clarke demeurent encore secrètes.

Naturellement ces hauts personnages discuteront et pèseront les destinées des empires ; mais il leur faut des distractions, pour eux, pour leur suite. N'a-t-on pas dansé à Aix-la-Chapelle et à Rastatt ? N'a-t-on pas joué, n'a-t-on pas ouvert des salles de spectacles, donné des concerts et des comédies ? D'habiles industriels font leurs offres au Gouvernement : ils réclament de la Police générale un monopole, soit pour le jeu, soit pour le théâtre ; parlent de la prospérité de la ville, des dangers du jeu clandestin, etc... Le préfet traite avec la Société dramatique établie à Nancy, qui devra faire approuver son répertoire. Quant aux jeux : tout est déjà disposé dans le plus grand nombre des cafés, les tables, les cartes sont prêtes : il n'y manque que les acteurs, ils sont attendus impatiemment (1er décembre 1800).

En même temps qu'à l'agréable, on a songé à l'utile. Nos négociateurs français, fils de la Révolution, ne sont pas forcément accoutumés aux finesses du protocole, et aux surprises de la géographie et de l'histoire. Le citoyen Clarke a reçu des exemplaires des négociations de Nimègue pour le cérémonial ; quant aux ouvrages de fond, ils ont été offerts par le citoyen Coste, professeur d'histoire à Nancy : en tout 215 volumes.

Et maintenant il ne reste plus qu'à relier Lunéville avec la capitale, et, c'est une politesse essentielle, les étrangers, avec le centre de leurs gouvernements. Des relais de poste sont créés sur la route d'Allemagne à Bénaménil, à Blâmont. Mais des échafaudages s'élèvent sur le donjon du château : une sorte de potence se tend vers le ciel ; un édifice semblable se profile bientôt à l'horizon, sur la côte de la Loge vers Avricourt, bizarre machine qui intrigue : c'est le télégraphe aérien récemment inventé par Chappe, dirigé par Chappe en personne, et qui fonctionnera comme à Valmy en utilisant, par Vic, la ligne Metz et Strasbourg. (28 octobre 1800).

(à suivre)

Le traité de Lunéville (1801) introduction 1/4

jeudi 11 septembre 2014, par Anne Auburtin


"Le traité de Lunéville a été signé à Lunéville le 9 février 1801 (20 pluviôse an IX) entre Joseph Bonaparte, représentant la France, et le comte Louis de Cobentzel, représentant l’Autriche.

Le traité fait suite aux victoires de Napoléon à Marengo (14 juin 1800) et de Moreau à Hohenlinden le 3 décembre de la même année, d’où s’ensuit l’armistice de Trévise avec les Autrichiens le 15 janvier 1801. Il marque la fin de la deuxième coalition. Un an plus tard, l’Angleterre doit signer la paix d’Amiens (mars 1802)". (WIKIPEDIA)

Voici la description de cette signature, vue par les Lunévillois.

 Source article  rédigé par l'abbé E. Hatton,  revue Le Pays Lorrain, 1927, disponible sur Gallica - titre et découpage ajoutés par moi pour faciliter la lecture sur le blog; les images illustrant certains articles proviennent de Gallica et ne font pas partie du texte..


Introduction

Lunéville est restée à peu près ignorée de la .grande histoire pendant la période révolutionnaire, de septembre 1800 à la fin de mars 1801, son nom sera prononcé dans le monde entier.

Lunéville a été choisie comme lieu de réconciliation, de deux grands États et Lunéville va probablement devenir le centre de réunion d'un vaste Congrès, le foyer d'activité de toute la diplomatie européenne. Depuis le Congrès d'Aix-la-Chapelle on n'aura rien vu de si important, de si imposant. Les Lunévillois s'enfièvrent pour ce grand rôle : ils forment les plus vastes espérances... quand un jour, brusquement, ils connaissent toute la mélancolie des demi-succès, tous les déboires de la déchéance et de l'abandon.

L'empereur d'Allemagne, François fer avait été battu par les armées du Consulat : son ministre Thugut a proposé à Bonaparte une réunion de plénipotentiaires qui se tiendrait soit à Sélestat, soit à Lunéville. Le ministre français des Affaires Extérieures. Talleyrand-Périgord, a désigné Lunéville (11 avril 1800).

Thugut ayant démissionné, le comte de Cobentzel lui succède (25 septembre 1800) : il se désigne lui-même comme négociateur, rédige ses propres instructions (25 septembre 1800), et ne tarde plus à prendre la route de France. Il est reçu à Strasbourg le 23 octobre à 3 heures du soir, par l'aide de camp de Moreau et 50 hussards.

Le canon salue son entrée à Lunéville le 24 octobre. Salué par 19 coups de canon, il descend chez le sous-préfet Lejeune. Le soir il soupe chez Clarke. Le 28 il part pour Paris, avec une escorte militaire (accompagné de son secrétaire de légation Hoppe.

Sur ces entrefaites Bonaparte avait nommé comme plénipotentiaire français son frère Joseph, avec Leforêt comme secrétaire de légation. Après un premier échange de vues, les deux ministres devaient se diriger sur Lunéville. (à suivre)

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Lè jane fome que n' voleût me aler en végnes

mardi 9 septembre 2014, par Anne Auburtin

La Jeune femme qui ne voulait pas aller à la vigne

Patois de la Nied

I n'éveût i jane végn'ron de d'sus lé M'selle qu'alcut veur blonde sus lè Seille. Dans lo v'lége de sé bone-èmin an n'évint point d' végnes.

Lé val don qu'è dit enlé é s' galant :"J' vieux beun aler d'mwérer dans vote velège, mais faut m' promate que j' n'érai me man d'aler en végnes ; ç'at i m'ti qu' je n' sèreùs sofri."  Lo jane végn'ron s'è dit tot' per li : "Promatans tojos, j' veûrans beun éprès. » Et '1 é promins tortot ç' que lé bele é v'lu, ica pus.

Mais lèye é d'mandé qu'i li bèillesse cé par écrit. Tot d'hhute, lo galant y è fait i billet.

Les val don mèriés. Ç'ateût l' maidi.  Lo jûdi l' mètîn, lo jane mèrié mat sé hate é s' dows — ç'ateût 1' temps que tot chèqu'in aleût feucheu — et i dit è sé jane fome : " Degrôboyez-v', haîye don ! que j'alinsse powveûr en végnes." Lèye, tot èhhtomèquaiye, de réponde : Coment ! ç'at enlé !... mals ve m'ez portant fait i paupieu !... Ve serez que j' hhûraî tojos m'  paupieu."
"Hhuvez tojos ! qu'é fait s'n homme, vote paupieu at dans mè hate."

Ma iwo, que faire ? Lé jane fome é don hhu so paupieu qu'atteut dans lé hate. Eule s'è fait è lé végne, piat-z-é-piat, et l' è dev'nîn lè maillou veugn'rone don v'lége.

                                               

traduction littérale

y avait un jeune vigneron de dessus la Moselle qui « allait voir blonde » sur la Seille. Dans le village de sa bonne amie on n'avait pas de vignes.

La voilà donc qui a dit ainsi à son galant : " Je veux bien aller demeurer dans votre village, mais il faut me promettre que je n'aurai pas besoin d'aller « en vignes » ; c'est un métier que je ne saurais souffrir." Le jeune vigneron s'a (est) dit tout par lui (en lui-même) : "Promettons toujours, nous verrons bien après.." Et il a promis tout ce que la belle a voulu, encore plus.

Mais elle a demandé qu'il lui donne ça par écrit. Tout de suite, le galant lui a fait un billet.

Les voilà donc mariés. C'était le mardi... Le jeudi le matin, le jeune marié met sa hotte à son dos — c'était le temps que tout chacun allait ficher (les échalas en terre) — et il dit à sa jeune femme : " Débarbouillez-vous, allons donc ! que nous allions (un) peu voir « en vignes. » Elle, tout estomaquée, de répondre : « Comment I c'est ainsi !... mais vous m'avez pourtant fait un papier !... Vous saurez que je suivrai toujours mon papier" .  "Suivez toujours ! qu'a fait son homme, votre papier est dans ma hotte."

Ma foi, que faire ? La jeune femme a donc suivi son papier qui était dans la hotte. Elle s'a (est) fait (e) à la vigne, petit à petit, et elle a (est) devenu (e) la meilleure vigneronne du village.

publié dans la revue  Le Pays lorrain 1925 (A17) :[ revue régionale bi-mensuelle illustrée / dir. Charles Sadoul] Provenance : bnf.fr

Arnaville : le scapulaire miraculé

dimanche 7 septembre 2014, par Anne Auburtin

Source du texte : Notre-Dame de France, ou Histoire du culte de la sainte Vierge en France depuis l'origine du christianisme jusqu'à nos jours,.... Besançon et Lyon / par M. le curé de Saint-Sulpice [A.-J.-M. Hamon] et lettre de L'évêque de Metz

Arnaville possède la chapelle de Notre-Dame de Pallon, doublement célèbre, et par sa statue, et par sa confrérie du Scapulaire. Sa statue fut trouvée, vers l'an 1500, dans des branches de sureau; les prières faites a ses pieds obtinrent, entre autres miracles, la résurrection de plusieurs enfants mort-nés; on lui éleva, en conséquence, une chapelle à l'endroit même où elle avait été trouvée, et un pèlerinage s'y établit. Sa confrérie du Scapulaire acquit de la renommée, tant par les indulgences dont l'enrichit Alexandre VIII, que par l'apaisement d'un incendie, grâce à ce saint habit. C'était le9 juillet 1719 ; un feu violent dévorait une maison particulière. Un de ceux qui étaient accourus pour l'éteindre jette son scapulaire au milieu des flammes ; a l'instant le feu s'arrête, épargnant les maisons qu'il allait consumer; et, au bout d'une heure, le scapulaire se retrouve intact, suspendu à une poutre enflammée. L'évêque ordonne une enquête, constate le fait, et pour en perpétuer le souvenir, ordonne que, tous les ans, le deuxième dimanche de juillet, il se fera, de la chapelle de Pallou à travers toutes les rues du lieu, une procession solennelle suivie de l'hymne d'actions de grâces, Te Deum laudamus 

Henri Charles de Combloux, par la permission de Dieu, Evêque de Metz, Prince du Saint empire, duc de Coislin, Pair de France, Baron des anciennes baronnies de Pontchâteau et de la Roche Bernard, Pair et Président des états de Bretagne, Premier Baron de Champagne, Comte de Crécy, et autres lieux ; Premier Aumônier du Roi, et Commandeur de l'Ordre du Saint Esprit

Vu la requête à nous présentée par les maîtres et associés de la confrérie de Notre-Dame du Saint-Scapulaire, érigée en la chapelle de Pallon, hameau dépendant du village d'Arnaville, de notre diocèse, à ce qu'il nous plaise permettre de faire informer des faits par eux exposés, concernant la conservation miraculeuse d'un scapulaire dans son entier, au milieu du feu, pendant un incendie arrivé audit lieu. Notre décret du deuxième décembre dernier, portant commission au sieur Esselin, curé de Bayonville, pour informer des dits faits, circonstances et dépendances, tendresse et procès-verbal, pour icelluy à nous rapporter, être statué ce coca appartiendra, autre requête présentée par les 10 m et associés de ladite confrérie au dit sieur et cela, pour être par lui préfixés jours, lieu et heure, pour faire assigner les témoins qu'il désire faire entendre, et nommé un sergent commis pour donner les assignations. Décret du dit sieur et cela, du 15e décembre dernier, portant désignation du 20 unièmes du dis-moi, à 10 heures du matin et deux heures de relevée, et de la maison Currier , entendre les 10 témoins, et commission agents Estienne, habitant d'armes à ville, pour faire tous actes et signification. Procès-verbal d'information faite par le dit sieur et cela, au lieu d'un avis, le dit jours 21e décembre dernier, composé des dépositions de 20  témoins.

Tout considéré.

Le saint nom de Dieu invoqué ; et après avoir eu la vie de plusieurs théologiens versés dans la science des dogmes catholiques et des saints canons ; nous avons déclaré et déclarons par ces présentes, qu'il y a preuve suffisante dans l'information, que le neuvième de juillet dernier, dans le fort de l'incendie arrivé au dit hameau de palombe, a scapulaire ayant été jeté au milieu du feu qui consumait la maison du nommé Didier Naudin, ledit scapulaire étend resté dans le feu pendant plus d'une demi-heure, fut conservé entier est retiré d'une poutre embrasée, sans avoir été aucunement brûlé ni endommager ; que toutes les circonstances de ce fait prouvent solidement que Dieu a voulu récompenser la foi et la confiance en l'intercession de la bienheureuse vierge mère de Dieu, par un miracle public et dûment avéré : et désirant que la mémoire d'une scie insigne faveur du ciel, soit conservé et servi à l'édification des fidèles, et à l'augmentation du culte de la très Sainte vierge si bien établie par toute la tradition de l'église ; nous ordonnons que tous les ans, à perpétuité, on ajoutera le second dimanche de juillet aux pieuses cérémonies et dévotion qui se pratique par  ses associés de ladite confrérie, au dit lieu de Pallon, une procession autour du dit hameau, au retour de laquelle on chantera le Te Deum en action de grâces de ce miracle, dont il a plu à la divine bonté d'honorer le dit lieu, et fortifier la foi et la dévotion de ce qui recourt à lui par une loi plus confiance à l'intercession de la bienheureuse Marie ; et seront les présentes enregistrées en notre chambre épiscopale. Donner Amesse, en notre palais épiscopal, sous notre sein, le sel de nos armes, et le contreseing du secrétaire de notre dite chambre, le 12e janvier 1720.

Henri – Charles  de Combloux, évêque de Metz, duc de Coislin.

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